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Un article de Jean-Jacques Mével paru dans Le Figaro du 4 janvier 2005

L’Etat-parti, patron sans visage de la Chine

mercredi 4 janvier 2006 par Jean-Jacques Mével
ENTREPRISES Même si les PME se développent, l’Etat-parti reste tout-puissant en Chine. Actionnaire des principales entreprises, il garde le contrôle de l’essentiel du crédit bancaire.

AU PANTHÉON de la République populaire de Chine, les milliardaires de trente ans et les capitaines d’industrie passés par l’université américaine de Harvard ont délogé les héros du travail et les ouvriers-modèles. Sans états d’âme. Mais derrière cette nouvelle galerie de portraits se cache toujours un acteur sans visage : l’Etat-Parti qui, dans l’ombre, reste le maître du jeu sinon le vrai patron.

Le capitalisme chinois, à l’image du PC, a ses têtes d’affiches. Mais ceux que l’on voit sourire au premier plan ont toujours des comptes à rendre à huis clos. Qu’il s’agisse du chef de l’Etat Hu Jintao, de Rong Zhijian, patron de la CITIC (China International Trust and Investment Corporation), première fortune de Chine, ou encore de Ren Zhengfei, fondateur de Huawei Telecom et terreur des équipementiers occidentaux. Pour les Chinois, en affaires comme en politique, l’essentiel se décide « derrière le rideau », comme ils disent.

L’opacité du système fait qu’il est impossible de donner une mesure quantitative, même au jugé, de l’emprise de l’Etat sur l’économie. Une récente étude de la firme de courtage CLSA (Hong Kong) plaçait la barre à moins de 30% du produit national brut (PNB), affirmant que des « dizaines de millions de PME ont pris le contrôle » en République populaire. A l’opposé, le gouvernement évalue à 22% seulement la part des entreprises privées dans la production nationale. Plus de 400 des 500 plus grosses sociétés chinoises appartiennent à l’Etat, selon l’Association (officielle) des Entrepreneurs.

Le parti unique, s’il parle beaucoup de privatisation, n’a pas non plus oublié le conseil de Lénine : le contrôle des banques assure « les neuf dixièmes de l’appareil socialiste ». Or à travers les quatre banques d’Etat, le gouvernement garde la haute main sur la moitié au moins du crédit distribué dans le pays. Depuis 2003, des introductions partielles en Bourse et l’entrée minoritaire d’investisseurs étrangers nuancent le tableau. Mais pour Pékin, il n’est sûrement pas question de céder ce levier essentiel.

L’Etat-actionnaire est au moins aussi puissant. En Chine, il a un visage, celui de Li Rongrong, directeur de la plus grande holding de la planète : la SASAC, pour Commission d’Administration et de Supervision des Actifs de l’Etat. Ce n’est ni un cimetière de dinosaures industriels, ni une agence de privatisation comme on l’imagine parfois.

C’est le noyau dur du « capitalisme rouge », avec en portefeuille près de 1 000 milliards de dollars et une collection de 170 entreprises parmi les plus prestigieuses de la Chine nouvelle : la compagnie pétrolière PetroChina et celle de téléphonie China Mobile, le groupe pétrochimique Sinopec et le producteur d’acier Baosteel, auxquels s’ajoutent des compagnies aériennes comme des constructeurs d’automobile, des sociétés de l’énergie comme des transports, de la chimie ou encore de la mécanique.

Li Rongrong, figure de l’Etat actionnaire

Cet actionnaire tout puissant n’oublie jamais de rappeler quelles sont les hiérarchies. En 2004, avec une brutalité toute américaine mais selon un procédé que seul permet le « capital-communisme » chinois, la SASAC a changé d’un seul coup les trois patrons des grandes compagnies de téléphone, China Telecom, China Unicom et China Mobile. Sans un mot d’explication. Quant à Haier, le n°1 conquérant de l’électro-ménager, il a fait mine d’être surpris il y a quelques mois lorsque la SASAC a fait savoir que le groupe appartient, en fait, à l’Etat. A Pékin, Mr Li Rongrong a rang de ministre et sa commission dépend directement du gouvernement. L’Etat-Parti n’a nullement l’intention de lui rogner les ailes. Au contraire. La SASAC lui permet de suivre les comptes des géants de l’économie chinoise au plus près.

S’il garde toute son influence, l’Etat-Parti chinois n’empêche plus ni la poursuite de la rentabilité, ni de fabuleux succès individuels. Il n’est pas monolithique non plus : les patrons les plus avisés savent tirer profit des rivalités qui opposent les ministères, voire de l’anarchie qui règne parfois entre le centre et les provinces.

A l’image de la classe politique, le plus gros handicap de ce capitalisme hybride est le manque de transparence. Il ne cesse de jouer des tours aux meilleurs capitaines de l’industrie chinoise, notamment à l’étranger. La China Construction Bank, l’une des quatre grandes banques d’Etat, a ainsi dû renoncer à une introduction à Wall Street, en raison des audits trop indiscrets imposés par la réglementation financière américaine. Le groupe électronique Huawei, censément « privé », voit sa stratégie de conquête régulièrement entravée : il doit se défendre de l’accusation d’appartenir à l’Armée populaire de libération, sans avoir jusqu’ici apporté la démonstration du contraire.

L’exemple le plus frappant reste celui de la compagnie pétrolière d’Etat CNOOC. Elle a dû battre en retraite cet été dans l’OPA lancée contre sa rivale américaine Unocal. Malgré les plaidoyers de Fu Chengyu, son PDG formé en Californie. Malgré l’appui remarqué des banquse américaines JP Morgan Chase et Goldman Sachs. A tort ou à raison, les élus du Congrès n’ont voulu y voir qu’une opération téléguidée par les patrons du PC chinois.

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