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Article de Alain AUFFRAY, Haydée SABERAN, Tonino SERAFINI, Publié dans Libération le 23 novembre 2006

L’Insee voit moins de pauvres en France

jeudi 23 novembre 2006 par Haydée SABERAN, Tonino SERAFINI, Alain AUFFRAY
Entre 1996 et 2004, le nombre de Français sous le seuil de pauvreté est passé de 13,5 à 11,7 %. Alors que le sentiment d’insécurité sociale a augmenté.

Voilà une donnée statistique qui va faire débat. La pauvreté a reculé en France entre 1996 et 2004. C’est le constat dressé par l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) dans son rapport publié aujourd’hui et intitulé les Revenus et le patrimoine des ménages. Après le rapport du Cerc (Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale) publié le 17 novembre, qui dépeint une France inégalitaire, que faut-il en penser ? Tentative d’explication.

D’abord, que dit l’Insee ? Que la proportion de personnes vivant avec moins de 788 euros par mois, défini comme seuil de « pauvreté monétaire » selon les critères Eurostat, est passée de 13,5 % en 1996 à 11,7 % en 2004. Soit, quand même ­ et c’est énorme ­, 6,9 millions de personnes. Qu’est-ce que le seuil de « pauvreté monétaire » ? C’est 60 % du niveau de vie médian (qui sépare en deux parts égales la population française), rappelle l’étude. En 2004, les 10 % d’individus les plus modestes percevaient moins de 753 euros par mois et les 10 % les plus aisés plus de 2 363 euros. Mais, ajoute l’Insee, l’augmentation du niveau de vie moyen sur la période 1996-2004 profiterait aux personnes situées aux deux extrêmes du spectre. « Les 10 % les plus modestes ont ainsi vu leurs revenus bondir de 20 % sur la période », dit le rapport. Plus que pour les 10 % les plus aisés, dont la progression est de 13 %...

« Filets de protection ». Pour l’essentiel, cette diminution de l’extrême pauvreté est intervenue pendant les années 1999-2001 marquées par un retour de croissance jamais vu depuis les années 70, et, donc, par une forte réduction du chômage. Mais la situation de l’emploi s’est à nouveau dégradée depuis, et la pauvreté a d’abord stagné avant de repartir à la hausse en 2004 (+ 100 000 personnes par rapport à 2001). Ce que l’Insee ne peut que confirmer, parlant d’une tendance de réduction de pauvreté en « net ralentissement » depuis deux ans, avec « des taux de pauvreté qui ont arrêté de baisser ». Pierre Levené, secrétaire général du Secours catholique, constate : « Grâce à un certain nombre de filets de protection, le nombre de pauvres n’a pas augmenté de façon significative. Avec les filets sociaux, on a évité la casse. Imaginez s’il n’y avait pas le RMI alloué à 1,2 million de personnes. » Rappelons aussi, au passage, que le nombre d’allocataires de minima sociaux (RMI, API, ASS...) a augmenté de 10 0000 (+ 2,9 %) en 2005, pour atteindre 3,5 millions....

« Ecart accru ». C’est cette partie souvent non visible de l’iceberg que ne cessent de dénoncer les associations au plus près de la pauvreté, mais aussi des réseaux, tels le BIP 40. Ou l’Observatoire des inégalités, dont le directeur, Louis Maurin, fait directement le lien entre pauvreté(s) et inégalité(s). « Entre 1996 et 2004, dit-il, le revenu minimum des 5 % les plus riches est passé de 56 264 à 62 095 euros, selon les données de l’Insee. Au cours de la même période, le revenu maximum des 10 % les plus pauvres est passé de 10 327 à 11 477. Les premiers ont touché 5 831 euros en plus, les seconds 1 150. Conséquence, l’écart s’est accru de 4 682 euros. »

Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et directeur de recherche au CNRS et auteur de nombreux ouvrages sur la pauvreté et la précarité, Serge Paugam, relativise : « Les seuils statistiques lissent, ils ne racontent pas la disparité qui se creuse aussi à l’intérieur des seuils en dessous du niveau de pauvreté. » Ils passent un peu vite sur les jeunes de 18-24 ans (17 %). Ou les mères isolées (26,1 % !). Les inégalités urbaines, aussi, où « la pauvreté se déplace des petites agglomérations vers les grandes villes », note l’Insee. « Il y a une répartition régionale inégale, explique Laurent Mucchielli, membre de l’Observatoire des inégalités. On le voit dans le dernier rapport de l’Observatoire des zones urbaines sensibles, qui vient de sortir et qui montre que cela s’aggrave.... La dégradation continue. »

Cumul. Les indices statistiques révèlent-ils les différentes natures de la pauvreté ? Les chiffres disent-ils l’évolution de la précarité ? Décrivent-ils les nuances de la question sociale ? Pas sûr. « Les outils statistiques ne peuvent révéler à eux seuls qu’une partie de la pauvreté », note Serge Paugam. Autrement dit, il y aurait des faces cachées, des visages invisibles de la pauvreté qui échappent à l’Insee ? D’abord, il y a « indiscutablement un sentiment dans l’opinion publique que la vie est désormais plus difficile », note le Cerc. En raison, déjà, de « l’extrême variabilité et [des] fluctuations de la pauvreté, note Paugam . L’incertitude de revenus est exacerbée par la grande instabilité du marché du travail et entretient la sensation qu’on a du mal à joindre les deux bouts ».

Selon le Cerc, l’écart entre le taux de rémunération nette des 10 % de salariés de 25 à 54 ans les moins bien payés et celui des 10 % les mieux payés est de 1 à 3. Mais, si l’on considère le montant des salaires perçus dans l’année, le fossé passe de 1 à 13 (1 à 18 pour les femmes), en raison du cumul, dans la tranche basse, d’emplois à temps partiel et de ruptures de contrats... D’où ce sentiment anxiogène, amplifié par la culture de la peur sociale et économique ambiante. « En 1996, on est juste après l’élection de Chirac et le discours sur la fracture sociale, rappelle Serge Paugam. A l’époque, les enquêtes d’opinion européennes montraient que le chômage et la pauvreté étaient perçus comme une injustice sociale et que les victimes ne se sentaient pas forcément responsables. Aujourd’hui, on est plus dans une logique de culpabilisation du chômeur, de la paresse du sous-employé. »

Pouvoir d’achat. Contrats courts ou jetables, intérim et ou à temps contraint, « le problème de l’instabilité de l’emploi creuse de fait les inégalités de revenus beaucoup plus que les taux de rémunération, estime Michel Dollé, rapporteur général du Cerc, et, chaque année, environ 40 % des salariés voient leur salaire baisser ». Pierre Levené, du Secours catholique, va plus loin : « Nous recevons 81 % de gens qui vivent de minima sociaux, et 18 % de personnes qui ont un emploi. » Une récente enquête de l’Insee confirme d’ailleurs que près d’un tiers des SDF ont un travail.

Faut-il remettre en cause l’Insee, critiquer le thermomètre qui prend la température de la fièvre française, à l’image du feu roulant de critique contre le calcul du pouvoir d’achat ? « Avec la hausse des loyers, des charges et du chauffage, les plus pauvres n’ont pas du tout vu leur niveau de vie augmenter, dit Pierre Levené. Certaines familles logées dans le parc privé, souvent dans des logements insalubres, y consacrent plus de 50 % de leurs maigres ressources. » Le Cerc, lui, propose d’inclure dans le pouvoir d’achat un indice qui prendrait en compte les dépenses de logement, comme en Grande-Bretagne. « Le coût du logement est mal pris en compte, estime Louis Maurin, de l’Observatoire des inégalités. Dans les prestations sociales, l’Insee inclut les allocations logement, mais ne tient pas compte d’un phénomène majeur, le fait qu’une partie de la population a une charge de logement très réduite : les propriétaires qui ont achevé de rembourser leurs emprunts. »

C’est tout « le débat sur les dépenses contraintes, logement, transports, téléphonie, assurance, énergie, qui nourrit le sentiment d’une paupérisation, note Jacques Généreux, prof d’économie à Sciences-Po Paris. D’autant qu’il est renforcé par le sentiment d’une pauvreté absolue avec la hausse de la visibilité des SDF et la réalité des patrons du CAC 40 qui s’en mettent plein les poches ».

« Il ne faut pas dramatiser, reprend Louis Maurin. On n’est pas dans une situation d’explosion de la pauvreté à l’américaine, mais dans un retournement de tendance. » Où les pouvoirs publics ont un rôle essentiel. « La vraie question, note Michel Dollé, c’est de savoir quelle politique on est prêt en mettre en place pour lutter contre la pauvreté et les inégalités. » Une question politique, donc.


Le patrimoine au coeur de l’inégalité

En 2004, le patrimoine des ménages vivant en France métropolitaine était de 165 000 euros en moyenne (l’Insee se base sur le patrimoine brut : l’endettement n’est pas déduit). Les 10 % les plus riches possédaient 46 % de l’ensemble du patrimoine avec des avoirs supérieurs à 382 000 euros. La moitié des ménages possédaient moins de 98 000 euros et les 10 % les plus pauvres moins de 900 euros. Le patrimoine financier (valeurs mobilières, assurance-vie, épargne logement...) représente plus de 40 % du patrimoine global des ménages. L’accession à la propriété reste la principale modalité de constitution du patrimoine : 55,7 % des Français possèdent leur résidence principale.


« Tout a augmenté, sauf les revenus. Les gens disent : "Je m’enfonce" »

Dans le Nord, travailleurs sociaux et médecins ne voient pas d’amélioration.

« M oins de pauvres en France ? » Alain Deconynck, responsable des Petits Frères des pauvres à Roubaix (Nord) rit dans le téléphone. « Vous me l’apprenez ! C’est drôle, au département, ils disent que les facteurs sont alarmants, et à la municipalité aussi. » Moins de pauvres ? Il ne sait pas. « Ce que je sais, c’est qu’on se fragilise. » Il s’occupe des plus de 50 ans, souvent des plus de 65. Plus pauvres qu’on ne l’imagine : en France 600 000 personnes âgées vivent avec le minimum vieillesse, 610 euros. Juste en dessous du seuil de pauvreté, mais juste au-dessus du barème pour avoir droit à la CMU. « Tout a augmenté, sauf les revenus. Les gens disent : "Je m’enfonce." »

Peau de chagrin. Aux Petits Frères à Roubaix, on s’approvisionne toujours au même magasin, le moins cher : c’est « régime étudiant, opération coquillettes », reconnaît Alain Deconynck. L’établissement tourne avec 30 bénévoles pour 33 personnes suivies. Il y a permanence le lundi et le mercredi matin, et le reste du temps sur le terrain, à domicile. « On s’apprivoise, on prouve à l’autre qu’il est vivant, on essaye de voir quels sont les obstacles à son épanouissement. » Les bénévoles font le travail social, mais les aides baissent. « Une peau de chagrin. Les heures de ménage s’étiolent, mais la personne vieillit, et en a de plus en plus besoin. » La plupart n’ont pas de mutuelle . « Ils ont été ouvriers à 13 ans, ils ne se plaignent pas. » Comme Rosanne, qui perdait la vue. « Elle disait : "C’est rien de grave !" » Il l’emmène chez le médecin, il suffisait d’une petite opération. Impossible sans mutuelle. « Alors le médecin a revu ses tarifs. » Le jour où elle a retrouvé la vue, Rosanne a changé d’aide ménagère : « Elle s’est aperçue que c’était pas propre chez elle. »

A Roubaix toujours, c’est Philippe Foucras, médecin généraliste pendant quatorze ans. Il a arrêté en septembre pour diriger la revue Prescrire. Ses patients : à 56 % bénéficiaires de la CMU , « et les 44 % autres qui sont à peine au-dessus ». « Vous me dites qu’ils ne sont pas pauvres. Mais comment définit-on la pauvreté ? » Lui estime que « depuis deux ans, la situation s’est aggravée : avant, ils avaient de temps en temps un travail ou un stage. Maintenant, même ça, ça commence à se réduire ».

Soudan. L’espérance de vie de ses patients n’a pas dépassé 57 ans, comme au Soudan. Le médecin a une pointe d’humour noir : « Soit c’est moi qui les fais mourir plus vite, soit ce sont les facteurs économiques et sociaux qui s’en chargent... » Il penche pour la seconde analyse.

Les pauvres, Philippe Toulouse, syndicaliste CGT et éducateur de rue à Dunkerque (Nord), les voit toujours plus nombreux . « Une explosion. Il y a quatorze ans, quand j’ai commencé ce métier, il y avait 15 sans-abri à Dunkerque. Ils sont 200 à présent, malgré de nombreux décès prématurés. » Et « les éducateurs ne sont pas plus nombreux ». Mais on peut être sans-abri sans être pauvre : il suffit de dépasser le seuil de 645 euros par mois. Il estime à « 15 à 20 % » la progression des dossiers de RMI, « et très peu sortent du système, pour rejoindre des stages ou des contrats de travailleur pauvre ». Selon lui, 12 000 familles dunkerquoises sont inscrites aux Restos du coeur, soit « 4 000 de plus en deux ans ».


Social. Martin Hirsch, 42 ans, président d’Emmaüs France : « Attention, cette tendance est en train de se retourner »

Enarque, conseiller d’Etat et ancien directeur de cabinet de Bernard Kouchner, Martin Hirsch, 42 ans, est président d’Emmaüs France depuis 2002. Il vient de signer, avec Sylvaine Villeneuve, la Pauvreté en héritage : 2 millions d’enfants pauvres en France (éd. Robert Laffont) où ils exposent des pistes pour faire reculer la pauvreté.

L’Insee fait état d’une baisse du nombre de personnes sous le seuil de pauvreté. Est-ce aussi votre constat ?

Il y a eu incontestablement, jusqu’à très récemment, une baisse de la pauvreté parmi les personnes de plus de 60 ans. Ceci grâce à une politique de revalorisation des pensions et à l’augmentation du travail des femmes qui leur permet de bénéficier d’une vraie retraite et non du minimum vieillesse ou d’une pension de revers ion du conjoint défunt. Mais, attention, cette tendance est en train de se retourner. Les associations voient réapparaître des situations de pauvreté parmi les seniors liée à une insuffisance des droits acquis pour la retraite, du fait des périodes de chômage pendant la vie active.

Qui sont les pauvres aujourd’hui ?

Pendant longtemps, la baisse de la pauvreté chez les aînés a masqué une hausse du nombre de pauvres parmi les enfants des familles défavorisées, les jeunes, les actifs. Il a fallu attendre 2004 pour se rendre compte que la France comptait 2 millions d’enfants pauvres. On a aussi pris conscience qu’il existait 2,5 millions de travailleurs pauvres, dont un tiers à temps partiel subi, un tiers alternent emploi précaire et chômage, et un tiers ont un emploi à temps complet et stable, mais touchent un salaire trop faible au regard des charges de famille.

Selon l’Insee, le nombre de pauvres percevant moins de 788 euros par mois, est passé de 7,6 millions de personnes en 1996 à 6,8 millions en 2004. N’est-ce pas un progrès ?

Les seuils statistiques sont utiles pour avoir des repères temporels. Mais il existe un halo de pauvreté concentré autour de ces 788 euros. Que l’on soit en dessous de ce seuil ou légèrement au-dessus, les problèmes du quotidien sont les mêmes.

Les dépenses incompressibles telles que le loyers et les charges ont explosé ces dernières années. Ces familles ont de plus en plus recours au crédit à la consommation pour boucler les fins de mois et aux Restos du coeur pour économiser quelques euros qu’elles consacrent à d’autres dépenses essentielles comme l’habillement, les transports, ou les fournitures scolaires.

L’Insee dit aussi que le niveau de vie des plus pauvres s’est amélioré...

La France n’a pas connu l’augmentation brutale de la pauvreté de la Grande-Bretagne des années Thatcher. Notre système social a amorti une partie des effets de la crise. Mais les dernières années ont été marquées en France par une hausse considérable des allocataires du RMI. Ils sont 1,2 million aujourd’hui. Les données les plus récentes montrent que 40 % des personnes percevant le RMI n’ont pas cessé de le toucher au cours des trois dernières années.

Que faire, selon vous, pour réduire durablement la pauvreté ?

Je plaide pour un revenu de solidarité active, qui complète les revenus des travailleurs pauvres et de leurs familles et favorise une transition mieux accompagnée vers un emploi plus rémunérateur, car plus qualifié et plus pérenne. C’est l’une des quinze propositions que nous défendons sans relâche contre l’inacceptable pauvreté des enfants !

En avril 2005, la commission familles, vulnérabilité, pauvreté présidée par Martin Hirsch a remis au gouvernement un rapport « Au possible nous sommes tenus : la nouvelle équation sociale ». Il présente 15 résolutions pour combattre la pauvreté des enfants.


A savoir

788 euros par mois C’est le seuil de pauvreté en France. Il correspond à 60 % (critère Eurostat) de 1 314 euros, le revenu mensuel médian (le niveau de revenu qui partage la population française en deux groupes de même nombre). Au plan français, le seuil de pauvreté est calculé à 50 % du revenu médian (soit 657 euros par mois).

6 860 000 pauvres En 2004, derniers chiffres disponibles, l’Insee a recensé 6,86 millions de pauvres (11,7 % de la population), vivant avec moins de 788 euros par mois, en baisse de 741 000 par rapport à 1996. Selon les critères français, la France comptait 3,6 millions de pauvres (6,2 % de la population).

Des actifs d’abord La pauvreté touche aujourd’hui davantage les actifs que les retraités : entre 1970 et 2001, la part des ménages salariés vivant sous le seuil de pauvreté (moins de 50 % du salaire mensuel médian) est passée de 3,9 à 5,4 %. En revanche, la proportion de retraités pauvres a chuté de 27 % à 3,8 % sur la même période.

Persistance La moitié des ménages entrant dans les critères de pauvreté une année se retrouvent dans la même situation l’année suivante. La même rotation est observée pour les allocataires de minima sociaux.

1,2 million de RMistes Le nombre d’allocataires du RMI a plus que doublé entre décembre 1990 et décembre 2005, passant de 500 000 à 1,26 million. Entre juin 2005 et juin 2006, la hausse est de 2,4 % contre + 3,9 % entre juin 2004 et juin 2005.

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