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Un article de Bernard Duraud paru dans l’Humanité du 6 juin 2005

Grande-Bretagne : la flexibilité du travail, un produit à l’export

lundi 6 juin 2005 par Bernard Duraud

La Grande-Bretagne, qui vraisemblablement va annoncer aujourd’hui le gel sur son référendum sur la constitution européenne, se sent pousser des ailes depuis les victoires des « non » français et néerlandais (voir page 12). « Le triomphe de la perfide - Albion », a titré sans espèce de modestie une chronique de l’hebdomadaire The Economist dans sa dernière livraison, alors que Blair semble désormais voué à jouer les bons offices pour « relancer » l’Europe et imposer sa propre stratégie. Le débat interne français avant et après le 29 mai a été l’occasion pour de nombreux dirigeants de droite (dont Sarkozy) et de gauche, ou du MEDEF, de rêver du « modèle britannique » paré de toutes les vertus « modernisatrices », alors que la Vieille Europe, en particulier la France, serait ankylosée dans un conservatisme agonisant.

Le « modèle britannique » avec sa croissance à faire pâlir bon nombre de pays européens et son taux de chômage de moins de 5 % cache une réalité moins rose : baisse continue de la consommation des ménages et de la production industrielle, stagnation du marché immobilier et ralentissement du secteur-clé de la croissance britannique, celui des services. Il a un produit phare destiné à l’exportation : la flexibilité des marchés de l’emploi. Et quand Tony Blair prendra la présidence de l’Union européenne en juillet prochain, nul doute qu’il défendra la nécessité d’une réforme de la protection sociale en Europe, afin de réduire les dépenses, imposer de nouvelles règles du jeu coercitives aux bénéficiaires de l’aide sociale et remettre les chômeurs en ordre de marche quels que soient les emplois proposés. C’est le système britannique « welfare to work » existant, qui, s’il a fait fondre artificiellement les chiffres du chômage, a aggravé les contraintes, poussant les chômeurs vers des emplois précaires. Pour compenser, Blair a mis en place un système d’allocations ciblées (jeunes, parents isolés) réservées aux titulaires de ces petits « jobs », quant aux chômeurs de longue durée, ils ont été rangés dans la catégorie « inaptes » au travail, ce qui est le cas des handicapés, de femmes seules et d’ouvriers licenciés sous l’ère Thatcher, soit au total 2,5 millions de personnes échappant aux statistiques du chômage.

Autre trompe-l’oeil, la Grande-Bretagne ancienne « usine du monde » et actuellement premier centre financier européen, a perdu 1 million d’emplois dans la production tandis que son déficit extérieur en 2002 avait battu tous les records depuis trois siècles. Les emplois perdus dans l’industrie ont été remplacés par des emplois précaires, temporaires ou à temps partiel. Le salaire minimum (environ 7 euros de l’heure), imposé par Blair sous son premier mandat, sert désormais de salaires de référence pour des millions de salariés souvent réduits à travailler plus que la norme hebdomadaire européenne fixée à quarante-huit heures (disposition levée par le biais de l’« opt-out »).

Le « modèle britannique » ce sont aussi les services publics, les éternels parents pauvres. À partir de juillet, Tony Blair devrait annoncer la couleur : réduire le rôle et l’importance du secteur public dans les pays de l’UE. Non seulement le « blairisme » a accepté le lourd processus de privatisation de Thatcher, il préconise une privatisation tous azimuts, notamment une solution mixte (partenariat public-privé), favorisant l’entrée des capitaux privés dans les services. Exemple des « foundations hospitals », hôpitaux privés, ou des nouvelles écoles. Ce système, dans le cadre de contrats avec l’État (qui apporte sa garantie sonnante et trébuchante), confie la construction des installations et leur gestion au secteur privé qui a ainsi trouvé une façon de vivre aux crochets de l’État sans que la qualité des services publics ou leur accès s’en trouvent améliorés.

Dernier avatar du « modèle britannique » : le développement de la flexibilité de l’emploi, donnée indispensable pour Blair pour mieux affronter une économie mondialisée, est loin de réduire les inégalités, sa profession de foi en 1997 lorsqu’il arrive au pouvoir. La pauvreté reste endémique. Si deux millions de Britanniques - dont un million d’enfants - sont sortis de la pauvreté entre 1999-2003 grâce à l’introduction du salaire minimum, les chiffres de la pauvreté restent parmi les plus élevés des pays dits « riches ». En 2002-2003, derniers chiffres connus, plus de 12 millions de Britanniques (22 % de la population) vivaient dans des familles disposant de moins de 60 % du salaire médian (définition officielle de la pauvreté outre-Manche) contre 7 millions en 1979... En revanche, le 1 % des Britanniques les plus riches a doublé sa fortune depuis l’arrivée des travaillistes. Leur part de la richesse nationale est passée de 20 à 23 % entre 1986 et 2002 quand celle des 50 % les moins favorisés tombait de 10 à 5 %. Vous avez dit modèle ?

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