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Stathis Kouvélakis | L’Humanité du 25.11.2007

Il n’y a plus de marge de compromis

lundi 26 novembre 2007 par Stathis Kouvélakis
maître de conférences en philosophie au King’s College de Londres [1]

La discussion sur le rôle de la grève en France tend à osciller entre deux clichés, que l’on désignera, pour faire vite, comme celui de l’archaïsme et celui de la pathologie nationale. Selon le premier d’entre eux, la grève est considérée comme dépassée, non parce que l’harmonie régnerait désormais dans les rapports sociaux (relevons au passage le recul relatif de telles perceptions iréniques du social), mais plutôt pour la raison inverse : ce qui dominerait, ce serait la fragmentation, la lutte entre intérêts particularistes et catégoriels (les « corporatismes »), l’absence d’un clivage permettant de structurer la prolifération des foyers de conflit.

Selon le second cliché, ce qui caractériserait, à l’inverse, la France, ce serait une propension particulière au conflit, la prégnance d’une culture protestataire, le choix délibéré des syndicats de privilégier la confrontation à la négociation et le refus de « s’adapter » à ce qui, ailleurs, est considéré comme « normal ».

Il y a sans doute une part de vrai dans ces clichés : le mouvement ouvrier français a incontestablement accumulé revers et défaites au cours des dernières décennies. Les restructurations de l’appareil productif et l’affaiblissement du syndicalisme ont, à leur tour, contribué à accentuer la division et la concurrence entre les salariés. De l’autre côté, il est avéré que le néolibéralisme, étape actuelle d’un capitalisme offensif et revanchard, a rencontré en France plus de résistances qu’ailleurs. Ces résistances ont su remporter des succès partiels, qui ont sapé la légitimité des politiques néolibérales et permis au mouvement populaire de se constituer une précieuse expérience de lutte.

Ce qu’il convient toutefois de préciser, c’est que, du fait justement du pouvoir renforcé du capital dans les multiples secteurs de la vie sociale, tant le terrain que la forme de la conflictualité ne résultent guère du libre choix des acteurs qui contestent son emprise. La dureté des affrontements sociaux en France et le caractère (plus ou moins) radical de l’action collective renvoient avant tout à l’intransigeance patronale et gouvernementale, aggravée par l’absence de marge de compromis inhérente à la phase néolibérale du capitalisme. Et cette dernière tendance n’est en rien propre à la France, qui est loin du reste d’occuper les premiers rangs dans le palmarès européen de l’action gréviste. En témoigne tout particulièrement la forte augmentation de l’action gréviste dans des contrées à longue tradition d’institutionnalisation du conflit social, comme les pays scandinaves ou l’Autriche. C’est pourquoi, dans le contexte actuel, les appels visant à dévaluer le rôle de la grève dans la construction d’un rapport de forces favorables aux revendications des salariés ne peuvent aboutir qu’à ceci : transformer les organisations chargées de défendre ces revendications en cogestionnaires de la régression sociale que les politiques néolibérales s’acharnent à imposer, en France comme ailleurs.

[1] Dernier ouvrage publié : la France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques. Éditions Textuel, 2007.

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