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Un article de Thomas CALINON paru dans Libération le 24 aout 2005

L’Orfèvrerie Barenthal licencie sous couvert de silence

mercredi 24 août 2005 par Thomas CALINON
Cette PME de Moselle propose 11 000 euros à 23 salariés contre leur « confidentialité ».

vec la délocalisation en Chine de l’Orfèvrerie Barenthal, on connaît désormais le prix du silence d’un salarié licencié : 11 000 euros. Alors qu’elle vient d’écoper d’une amende douanière pour avoir importé de Chine des couteaux estampillés « made in France », cette fabrique de couverts haut de gamme, implantée depuis cinquante ans à Baerenthal, à l’est de la Moselle, s’apprête à faire signer aux 23 ouvriers qu’elle licencie (sur 39) un « protocole d’accord transactionnel » aux termes duquel elle promet de leur verser 11 000 euros d’indemnités extra-légales en échange de leur mutisme. Ce document, dont le quotidien l’Humanité a publié un fac-similé dans son édition du 22 août, stipule que les salariés doivent renoncer « à toute action judiciaire dirigée [...] contre la société » et s’engager « expressément à ne pas participer ou s’associer [...] à une quelconque action, procédure ou mouvement contraire aux intérêts de la société ou à ses dirigeants (tel que blocage, occupation, entrave à la circulation, article de presse...) » Ce protocole transactionnel exige également « la plus stricte confidentialité » sur l’existence de l’accord. C’est raté.

« Tellement odieux ». « Il n’y a rien de fracassant. C’est ce qui se fait dans toutes les négociations de France et de Navarre », justifie le directeur de l’entreprise, Gilles David. Mais les dispositions de cet accord ont provoqué l’émoi à Baerenthal, où un arbre mort a été planté dimanche soir devant la mairie pour symboliser la perte des emplois. « Je ne peux pas imaginer que l’on puisse imposer de telles conditions », réagit l’adjoint au maire, Lucien Jacoby (PS). « Quand on a eu le protocole d’accord entre les mains, les termes étaient tellement odieux que les salariés ont même eu peur d’en discuter », raconte Bernadette Hilpert, secrétaire générale de la CGT en Moselle-Est.

« Nous avons formulé des observations aux deux parties, libres à elles d’en tenir compte ou pas puisque c’est un engagement privé qui ne porte que sur les dispositions extra-légales », observe pour sa part Michel Bernard, sous-préfet de Metz- Campagne et secrétaire général par intérim de la préfecture de Moselle. Autrement dit : l’essentiel est que les primes légales soient versées sans condition, les dispositions conditionnant l’attribution d’une prime supplémentaire n’étant pas du ressort de l’administration. Interrogé sur la portée de l’interdiction faite aux salariés de contribuer à un « article de presse », Gilles David précise qu’elle ne concerne « que ce qui est contre l’intérêt de l’entreprise » : « Si vous dites que vous avez été licencié comme un malpropre, c’est contre l’entreprise. Si vous dites que vous êtes opposé aux délocalisations, ce n’est pas contre l’entreprise. »

Voilà pour l’explication de texte. A ce jour, 11 des 23 salariés licenciés ­ en majorité des femmes ­ ont signé ce protocole. Les autres devraient le faire prochainement. « En ce moment, on a le couteau sous la gorge. Je pense que mardi prochain, on signera l’accord tous ensemble », indique Peggy Wambst, porte-parole des salariés. « Ces personnes se retrouvent seules. Si elles ne signent pas, elles se retrouveront dehors, sans les 11 000 euros et sans force collective pour protester », regrette Bernadette Hilpert, de la CGT.

Délocaliser en Chine. Placée en redressement judiciaire d’octobre 2002 à novembre 2003, l’Orfèvrerie Barenthal avait été rachetée par l’homme d’affaires sino-américain James Han, qui s’était engagé à préserver les emplois et à investir sur cinq ans. Mais, selon la direction, l’entreprise a accusé une perte de 160 000 euros en 2004 pour un chiffre d’affaires de 2,5 millions d’euros. Au printemps, James Han a décidé de délocaliser l’ensemble de la production en Chine, où une partie des couverts est déjà fabriquée. Lors des négociations sur le plan social, le patron a menacé de déposer le bilan si un accord n’était pas signé à ses conditions. Puis il a transféré les moules de fabrication en Chine, sans que les salariés puissent s’y opposer. Ces derniers ont aujourd’hui le sentiment d’avoir été abandonnés par le pouvoir politique et les médias.

Ils n’ont pour maigre consolation que l’amende de 10 000 euros infligée par les douanes à l’Orfèvrerie Barenthal, qui avait indiqué une origine française sur des produits importés de Chine. « Chaque pièce [est] exclusivement fabriquée à Baerenthal, petite cité proche de l’Alsace », pouvait-on lire sur les emballages de couverts. La direction, de son côté, affirme sans rire avoir « commis en toute bonne foi une erreur sur les logos ».

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