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Jean-Michel Bezat | Le Monde du 12.06.08.

Gazprom se voit déjà en "premier groupe mondial"

jeudi 12 juin 2008 par Jean-Michel Bezat

Alexeï Miller est l’un des patrons les plus secrets de la planète. Arrivé de Saint-Pétersbourg dans le sillage de Vladimir Poutine à la fin des années 1990 - comme le nouveau président russe Dmitri Medvedev -, le directeur général de Gazprom fuit les médias comme la peste. C’est dire s’il a forcé sa nature pour s’adresser à eux, mardi 10 juin, en marge d’une rencontre d’hommes d’affaires réunis à Deauville.

Le message a été sans ambiguïté : Gazprom n’est plus le groupe russe du gaz sorti du creuset du ministère du même nom, mais une entreprise énergétique globale. "Nous sommes certains de devenir la première société mondiale, et pas seulement dans l’énergie", a-t-il indiqué. Quand ? "Dans sept ou huit ans", a ajouté M. Miller. Et comment ? En se déployant tous azimuts (Asie-Pacifique, Amérique du Nord) et en investissant dans le gaz naturel liquéfié, les pipelines, le pétrole, l’électricité, le trading des hydrocarbures, le marché du CO2... En France, où il ne détient que 1 % du marché, il envisage d’être à terme "l’opérateur de référence".

Gazprom en a les moyens. Au milieu de la prochaine décennie, la capitalisation boursière du groupe atteindra 1 000 milliards de dollars (contre 343 milliards actuellement), a estimé M. Miller. Dans l’immédiat, prévient-il, la rareté des hydrocarbures va pousser le prix du baril à 250 dollars, peut-être dès 2009. La concurrence sera "plus forte" pour accéder aux ressources pétrolières et gazières et dans cette course Gazprom est bien placé : ses réserves gazières sont huit fois supérieures à celles d’ExxonMobil, la première major occidentale, a indiqué M. Miller. Il a également prévenu que le prix du gaz allait augmenter alors que son groupe le vend déjà 410 dollars les 1 000 m3 à ses grands clients européens (Gaz de France...).

"ARMES ANTI-GAZPROM"

La Commission européenne, qui s’inquiète depuis des années des ambitions de Gazprom, lui reproche de ne pas jouer le jeu de l’ouverture des marchés en maintenant son monopole sur les gazoducs russes. Retour à l’envoyeur : "Nous sommes inquiets des tendances protectionnistes de la Commission. Est-elle raisonnable quand elle invente des armes anti-Gazprom ?", a regretté M. Miller, faisant allusion à sa volonté de freiner les investissements du gazier russe sur le Vieux Continent. M. Medvedev, le président russe, vient de faire une ouverture en proposant la création de "consortiums internationaux" russo-européens pour gérer les gazoducs de transit.

Ces "armes anti-Gazprom" ne le dissuadent pas d’investir dans des infrastructures stratégiques, notamment de tisser sa toile de gazoducs avec plusieurs compagnies européennes (E.ON, BASF, ENI). M. Miller n’était pas mécontent d’annoncer que l’Autriche et la Slovénie ont fini par donner leur accord à Southstream, déjà soutenu par la Grèce, la Serbie, la Hongrie et la Bulgarie. Ce "tuyau" programmé par Gazprom et l’italien ENI doit acheminer le gaz de Russie et d’Asie centrale vers l’Europe de l’Ouest. Mais il est en concurrence avec le projet européen Nabucco, sur lequel les Vingt-Sept sont incapables de prendre une décision. Là où l’Union européenne considère Southstream comme une menace pour sa sécurité d’approvisionnement, M. Miller y voit "de l’interdépendance, comme disait de Gaulle". Et un renforcement de la sécurité.

Le groupe entend aussi renforcer ses positions dans le secteur pétrolier, où il n’occupe que la cinquième place en Russie, et en tirer 15 % de ses profits d’ici à quatre ans. Face à ses concurrents Rosneft et Lukoil, il n’exclut pas d’entrer dans le capital de la coentreprise russo-britannique TNK-BP. Officiellement, il n’intervient pas dans la guerre opposant ses dirigeants britanniques aux trois milliardaires russes actionnaires de TNK-BP. M. Medvedev a néanmoins indiqué qu’une fois le conflit réglé, Gazprom pourrait s’intéresser au troisième groupe pétrolier du pays.

Gazprom veut donner l’image d’une entreprise comme les autres. "Nous préférons être vus comme Batman plutôt que comme Godzilla", a ironisé Alexander Medvedev, directeur général de la filiale export du groupe, qui avait été au coeur du conflit entre la Russie et l’Ukraine au cours de l’hiver 2006-2007. Loin d’être le bras armé du Kremlin, il assure que la multinationale a un objectif prioritaire : "le profit".

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