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Un article de Jean-Michel Bezat paru dans LE MONDE du 27 avril 2006

Gazprom accuse l’Europe d’entraver ses projets de développement sur le Vieux Continent

jeudi 27 avril 2006 par Jean-Michel Bezat
L ’avertissement a fait la manchette du Financial Times, jeudi 20 avril : "Menace de Gazprom sur les approvisionnements." La veille, le groupe gazier russe avait prévenu que, si des pays européens contrariaient ses projets de développement sur le Vieux Continent, il pourrait réorienter ses ventes vers la Chine et les Etats-Unis, les deux marchés les plus gourmands.

Ses dirigeants ripostaient ainsi à l’intention prêtée à Tony Blair - mollement démentie par son ministre de l’industrie - de durcir la législation sur les fusions-acquisitions afin d’empêcher le rachat de Centrica, principal distributeur britannique de gaz, par le géant russe. Au nom de la sécurité énergétique du pays.

Il est vrai que Gazprom est devenu en quelques années un acteur-clé sur la scène énergétique mondiale. Sa montée en puissance inquiète ses traditionnels clients européens. En dépit d’infrastructures vieillissantes et d’une forte dépendance à la technologie occidentale, Gazprom dispose des premières réserves de la planète, assure près de 20 % de la production mondiale de gaz et affiche une capitalisation de plus de 200 milliards de dollars (161 milliards d’euros), proche de celles de BP ou de Shell.

Le temps où le précieux hydrocarbure était écoulé dans le seul cadre de contrats à long terme avec des groupes européens (Gaz de France, Centrica, Eni...) est révolu pour Gazprom. Désormais, il entend également le vendre en Europe sans intermédiaire pour le valoriser jusqu’à deux fois son prix actuel. Ce qui implique des acquisitions. "Il est difficile de trouver une compagnie qui ne soit pas sur notre liste potentielle", a reconnu Alexandre Medvedev, mardi, lors du Forum économique russe qui se tenait à Londres. Gazprom est en train de devenir une "compagnie énergétique majeure", a ajouté son vice-directeur général. Car, au-delà du gaz et du pétrole (numéro 3 en Russie), il va se diversifier dans l’électricité "en devenant actionnaire de centrales en Europe".

Cet appétit est cependant contrarié par une politique énergétique de l’Union européenne (UE) qu’il juge hostile à Gazprom et à la Russie, notamment sur les contrats à long terme : la Commission souhaite les supprimer afin de renforcer la concurrence, tandis que Moscou les défend pour sécuriser ses débouchés (et ses projets d’investissement).

M. Medvedev a aussi estimé que la Charte de l’énergie - signée en 1994 entre l’Europe et l’ancien bloc soviétique, mais jamais ratifiée par Moscou - est "mort-née". Elle devait rendre les échanges énergétiques plus sûrs. Ce qui suppose notamment, pour l’UE, l’ouverture des gazoducs russes aux groupes étrangers. La réponse du dirigeant russe a été sans appel : Gazprom conservera le monopole des exportations de gaz "pendant plusieurs générations", ce qui lui permet de contrôler ses rares concurrents.

La tension était déjà palpable, il y a une semaine, à Moscou. Devant les ambassadeurs des vingt-cinq pays de l’UE, le PDG de Gazprom avait dénoncé la "politisation" de la question du gaz, alors qu’il s’agit à ses yeux d’un dossier "purement économique". Alexeï Miller avait ajouté qu’il pourrait trouver d’autres clients aux Etats-Unis et en Chine, s’attirant cette réplique inquiète de l’UE : "Respectez vos engagements commerciaux !"

Dans ce conflit avec l’Europe, le Kremlin et Gazprom, détenu à 50,1 % par l’Etat, ne font qu’un. "Une vraie sécurité énergétique ne pourra être assurée que si toutes les frontières sont levées pour une propriété croisée des actifs", a répété Igor Chouvalov, un proche conseiller de Vladimir Poutine à Londres. Le président russe devrait rappeler cette position en juillet, à Saint-Petersbourg, lors d’un sommet du G8 largement consacré à l’énergie.

OUVERTURE DU CAPITAL

Depuis des mois, il plaide pour des partenariats entre sociétés européennes, déjà concrétisés par les accords entre Gazprom et les allemands E.ON et BASF pour la distribution de gaz et la construction du gazoduc Nord-Baltique (Russie-Allemagne). Gazprom juge aussi avoir donné des gages avec l’ouverture de son capital aux étrangers (49,9 %) et une restructuration destinée à créer des filiales par grands métiers.

"Les opportunités dans le gaz naturel liquéfié (GNL) devraient permettre à la compagnie d’améliorer considérablement la flexibilité de ses exportations", analyse Elena Anankina, du bureau moscovite de Standard & Poor’s. Mais le groupe ne pourra pas réorienter sa production avant plusieurs années. Le développement de l’immense gisement de Shtokman, essentiellement destiné aux Etats-Unis, et la construction de deux gazoducs vers la Chine ne seront pas achevés avant 2012. D’ailleurs, malgré ses menaces, Gazprom prévoit de fournir un tiers du gaz européen en 2010 contre 26 % aujourd’hui.

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