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Article de Dominique Bari Publié dans L’Humanité le 22 novembre 2006

Inde : La détresse des paysans endettés

mercredi 22 novembre 2006 par Dominique Bari

Le 15 juillet dernier, pour la première fois, de pauvres cultivateurs de coton du Maharashtra ont osé adresser une lettre au président indien, A.P.J. Abdoul Kalam. « Nous préférons mettre fin à nos jours, car d’année en année nous ne récoltons que des pertes », ont écrit plus de 35 paysans. 9 000 agriculteurs indiens se sont donné la mort au cours des cinq dernières années dans les seuls États du Maharashtra, de l’Andrha Pradesh, du Karnataka et du Kerala. Vandana Shiva, directrice de Research Foundation for Science, Technology and Ecology à Delhi, nésite pas à parler de « génocide », résultat de la politique délibérément imposée par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et mise en oeuvre par les gouvernements.

Jayati Gosh, professeur d’économie et spécialiste du monde rural, explique : « Alors que les deux tiers des exploitations agricoles ne dépassent pas un hectare, la libéralisation du commerce et le démantèlement de l’État indien, imposés depuis quinze ans via les politiques d’ajustements structurels, ont eu des effets dévastateurs sur la population paysanne. Seuls 12 % des prêts bancaires bénéficient aux agriculteurs, bien qu’ils représentent les deux tiers de la population active. Pris dans l’étau, avec des coûts de production plus élevés d’un côté, une chute de leur revenu et un moindre accès aux prêts bancaires de l’autre, les paysans n’ont d’autre choix que de recourir à des prêteurs individuels, et ce à des taux d’intérêt exorbitants de 40 % ou plus par an, pour l’achat des semences, des engrais et autres produits agricoles. » Avant l’ouverture économique de 1991, 25 % des paysans étaient endettés. Ils seraient aujourd’hui 70 % dans l’Andhra Pradesh, 65 % au Pendjab, au Karnataka de 61 % et au Maharashtra de 60 %. « La baisse constante des investissements dans le secteur des infrastructures et les coupes dans les subventions d’État, auxquelles s’ajoutent la sécheresse, les inondations et les infestations d’insectes, contribuent à l’augmentation de la misère sociale de la population rurale. » Le Maharashtra, l’État le plus riche du pays, a ainsi mis fin à la garantie des prix du coton qui, jusqu’en 2004, garantissait aux paysans d’acheter la totalité de leur production cotonnière à prix fixe.

« Dans l’ensemble de l’Inde, plus de 43,4 millions de familles de paysans sont endettées jusqu’au cou. La proportion de paysans sans terre est passée de 35 % de la population rurale en 1998 à 55 % entre 2003 et 2005 », dénonce la confédération syndicale paysanne Kisan Sabha. La pièce maîtresse de la politique de l’UPA destinée aux régions rurales réside dans le projet d’une garantie d’emploi minimum. Le gouvernement a promis qu’un membre de chaque foyer rural bénéficierait de cent jours de travail par an et payés tout juste 60 roupies (1,33 dollar US) par jour. Mais son entrée en vigueur n’est intervenue qu’en février 2006 et son budget ne représentait plus que 117 milliards de roupies contre 400 milliards de roupies prévus initialement.

Fin juin, le premier ministre Manmohan Singh s’était rendu dans un petit district de la fameuse Cotton Belt, à quelque 300 kilomètres de Bombay, véritable zone sinistrée par la chute du prix du coton. Il a annoncé une aide de 835 millions de dollars pour alléger le poids de la dette des agriculteurs : « Tous les intérêts des prêts qui n’ont pas pu être remboursés à ce jour seront effacés », a-t-il promis. Mais la mesure ne s’applique qu’aux dettes contractées auprès des banques ou des coopératives et non des usuriers. On est loin des réformes profondes réclamées par la gauche sur un meilleur accès au crédit public, une rénovation des systèmes d’irrigation et sur une information réelle des agriculteurs sur le choix et la gestion de leurs cultures.

L’ouverture des frontières aux produits agricoles étrangers est pour les campagnes un vrai cauchemar. En 1999, le BJP avait signé un pacte avec les Etats-Unis pour accorder aux producteurs américains la permission d’importer 1 429 produits auxquels l’entrée du marché interne était interdite jusque-là. Durant la visite, début mars, de George Bush en Inde, le gouvernement Singh a signé un accord ouvrant davantage encore le secteur agricole à des firmes telles la firme transnationale de l’agrochimie Monsanto. Des mesures qui ne feront qu’exacerber davantage les conditions de vie déjà intolérables des paysans indiens.


L’avenir de l’Inde se joue aussi dans la rue

À New Dehli, les mobilisations populaires ont à plusieurs reprises fait reculer le gouvernement de Singh sur ses options libérales. Le bras de fer n’est pas terminé.

Il flotte dans son tee-shirt jaune trop grand au sigle de l’organisation qui l’a pris en charge. Pieds nus, un sac à dos léger sur ses épaules, il ne cesse depuis trois jours de regarder ébahi ce qui se passe autour de lui, au forum social indien de New Delhi où il est venu témoigner. Parler de lui, de sa vie, « ça lui fait drôle ». À quatorze ans, Jagdish Kur en paraît à peine dix. Petite silhouette gracile, un concentré de la grande misère indienne qui perdure pour 400 millions d’exclus du boom économique. Fils de paysans dalit (les intouchables) de la région de Mirzapur, dans l’État de l’Uttar Pradesh, mis au travail à sept ans, Jagdish rapporte à sa famille 15 euros par mois en livrant du bois à la ville voisine distante de 15 km. Un lourd fardeau qu’il porte sur la tête. « C’est dur », dit-il simplement, le regard voguant ailleurs. Il est l’un des 250 enfants suivis par l’association Swami qui a ouvert une école informelle permettant aux gamins d’apprendre à lire quand les parents n’ont pas trouvé à les employer aux champs ou dans les forêts pour les garçons, dans des fabriques de tapis pour les filles.

Depuis le 1er octobre, le gouvernement de coalition dominé par le parti du Congrès (l’Alliance progressiste unie, APU) a interdit le travail des enfants de moins de quatorze ans comme domestiques ou dans le secteur hôtelier, en référence à la loi sur le travail des enfants- - votée en... 1986. Vingt ans après son adoption, ce rappel à l’ordre paraît presque dérisoire, tant la fracture sociale a profondément creusé son sillon.

On peut lire à l’envi dans la presse nationale les folles échappées du Sensex, l’indice boursier indien, alors que 40 % de la population du pays vit à des années lumière avec moins d’un dollar par jour. Pour en avoir fait si peu de cas, la droite hindouiste nationaliste a perdu les élections de 2004 après avoir cru tirer un profit politique d’une croissance frisant les 8 %. Deux mois, plus tôt le Forum social mondial qui s’était tenu à Mumbai avait été la caisse de résonance de cette colère des laissés-pour-compte de la libéralisation économique et avait largement participé à mobiliser les formations progressistes et les mouvements sociaux pour le changement politique. Si le scrutin se révélait à double tranchant pour le parti du Congrès qui n’a pu former qu’un gouvernement d’une large coalition hétéroclite, les partis communistes (PCI marxiste et PCI) réalisaient eux le meilleur score de leur histoire envoyant à la Chambre 61 députés. Renonçant à une participation gouvernementale, les communistes au sein d’un Front de gauche n’en constituaient pas moins un point d’appui incontournable pour le nouveau cabinet dirigé par Manmohan Singh. Ils lui assuraient une majorité parlementaire au terme d’un accord sur un programme minimum commun garantissant une « croissance plus équitable » et des mesures sociales en faveur de l’emploi et du monde rural.

Deux ans et demi plus tard, les faits ont prouvé que la coopération n’était pas un dîner de gala. Pied à pied, le Front rappelle au gouvernement ses promesses, recourant aux débats, aux grèves et aux mouvements sociaux. Ce sont des véritables rapports de forces qui se construisent conjointement sur trois plans, le comité de coordination - instance au sein de laquelle le gouvernement et les représentants du Front de gauche se réunissent régulièrement pour débattre des grandes options économiques et politiques -, le Parlement et la - mobilisation populaire. La confrontation est souvent rude. Après avoir finalement suspendu la vente de 10 % des actions du groupe industriel - d’État Bharat Heavy Electricals - Limited (Bhel), le premier ministre, qui fut dans les années quatre-vingt-dix le père de la libéralisation, a officiellement renoncé en juillet à l’ouverture du capital des entreprises publiques très performantes - les fameux Navratnas -, au grand dam du monde des affaires. Au printemps, une série de grèves avaient bloqué le projet de vente des aéroports au privé, puis une semaine de manifestations avait fini par aboutir à la décision gouvernementale de juillet. Le gouvernement revient ainsi sur une option qui représentait une atteinte majeure aux engagements du Programme minimum commun. Un an plus tôt, après l’annonce de ces projets de privatisation, les communistes avaient quitté le comité de coordination. Ils l’avaient rejoint après avoir obtenu satisfaction.

Jusqu’à présent le Front de gauche a réussi à empêcher les réformes sur les régimes de - retraites, et la législation du travail et à repousser l’ouverture des secteurs de la distribution aux investissements étrangers. Wal Mart, qui frappe avec - insistance depuis plusieurs mois à la porte de l’Inde, est particulièrement concerné. Mais jusqu’à quand ? Tout comme la Chine, l’Inde est sous la pression du capital international, pressé d’y faire son nid en - démantelant les anciennes structures étatiques et cassant les solidarités sociales. Écartelé entre son électorat qui lui - réclame des comptes et un grand capitalisme local soucieux lui aussi de s’insérer à moindres frais dans la globalisation, le gouvernement est secoué de tensions internes. L’un des projets phare du Congrès de garantir au moins 100 jours de travail par an à chaque - famille rurale, l’Employment Guaranty Act (EGA), qui - devait être appliqué dès les premiers 100 jours de la mise en place du gouvernement, n’a été voté qu’en août 2005, un an après la date limite. Et encore, le texte édulcoré n’arrivait

pas à dépasser le stade de l’examen par la commission - permanente de l’Assemblée nationale. Il a fallu - attendre une grande manifestation de rue pour que la - commission pour le développement rural décide de recommander une modification - positive du projet - gouvernemental. C’est dans ce contexte de bras de fer que s’est réuni, au début du mois à New Delhi, le Forum social indien (FSI), lequel a réitéré « l’urgence d’une plate-forme commune permettant des alliances capables de résister aux politiques gouvernementales qui menacent les droits et les moyens de subsistances des plus démunis ». Rappelant que « ce gouvernement est arrivé au pouvoir avec un fort soutien populaire et dans des circonstances inattendues », Ayesha Kidwai, militante féministe et l’une des organisatrices de la rencontre, estimait que « les mouvements sociaux avaient à relever de nouveaux défis en prouvant leur capacité de mobilisation ». « On ne peut pas avoir de réformes à visage humain quand on plonge dans le bain néo-libéral », souligne-t-elle en référence à la formule du premier ministre à son arrivée au pouvoir. De ce degré de mobilisation dont les effets pourront se mesurer le 14 décembre prochain lors d’une journée générale de grève à l’appel des syndicats, dépendra le nouvel équilibre qui se mettra en place dans l’arène politique.

Pour la gauche, la voie reste étroite. Peut-elle prendre le risque de faire tomber le gouvernement, de peur de faciliter le retour au pouvoir du BJP - appuyé par ce que l’Inde compte de forces réactionnaires et intégristes ? Les élections locales en Uttar Pradesh ont montré que le parti hindouiste reprenait de la vigueur. Une lutte de classes à laquelle se mêle une lutte de castes. Les projets de l’Alliance progressiste unie (APU) d’augmenter le nombre de places réservées aux castes dans les universités financées par le gouvernement central ont déclenché des protestations parmi les étudiants issus en majorité des hautes castes et provoqué un tollé dans les grandes entreprises privées. Lesquelles redoutent de voir s’appliquer chez elles ce - programme de discrimination positive qui touche au total plus de la moitié de la - population indienne. L’Inde qui brille reste résolument - sélective.

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