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Nicolas CORI, Grégoire Biseau , Dino Dimeo | Libération le 30 juin 2007

Gaz et électricité, ouverts... à la hausse

samedi 30 juin 2007 par Nicolas Cori, Grégoire BISEAU, Dino DIMEO
A partir de dimanche, les particuliers pourront choisir de quitter EDF ou GDF pour un autre fournisseur. A leurs risques et périls.

Attention, ouverture à haut risque. A partir de dimanche, tous les Français vont pouvoir choisir leur fournisseur d’électricité et de gaz. Trois ans après une ouverture partielle, destinée aux entreprises, le marché de l’énergie se libéra­lise. Mais, à part quelques zélotes du libéralisme à tous crins, pas grand monde n’attend du bien de la fin du monopole d’EDF et de Gaz de France.

De nouvelles règles

Avec l’ouverture à la concurrence, le principal changement concerne, non pas la possibilité de changer de fournisseur, mais le choix du tarif. Dès le 1er juillet, chaque consommateur pourra faire le choix de passer au tarif dit « dérégulé », c’est-à-dire à un prix déterminé librement par son fournisseur. Ou de ne rien faire, et de rester au tarif actuel, dit « réglementé », fixé par décret et calculé selon une formule complexe qui tient notamment compte de l’inflation. N’importe quel fournisseur peut offrir un tarif dérégulé, seuls EDF et GDF distribueront de l’énergie au tarif réglementé.

Faire le choix du tarif libre est risqué : les prix pourront baisser. comme exploser. C’est ce qui s’est passé ces dernières années pour les professionnels qui avaient fait jouer la concurrence. En revanche, changer de fournisseur n’est pas compliqué. Comme l’acheminement de l’électricité ou du gaz reste en situation de monopole, les installations ne sont pas modifiées : pas besoin de faire venir de nouvelles lignes électriques ni de changer de compteur. Il suffit de s’inscrire chez le nouveau fournisseur qui transmettra l’information à EDF ou GDF. Ensuite, il ne reste plus qu’à attendre. Prévoir vingt jours pour l’électricité, quarante jours pour le gaz.

Une concurrence très réduite

En théorie, les géants européens de l’énergie devraient se précipiter pour faire concurrence à EDF. En pratique, la concurrence sera très réduite. Les Allemands EON et RWE, l’italien Enel ou l’espagnol Endesa n ’ont pas d’offre spéciale. Seuls des petits distributeurs créés il y a quelques années s’y risquent : Poweo, un groupe coté en bourse offrant gaz et électricité, Enercoop, une coopérative fournissant de l’électricité « verte », Altergaz, une société créée en 2003 qui distribue du gaz. Certains promettent des prix plus bas que les tarifs réglementés. Comment font-ils ? Pour Poweo, « nous avons passé un contrat avec EDF qui nous fournira de l’électricité, explique Charles Beigbeder, le PDG de l’opérateur. Et nous construisons des centrales à gaz. Notre marge ne sera cependant pas très importante. » La concurrence jouera ainsi sur les services annexes (coût de la main-d’œuvre, qualité du service.).

Mise en garde des associations

Paradoxalement, les associations de consommateurs ne sont pas du tout satisfaites par ces baisses de prix annoncées. Et recommandent aux Français de ne surtout pas se précipiter vers les nouvelles offres. « Les différents fournisseurs n’hésiteront pas à attaquer le marché avec des prix attractifs, explique l’UFC-Que Choisir. Du moins au début. » Après, c’est une autre histoire. Car, il faut bien le comprendre, avec la législation actuelle, le passage au tarif dérégulé est définitif. Aucun retour en arrière n’est possible, même si les tarifs explosent. A la différence des professionnels qui, eux, ont fait pression sur le gouvernement pour bénéficier d’un droit à l’erreur.

« Le cadre juridique n’est pas favorable aux consommateurs », estime l’UFC. Par exemple, les personnes qui déménagent auront un choix très réduit. Si le précédent occupant des lieux - locataire ou propriétaire - est passé au tarif dérégulé, il n’est pas possible de changer. Et si on emménage dans un logement neuf, on sera obligé de choisir le tarif dérégulé pour le gaz. Idem, si on demande le raccordement dans un logement ancien. Pour l’électricité, il sera possible, en cas de déménagement dans un logement neuf, de conserver le tarif réglementé, mais seulement jusqu’en 2010.

Espérance de vie limitée pour le tarif réglementé

Ces règles subtiles risquent cependant de ne pas durer longtemps devant l’offensive de Bruxelles. Depuis le 13 juin, la Commission a ouvert une « enquête formelle » sur les tarifs réglementés, les soupçonnant de « fausser la concurrence » . Pour l’instant, l’enquête ne concerne que les tarifs réglementés applicables aux entreprises. Mais, d’ores et déjà, cette enquête fait craindre le pire à l’UFC-Que choisir. Vendredi, l’association a demandé au président de la République d’être le « garant inébranlable du tarif France ».


Le courant libéral court-circuité

La concurrence n’est pas synonyme de baisse des prix. Illustration avec le marché de l’électricité.

Par Grégoire Biseau

La libéralisation du marché de l’électricité est un magnifique cas de théorie économique à resservir à tous les adorateurs du dieu Marché et de ses supposés bienfaits. Car en matière d’électricité (plus que de gaz), rien ne marche comme l’ordonne la concurrence libre et non faussée dans les manuels de micro-économie. Que constate-t-on dans un marché classique ? Plus la concurrence est farouche, plus la pression est forte sur les entreprises pour baisser leurs prix. En clair, le consommateur (contrairement au salarié) a rarement à se plaindre d’un surplus de concurrence : elle finit toujours par faire baisser les prix et donc lui redonner du pouvoir d’achat. Or que risque-t-il de se passer sur le marché français de l’électricité après le 1er juillet ? Tout l’inverse : plus de marché devrait entraîner des hausses de prix. Ou pour être plus précis : pour que la concurrence existe et vive (donc que les nouveaux fournisseurs d’électricités vendent un kilowatt moins cher que celui produit par EDF), il faut que les prix pratiqués par l’ex-monopole public augmentent fissa.

Obsession. Comment expliquer cette bizarrerie économique ? L’affaire est suffisamment compliquée pour que l’on reparte du début. L’électron n’est pas un produit tout à fait comme les autres. Il ne se stocke pas, il ne voyage pas en dehors des lignes électriques, et il n’a aucune façon de se différencier autrement que par le prix de vente. Or il nécessite des investissements colossaux pour être fabriqué à des prix compétitifs (un EPR, la nouvelle génération de centrale nucléaire, coûte par exemple 3 milliards d’euros). De tout ­cela, la théorie économique a démontré qu’un producteur pouvait être plus efficace en situation de monopole que de concurrence. Le cas français en est la démonstration : EDF a été longtemps en situation de monopole tout en produisant une électricité parmi les moins chères d’Europe et en gagnant de l’argent (l’électricien n’a reçu aucune subvention publique depuis les années 80).

Pourquoi alors tout remettre en question ? C’est là que Bruxelles - et son obsession du marché unique et de la concurrence à tous crins - intervient. La Commission est convaincue que ce qui a réussi avec les télécommunications (nouveaux entrants, baisse des tarifs, innovation technologique.) va se reproduire avec l’électricité. Pourtant, les mastodontes européens ne viendront pas concurrencer EDF sur son marché. D’abord, parce que les lignes haute tension qui relient la France à ses voisins sont déjà saturées (ce qui limite les capacités à exporter), mais surtout parce que le kilowatt made in France, est, grâce au nucléaire, le moins cher d’Europe. Aujourd’hui, grâce au tarif réglementé (entre 20 % et 30 % moins cher que les prix du marché), le consommateur français en pro­fite toujours.

Prix coûtant. Mais Bruxelles, aiguillonné par les nouveaux concurrents et par EDF elle-même, espère bien faire sauter ces tarifs, quitte à ce que les prix s’envolent pour se mettre au niveau du reste de l’Europe. Le pari de la Commission est pour le moins audacieux : une fois la concurrence installée, pense-t-elle, les prix se mettront bien à baisser. Alors, en attendant, les petits Direct Energy et Poweo (qui ne disposent pas encore de moyen de production) rêvent d’avoir accès à prix coûtant au courant produit par EDF pour ensuite profiter de leur faible coût de structure et le revendre moins cher. Jeudi, ils viennent de gagner une première bataille en obtenant du Conseil de la concurrence qu’il oblige EDF à renégocier des contrats de fourniture plus avantageux pour permettre à « une concurrence effective » d’exister. Un peu comme si on obligeait Renault à vendre ses voitures à prix coûtant à un distributeur sans usine, qui souhaiterait les revendre moins cher. Du côté d’EDF, on a le droit de trouver cela un peu saumâtre.


Le leurre de la surenchère écologique

D’après Greenpeace, sur les sept nouveaux fournisseurs, un seul mérite véritablement l’étiquette « verte ».

Par Dino Dimeo

Ne s’agirait-il pas encore d’un cas de « green washing » ? A l’heure où l’écologie est devenue un vrai support de vente, la mise en application de la directive européenne relative à la libéralisation de l’énergie et à l’ouverture du marché de l’électricité promet le flou le plus total autour des différentes propositions. Le consommateur va devoir regarder à deux fois la véracité de l’estampille « verte » (une énergie issue de l’éolien, de la géothermie, du solaire et de la biomasse) de son éventuel nouvel opérateur. Car aujourd’hui, ces nouvelles offres souffrent toujours d’un manque de transparence flagrant. D’où la mise en place par diverses ONG, comme le WWF et Greenpeace, d’un label « EVE » (Electricité verte écologique) pour la première et d’un classement « Ecolo Watt » pour la deuxième, avec pour but d’éclairer le choix des consommateurs désireux d’opter pour une énergie respectueuse de l’environnement. Arnaque. Face aux propositions d’EDF et de GDF, ils sont sept à vouloir relever le défi (Altergaz, Alterna, Direct Energie, Electrabel, Enercoop, GEG, Poweo et Proxelia) et à profiter d’une ouverture de marché qui devrait théoriquement bénéficier à l’énergie renouvelable. Mais pour Frédéric Marillier, le chargé de campagne énergie chez Greenpeace, certaines de ces offres portent un label du type « viande bovine française » sans pour autant être bio. « En partie, c’est une arnaque, explique-t-il. C ertains comme Poweo et Direct Energie ne font aucun effort. Ils rachètent les certificats verts, font payer plus cher sans réinvestir dans une énergie renouvelable. C’est sans intérêt écologique. » Au WWF, Edouard Toulouse est dans le même registre : « Il ne suffit pas de vendre l’énergie renouvelable existante. Il faut aussi que les fournisseurs s’engagent à en produire plus. » Le classement établi par Greenpeace ne fait pas un pli : « A part Enercoop qui s’approvisionne directement et à 100 % auprès de producteurs d’électri cité d’origine renouvelable, la plupart des autres sont pénalisés car ils se contentent de racheter à EDF une électricité principalement produite par le nucléaire. »

Transparence. Loin de la note de 17/20 attribuée à cette coopérative qui propose également la transparence sur l’utilisation de ses bénéfices, seule GEG, cette filiale de commercialisation de Gaz Electricité de Grenoble, garde la tête juste au-dessus de la moyenne avec un 10,9. Les autres opérateurs restent les mauvais élèves (Poweo est noté à 7,3, Electrabel à 7,4, GDF à 5,8, EDF à 4,9 et Direct Energie à 4,5). « EDF revend aussi de l’électricité provenant de l’hydraulique, donc moins chère, au tarif du nucléaire, bien plus cher » , précise encore Frédéric Marillier. Pour ce comparatif Ecolo Watt, un questionnaire a été envoyé à chacune de ces entreprises. Elles ont ensuite été notées globalement, en fonction des types de sources énergétiques - renouvelable ou pas -, ainsi que des services proposés (la politique commerciale et le suivi de la consommation).

Nucléaire. Mais pour l’instant, et en attendant d’y voir plus clair, même Greenpeace recommande au consommateur de rester chez le méchant EDF, roi du nucléaire (80 % de l’électricité produite sort de ses centrales). « Mieux vaut pour l’instant rester chez EDF tant que le tarif réglementé existe », conseille l’ONG écologiste. La France et l’Italie sont les deux derniers pays de l’Union à appliquer cette ouverture du marché de l’énergie. Ailleurs, si l’on exclut le cas de la Grande-Bretagne, où l’opérateur historique a disparu, les chiffres montrent que 30 à 50 % des clients ont effectivement changé de fournisseur. D’où le vrai intérêt à vouloir se démarquer. Reste à savoir ce qui se cache réellement derrière ces offres vertes.

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