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Le Monde | Nathalie Brafman , Gilles Kerdreux - Le 17 février 2007

"J’vais perdre mon boulot, c’est la faute à Russo"

samedi 17 février 2007 par Nathalie Brafman, Gilles Kerdreux

"Ils ont fait la fusion, depuis c’est le boxon. J’vais perdre mon boulot, c’est la faute à Russo." Sur l’air de "C’est la faute à Rousseau", les salariés du groupe Alcatel-Lucent ont manifesté leur mécontentement sur tous les sites de l’équipementier en télécommunications, jeudi 15 février, après la décision de la direction de supprimer 1 500 emplois d’ici à la fin 2008.

Dans un courriel envoyé à tous les salariés, Pat Russo, la directrice générale, avait écrit : "Je reconnais que ce sont des niveaux plus élevés que ceux que nous avions annoncés. Ce sont des décisions difficiles à prendre mais nécessaires."

Selon la CFDT, près de 5 000 salariés ont débrayé dans toute la France. Dans certains sites, comme ceux de Lannion (Côtes-d’Armor), d’Orvault (Loire-Atlantique), de Rennes et de Toulouse, le taux a atteint 90 % et 100 %. A Vélizy, en région parisienne, les salariés ne cachent pas leur colère. Selon Pierre Chanson, délégué CFDT, environ 400 emplois sur un peu plus de 3 000 sont concernés par la restructuration. "La direction nous dit : "C’est à cause de la fusion". Pour un tiers des emplois c’est vrai, mais pour les deux tiers c’est dû à des délocalisations énormes en Chine et en Inde, affirme M. Chanson. Ils se servent de la fusion pour les faire passer."

Après les délocalisations dans des pays où le coût de la main-d’oeuvre peu qualifiée est bon marché, les salariés dénoncent celle de la matière grise. "Aujourd’hui, ce sont des postes d’ingénieurs qui vont partir de France", s’alarme M. Chanson.

Selon la commission économique du Comité central d’entreprise d’Alcatel-Lucent, 500 suppressions de poste vont concerner le secteur de la convergence entre la téléphonie fixe et la téléphonie mobile, un secteur d’avenir pour les équipementiers. La direction du groupe affirme pourtant que la France "reste un pôle majeur de compétences, avec plusieurs centres d’excellence d’envergure mondiale".

Les réactions se sont multipliées. Thierry Breton, ministre de l’économie, a indiqué jeudi sur Canal + que les quelque 1 500 suppressions d’emplois en France annoncées devaient se faire dans un contexte "parfaitement négocié" et "sur la base de départs volontaires".

"ON NE L’A JAMAIS RENCONTRÉE"

Après un entretien avec des salariés du groupe, Gérard Larcher, ministre délégué à l’emploi, a invité Alcatel-Lucent à "clarifier sa stratégie" avant l’ouverture de toute négociation sociale. "La solution ne peut pas être d’utiliser des mesures d’âge à répétition", a-t-il dit aussi à la direction du groupe.

M. Larcher faisait allusion à deux mesures annoncées : l’une offrant la possibilité aux collaborateurs de 55 ans et plus de poursuivre une activité professionnelle dans le cadre d’un congé de 36 mois et l’autre concernant un dispositif de cessation d’activité par anticipation d’une durée de quatre ans maximum.

D’autres actions sont prévues. Vendredi, pendant le comité de groupe, des salariés devaient manifester devant le siège social à Paris. Les syndicalistes espèrent rencontrer à cette occasion Mme Russo. "On ne l’a jamais encore rencontrée. En principe, on rencontre le président deux fois par an lors de ces comités, mais en décembre elle s’est fait représenter par un membre de la direction", regrette Hervé Lassalle, délégué syndical national CFDT. Le 23 janvier, un comité de groupe européen est aussi prévu. Les salariés d’Alcatel-Lucent ont reçu le soutien du syndicat américain Communications Workers of America.


A Rennes, l’abattement des salariés d’Alcatel-Lucent LE MONDE | 16.02.07 | 14h17 • Mis à jour le 16.02.07 | 14h17 RENNES CORRESPONDANT Augmentez la taille du texte Diminuez la taille du texte Imprimez cet article Envoyez cet article par e-mail Recommandez cet article Citez cet article sur votre blog Classez cet article Ils en ont connu, des fusions, des changements de nom, des plans sociaux et des départs en préretraite, les quelque cent salariés rassemblés, jeudi 15 février, devant le centre de recherche et développement d’Alcatel-Lucent à Saint-Grégoire, près de Rennes. En quinze ans, certains des ingénieurs du groupe ont déjà travaillé pour OST, Newbridge, Alcatel CIT et, depuis la récente fusion, avec le groupe américain Alcatel-Lucent. Parfois, ils sont passés entre les gouttes des suppressions d’emplois ; d’autres fois, ils ont vu partir des collègues. Aujourd’hui, c’est différent. Mercredi matin, un coup de fil a suffi pour susciter l’abattement. Dans le cadre des 1 468 suppressions d’emplois annoncées pour Alcatel-Lucent France, l’Ouest est particulièrement touché.

Au total, en Bretagne, Alcatel-Lucent veut supprimer 441 postes. Le site de Lannion (Côtes-d’Armor) sera amputé de 217 emplois. Brest est relativement épargné, comme Orvault (banlieue de Nantes). Quant aux deux sites rennais, à Saint-Grégoire (156 personnes) et Cesson-Sévigné (56 postes), ils fermeront d’ici à 2008.

Dans ce contexte, les élus de la région Bretagne ont décidé à l’unanimité, jeudi, de "reporter" l’aide de 1,8 million d’euros qu’ils avaient accordée à Alcatel-Lucent et qu’il devait lui verser dans l’après-midi.

Devant les représentants du personnel, la direction a évoqué "le récent durcissement des conditions de marché", la nécessité de "rationaliser" ou la volonté "d’ajuster les investissements aux perspectives d’activité". A Rennes, les salariés ont compris "gâchis", "abandon" et "trahison".

"On était en train de décoller avec un nouveau produit et c’est comme une explosion d’Ariane en plein vol. Le problème, c’est qu’on est dans la fusée", résume Eric Herviaux, technicien à Rennes-Cesson.

"La direction parlait de nous comme d’une perle, renchérit Jacques Godineau, élu CFDT au comité d’entreprise. Pour développer (un équipement de télécommunication nouvelle génération), cet été, c’était un "push program" : on nous a demandé de diminuer nos congés, de travailler le samedi. On ne l’a pas fait que pour de l’argent. On voulait montrer qu’on était les meilleurs. Aujourd’hui, c’est le programme "on nous pousse vers la sortie" !"

Bien sûr, certains avaient des doutes sur l’avenir. Surtout quand il avait fallu former des ingénieurs chinois dans leur pays et en accueillir certains à Rennes. Mais beaucoup, à l’image de Danièle Barbedette, ingénieur comme 92 % des salariés d’Alactel dans la capitale bretonne, se disaient qu’il y avait "du boulot pour tout le monde". D’autant plus qu’un nouveau bâtiment de 5 600 m2 était en construction au coeur du nouveau "pôle réseau et images" de Rennes. Les équipes de Saint-Grégoire et Cesson-Sévigné devaient y aménager le 29 juillet. Vendredi matin, les salariés, avec la CFDT, la CGT et la CGC, ont organisé une non-inauguration de l’immeuble en construction.

La direction d’Alcatel-Lucent affirme que les développements dans des pays comme la Chine ne se font pas au détriment des activités françaises et européennes. Il s’agit de "redéploiement de compétences vers Lannion et Orvault", insiste Sandrine Mouzé-Wiltord, du service de presse. La direction parle aussi de soutenir l’essaimage d’entreprises ou de cessation d’activité avant le départ en retraite.

"MOINS CHER À SHANGHAÏ"

Samuel Régent, ingénieur de 37 ans (la moyenne d’âge à Rennes est de 36 ans), répond à sa manière : "Je suis en train de me construire une maison. Qu’est-ce que je fais ? J’arrête tout ? Je pars vers Nantes ? Je retourne vers la Charente, d’où je suis venu il y a sept ans. Il vaut peut-être mieux car si on cherche tous du travail sur Rennes, ça ne va pas le faire."

"Nous, on est loin du siège, des services généraux, reprend M. Herviaux. On est comme un petit village gaulois de la haute technologie." "Bien sûr qu’on pourrait tenter Nantes, prévoir du covoiturage, réfléchit Mme Barbedette, mais le problème c’est que nous n’avons plus confiance."

Et tous sont d’accord sur un point : "C’est une délocalisation qui ne dit pas son nom. Maintenant qu’on a essuyé les plâtres, c’est facile de dire qu’ils coûtent moins cher à Shanghaï ou Timisoara (en Roumanie)."

Jeudi, la seule personne qui était encore au travail dans les locaux de Rennes- Cesson était chinoise. "Vous devriez aller le prendre en photo." "Non, arrête, c’est un tout jeune. Il n’y est pour rien. Et ce n’est qu’une partie du problème."

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