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Article de Laurent Zecchini paru dans Le Monde du 8 juillet 2006

Guerres du pétrole : comment le G8 s’y prépare

samedi 8 juillet 2006
La réunion du G8, qu’accueillera Vladimir Poutine du 15 au 17 juillet à Saint-Pétersbourg, sera d’abord consacrée à la "sécurité énergétique". Deux raisons incitent les huit "Grands" à en faire leur priorité.

D’abord, dans un environnement marqué par une raréfaction des ressources en pétrole et en gaz et par une demande qui explose, les Etats s’inquiètent de l’éventualité de ne plus pouvoir compter sur un flux continu d’approvisionnement. Conséquence : la volonté de protéger les voies d’acheminement entre les lieux de production et de consommation se renforce.

Ensuite, la menace diffuse, mais réelle, d’un terrorisme qui attaquerait des puits, des oléoducs ou des transferts maritimes, ainsi que celle de pays producteurs qui choisiraient de fermer le robinet du pétrole et du gaz pour des raisons politiques, exacerbe ces tensions.

L’agenda des prochains rendez-vous internationaux reflète ces préoccupations. Après le G8, la sécurité énergétique constituera le thème dominant du sommet de l’Alliance atlantique, les 28 et 29 novembre à Riga (Lettonie). Une convergence de facteurs explique cette évolution. La situation au Moyen-Orient, aggravée par les risques de confrontation avec l’Iran, reste une donnée cruciale. Mais elle n’est pas unique. L’arme du gaz, désormais brandie par la Russie pour amener ses voisins à résipiscence (à commencer par l’Ukraine), va de pair avec la dépendance énergétique accrue de l’Europe vis-à-vis de la Russie.

En Asie, les appétits énergétiques de la Chine et de l’Inde constituent un facteur potentiellement déstabilisant du marché. Les deux pays se dotent peu à peu d’une marine de haute mer pour protéger leurs voies d’approvisionnement. Si un affrontement sino-américain devait se dérouler à propos de Taïwan, la Chine craint que l’US Navy ne lui impose un blocus pétrolier. La parade à ce que les Chinois appellent le "dilemme de Malacca" (80 % de leurs importations de pétrole passent par ce détroit, entre Indonésie et Malaisie), est la stratégie dite du "collier de perles" : une succession de facilités stratégiques sur les côtes du Pakistan, du Bangladesh et de Birmanie négociées par Pékin.

SURVEILLANCE PAR SATELLITES

Autre source d’inquiétudes américaine : le nouveau nationalisme énergétique en Amérique latine, d’où Washington importe 19 % de son pétrole, et où le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur et le Mexique lui tiennent la dragée haute. Enfin, les aléas techniques et naturels, comme les pannes électriques des dernières années et les cyclones de 2005, ont accentué les tensions sur les marchés de l’énergie.

L’avenir se dessine ainsi comme une âpre compétition énergétique - ce qui exige aussi de se préparer à l’emploi éventuel de la force armée. Ce n’est pas un hasard si, dans son discours de l’île Longue sur la dissuasion nucléaire, le 19 janvier, Jacques Chirac a souligné que, parmi les "intérêts vitaux" de la France, figure "la garantie de nos approvisionnements stratégiques".

Chaque année, 1,9 milliard de tonnes de pétrole (62 % de la production mondiale) sont transportées sur les océans. Les points sensibles situés sur les axes maritimes font l’objet d’une surveillance croissante par les satellites et les marines de guerre. Par ordre d’importance stratégique, le détroit d’Ormuz, où transite plus de 30 % du commerce du pétrole, arrive en tête des zones à risque. Il est suivi par le détroit de Bab-el-Mandeb, le Bosphore, le canal de Suez, le détroit de Malacca et le canal de Panama.

PATROUILLES MARITIMES

Les moyens dont dispose la communauté internationale pour se prémunir contre des actes terroristes sont peu nombreux. Comme il n’est pas question de poster des gardes armés sur chaque pétrolier, la seule parade est de renforcer la surveillance des installations et des zones sensibles, de multiplier les patrouilles maritimes et les contrôles des équipages et des bateaux.

Les craintes portent davantage sur des attaques près des côtes plutôt qu’en haute mer ; et le risque est moins celui d’une explosion à proximité d’un terminal pétrolier qu’une marée noire déclenchée par un attentat. Même si, à ce jour, le seul véritable acte terroriste a frappé le pétrolier français Limburg, près du Yémen, le 6 octobre 2002, il faut s’y préparer.

Au sein de l’Alliance atlantique, les Américains s’efforcent de convaincre leurs partenaires de confier à l’OTAN un rôle prépondérant. Washington souhaite que l’Organisation de gestion du réseau d’oléoducs en Centre-Europe, le Cepmo (un comité de l’Alliance, créé durant la guerre froide), qui gère 5 200 km de tubes, se transforme en un "comité de sécurité énergétique" chargé de protéger les infrastructures et les voies d’approvisionnement. A terme, l’objectif américain est de pouvoir solliciter l’OTAN pour garantir la libre circulation sur les routes énergétiques.

Les pays baltes et d’Europe centrale, qui se sentent vulnérables face au "bâton énergétique" brandi par Moscou, soutiennent cette démarche. Paris, Berlin, Moscou et Oslo s’opposent à un tel rôle de l’Alliance, prôné par les Etats-Unis, qui irait vers une extension géographique et thématique de ses missions.

Paris soupçonne Washington de vouloir profiter de ce débat pour imposer à ses alliés sa vision géopolitique de la sécurité - donc ses intérêts énergétiques -, un peu comme il s’efforce de les convaincre de l’intérêt du "bouclier antimissile".

L’Amérique estime ne pas avoir le choix : elle consomme le quart du pétrole de la planète et ne dispose que de 3 % des réserves connues. Si elle redéploie ses bases militaires en Europe et en Asie centrale, se renforce dans le Pacifique, s’intéresse de plus en plus aux ressources énergétiques de l’Afrique, quitte à délaisser un peu le golfe Persique (25 % de ses importations), c’est en fonction d’un unique objectif : prendre plusieurs longueurs d’avance dans un "grand jeu" énergétique planétaire qui ne fait que commencer.


Le regain du nationalisme énergétique

Pétrole et gaz sont des armes dont les pays producteurs usent aussi bien pour asseoir leur puissance que pour financer leur développement. La récente flambée des cours a réveillé un puissant nationalisme pétrolier. Né au Mexique en 1938 avec la fermeture du pays aux Big Oil et l’inscription du caractère inaliénable du pétrole dans la Constitution, il s’est développé dans les années 1960 pour déboucher, la décennie suivante, sur la nationalisation des ressources dans les pays riches en or noir. Les multinationales n’ont plus un plein accès qu’à 16 % des réserves mondiales, selon Oil & Gas Journal.

Russie : retrouver la puissance perdue. Ce n’est pas un hasard si le premier sommet du G8 présidé par Vladimir Poutine, à Saint-Pétersbourg (15-17 juillet), est consacré à l’énergie. M. Poutine a fait du gaz et du pétrole les armes de la reconquête de l’influence russe. Les semaines précédant la réunion, les dirigeants russes ont multiplié les déclarations montrant que gaz et nationalisme ne font qu’un. Et que le pays pourrait rééditer les coupures intervenues en janvier, au moment du conflit entre Moscou et Kiev sur le prix du gaz. La vigueur de la croissance russe est en partie due aux recettes des hydrocarbures, qui ont aussi permis un remboursement anticipé de la dette publique.

Venezuela : réduire l’influence américaine. Hugo Chavez mène la vie dure aux compagnies pétrolières occidentales, accusées de piller les ressources du pays. Il a revu en forte hausse les taxes et les royalties, et expulsé des compagnies récalcitrantes. Dans le cadre du projet Petrocaribe lancé en juin 2005, le pays accorde des facilités de paiement aux petits Etats d’Amérique centrale et des Caraïbes menacés d’asphyxie par la hausse des cours. D’où des tensions avec ses grands voisins, et le projet des présidents mexicain et colombien, Vicente Fox et Alvaro Uribe, proches de Washington, de construire une raffinerie en Amérique centrale pour réduire le prix des carburants.

Bolivie : reverser la rente aux pauvres. La prise de contrôle par l’Etat du secteur gazier était une des grandes revendications du mouvement populaire qui a porté Evo Morales à la présidence. Il a tenu parole en annonçant, le 1er mai, sa nationalisation. M. Morales a obtenu une aide financière de M. Chavez et signé un accord révisant à la hausse les ventes de gaz à l’Argentine. Objectif : financer un ambitieux programme social avec les recettes du gaz.

Iran : s’affirmer comme puissance régionale. Deuxième producteur de brut de l’OPEP, l’Iran a plusieurs fois menacé de fermer le robinet aux pays qui le sanctionneraient pour son programme nucléaire. Mais Téhéran cherche aussi des accords avec les majors pour mettre en valeur ses ressources gazières. Jean-Michel Bezat


Nouveau record du prix du pétrole

Le prix du pétrole a inscrit un nouveau record vendredi 7 juillet, à plus de 75,70 dollars le baril. Les cours à New York et Londres ont été dopés par la vigueur de la demande mondiale et les inquiétudes géopolitiques, en particulier autour des tensions sur le nucléaire avec l’Iran et la Corée du Nord.

Sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), le baril de light sweet crude pour livraison en août a grimpé jusqu’à 75,78 dollars, en hausse de 64 cents par rapport à la veille. Il s’agit de son plus haut niveau depuis le début de sa cotation à New York, en 1983. Il bat donc son précédent record, établi mercredi, à 75,40 dollars, et enregistre une hausse de 24 % depuis le début de l’année.

TENDANCE VOLATILE

A Londres, sur l’Intercontinental Exchange (ICE), le brent de la mer du Nord pour livraison en août a franchi le seuil de 75 dollars pour la première fois depuis le début de sa cotation, en 1988, grimpant jusqu’à 75,09 dollars, nouveau record.

Corrigés de l’inflation, les prix du pétrole restent toutefois en dessous des quelque 85 dollars (au cours actuel du dollar) atteints après la révolution iranienne de 1979. "Le marché pétrolier a repris sa tendance haussière à moyen terme, mais comme on l’a vu dans le passé, cette tendance peut se révéler volatile", a souligné Adam Sieminski, analyste à la Deustche Bank, prévoyant un cours moyen de 70 dollars le baril à New York jusqu’au deuxième trimestre 2007 au moins. Selon Jean-Marie Chevalier, membre du Cambridge Energy Research Associates (CERA), seule une récession américaine peut inverser cette tendance.

L’IRAN ET LA CORÉE INQUIÈTENT

La demande, entraînée par la solidité de la croissance économique mondiale, reste forte en dépit des prix élevés. Mais le marché s’inquiète aussi du contexte géopolitque, agité. L’Iran tarde à répondre à l’offre de coopération des grandes puissances en échange de la suspension de ses activités d’enrichissement d’uranium. La Corée du Nord a promis d’autres tirs d’essai de missiles et des "actions vigoureuses" contre les pays qui exerceraient des représailles, réveillant le spectre d’un essai nucléaire.

L’Iran est le quatrième producteur mondial de pétrole, avec 4 millions de barils par jour. La Corée du Nord ne produit pas d’or noir, mais une escalade des tensions dans la région pourrait perturber l’approvisionnement en brut de l’Asie, selon des courtiers.

Le prix du pétrole semble être encore loin d’avoir atteint ses limites : "Cela peut monter à 100 dollars le baril, voire plus...", pense Jean-Marie Chevalier, du CERA.

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