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Entretien réalisé par Yves Housson | L’Humanité du 08.10.2007

"Ils savent et pourtant ils continuent "

mardi 9 octobre 2007 par Yves Housson, ANNIE THÉBAUD-MONY

Directrice de recherche à l’Inserm, Annie Thébaud-Mony dénonce l’irresponsabilité des employeurs et des pouvoirs publics .

Un rapport récent de l’Académie de médecine a mis en avant le rôle des comportements individuels (alcool, tabac, etc.) dans le déclenchement des cancers. Vous en contestez les conclusions. Pourquoi ?

Annie Thébaud-Mony. Ce rapport contient un certain nombre d’a priori contredisant les données que nous recueillons. Le premier, c’est que les cancérogènes professionnels et environnementaux seraient en diminution, ou négligeables en termes d’exposition. L’étude que nous faisons depuis 2002 en Seine-Saint-Denis montre que, sur 700 dossiers de patients atteints de cancers, 85 % d’entre eux ont été exposés à des cancérogènes dans leurs parcours professionnels, et cela très lourdement, pendant des durées très longues. Deuxième résultat : il s’agit d’une poly-exposition, à plusieurs cancérogènes ; or, on sait que la synergie entre plusieurs cancérogènes est infiniment plus susceptible de provoquer des cancers que le contact avec un seul produit. Donc, dire que les cancers professionnels sont quasi insignifiants est inadmissible.

Autre point de désaccord avec le rapport : les données générales de mortalité par cancer, et en particulier de mortalité évitable, c’est-à-dire la mortalité avant 65 ans, montrent qu’elle est beaucoup plus forte chez les ouvriers que chez les cadres. Dans notre cohorte de 700 patients, plus de la moitié ont moins de 65 ans ; ils font donc leur cancer non pas au terme d’un processus de vieillissement, mais bien de façon tout à fait prématurée.

Cet appel porte la préoccupation d’une visibilité des cancers professionnels. Et d’une mobilisation pour la prévention : il s’agit d’obliger tous ceux qui ont une responsabilité dans cette situation à l’assumer, non seulement en termes de reconnaissance et réparation, nécessaire du point de vue de la justice, mais pour arrêter cette exposition professionnelle qui n’est, pour le moment, absolument pas contrôlée. Une responsabilité à assumer au niveau de l’État, mais aussi des entreprises, de l’application d’une réglementation dont le premier principe est de ne pas exposer les ouvriers à des cancérogènes.

Vous voulez, en somme, lever un tabou…

Annie Thébaud-Mony. Il est nécessaire de rompre avec cette représentation dominante du cancer comme maladie comportementale. Depuis 50 ans, et en particulier depuis 20 ans, une multiplicité de cancérogènes sont mis en milieu de travail sans que les précautions soient prises. La France a le triste record de la mortalité masculine précoce par cancer, en particulier chez les ouvriers. Il faut enfin tirer les enseignements de la crise de l’amiante et de cette situation.

Qu’attendez-vous du Grenelle de l’environnement ?

Annie Thébaud-Mony. Nous disons au gouvernement : prenez les problèmes à la racine ! Il y a un problème d’irresponsabilité qui est au fondement même de la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui, à tous les niveaux de l’environnement : un non-respect absolu des réglementations en vigueur, Code du travail et Code de l’environnement, et une fuite en avant, commerciale et économique, au mépris total de la vie humaine. Les cancers professionnels, pour moi, sont tout à fait emblématiques de cela. Un décret est passé en 2001 sur la prévention des cancers, qui est dans le Code du travail : il n’a pas le début d’une application. Il faut des sanctions pour ceux qui ne l’appliquent pas.

Le volet santé des travailleurs est quasi inexistant dans le Grenelle. On ne voit pas du tout poindre une volonté politique de traiter au fond ces questions cruciales. De mon point de vue de chercheur en santé publique, si on ne s’attaque pas aux cancers professionnels, ça veut dire qu’on laisse perdurer une épidémie qui ira bien au-delà, atteindra les populations environnantes : on le voit pour un certain nombre de sites où l’exposition n’a évidemment pas été cantonnée entre les murs de l’usine. Si, il y a cinquante ans, on n’avait pas les connaissances d’aujourd’hui sur ces problèmes, on a maintenant assez de données, y compris toxicologiques et biologiques, pour savoir exactement ce qui va se passer. Quand je parle de mise en danger délibérée d’autrui, je pèse mes mots. Ils savent et pourtant ils continuent…

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