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Laurent Checola | Le Monde.fr le 8 juin 2007

L’alchimie de Kyoto, la transformation du carbone en or

vendredi 8 juin 2007 par Laurent Checola

Au Brésil, en Chine, en Inde ou en Corée, les projets de réductions de gaz à effet de serre fleurissent. D’ici à 2012, la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) estime que plus de 1 600 projets seront réalisés, et près de 2 milliards de tonnes équivalent carbone de gaz nocifs évitées.

Ces initiatives s’incrivent dans des "mécanismes de développement propre" (MDP) prévus par le protocole de Kyoto. Ratifié en 2005, le traité international ne se contente pas d’allouer des quotas d’émissions aux pays développés. L’article 12 du protocole de Kyoto introduit des modules de "flexibilité", dont les MDP permettant aux pays du Nord de coopérer avec ceux du Sud dans des projets environnementaux.

Sur le principe, les partenaires sont également bénéficiaires. Quand les pays hôtes accueillent des infrastructures nouvelles et performantes, les industries disposent de "crédits carbone Kyoto" équivalant à la réduction des émissions. Les entreprises peuvent ainsi contribuer, hors de leurs frontières, à l’effort environnemental ; elles sont aussi autorisées à revendre leurs crédits aux entreprises qui dépassent leurs quotas.

BRETTON WOODS ENVIRONNEMENTAL

Dans les faits, les investisseurs tirent dans les dispositifs de l’ONU une source considérable de revenus. Avec un investissement minimal, les initiateurs des dix plus gros projets touchent de larges plus-values : environ 1 milliard d’euros par an pour l’ensemble des plus grands projets, soit au total, 6 milliards d’euros pour la durée du protocole de Kyoto.

"Nous n’interprétons pas les dispositifs internationaux en terme d’effet de levier financier, nous les appliquons", déclare Philippe Meunier, le secrétaire général de la Mission interministérielle de l’effet de serre (MIES), chargée de la gestion et de l’autorisation des projets MDP français. "Ce que nous mesurons, c’est la réduction d’émissions que permet un projet ; nous ne regardons pas quelle est la proportion entre le coût de l’investissement et le volume potentiel de crédits qui va être généré", poursuit-il.

Comment est-ce possible ? Par quelle alchimie le carbone de la pollution se transforme-t-il en or ? En cause, l’article 12 du protocole de Kyoto : avec ce dispositif, les investisseurs des pays développés ne sont pas incités à investir dans la réduction des gaz dont les volumes sont les plus importants, mais ceux dans ceux qui rapportent le plus de crédits.

Dans les mécanismes de développement propre, tous les gaz ne se valent pas : chacun est affecté d’un coefficient multiplicateur, correspondant à sa nocivité. Le dioxyde de carbone devient l’étalon : une tonne de CO2 réduite équivaut à une unité de crédit carbone ("certified emission reductions", CER en anglais). Une tonne de protoxyde d’azote (N2O, ou "gaz hilarant") équivaut à 310 tonnes de CO2. Quant au HFC-23, le gaz réfrigérant le plus prisé des investisseurs, son coefficient multiplicateur est de 11 700.

Ainsi, les dix plus gros projets concernent le HFC-23 ou le protoxyde d’azote, des gaz qui ne représentent respectivement que 2 et 14 % des émissions totales de gaz à effet de serre. Dès lors, la distortion entre les besoins écologiques et les projets élaborés devient criante : 650 millions d’euros ont été distribués pour éradiquer le HFC-23, alors que selon Archie Mcculloch, un universitaire de Bristol, 23 millions d’euros auraient suffi avec des systèmes de captation. Le CO2, qui sert d’étalon, devient paradoxalement le moins rentable des gaz, alors qu’il constitue 70 % des émissions mondiales. "Il est vrai que ces très gros projets exercent un effet d’éviction à l’encontre de projets qui ont une vertu en terme de développement durable et en stratégie de croissance locale beaucoup plus importante", concède Philippe Meunier de la MIES.

En Chine, les réductions de HFC-23 sont en tête de tous les projets de mécanismes de développement propre. Pourtant, les réductions promises par ces projets ne correspondent pas aux besoins réels du pays.

OPTIMISATION DE L’"OR VERT"

Avec les modules de flexibilité, les responsables de l’ONU voulaient faire venir les entrepreneurs ; ils n’ont fait venir que des investisseurs. Parmi les plus gros participants aux mécanismes de développement propre, figurent principalement des banques ou des fonds européens, comme Goldman Sachs, ou de grandes industries de l’énergie, telles que BP ou le géant italien Enel. Les groupes de la City londonienne dominent le marché, mais les investisseurs français sont également bien présents. Rhodia figure en tête, grâce à deux projets au Brésil et en Corée du Sud. BNP-Paribas intervient également dans un important projet en Inde.

Le cours de la tonne de CO2 est actuellement au plus bas, avoisinant 50 centimes d’euro. Mais ce taux, étonnamment peu élevé, agit en réalité comme un écran de fumée. Dans la vente au comptant, les cours se sont effondrés, passant d’un pic à 30 euros, à une somme désormais négligeable. Mais les entreprises et les fonds qui thésaurisent les crédits carbone vendent à terme, en anticipant un hausse du marché .

Les pays-hôte, en taxant les crédits carbone, s’assurent aussi de confortables revenus. La Chine, par exemple, taxe les réductions de HFC-23 à 65 %, celles de protoxyde d’azote à hauteur de 30 %. Pendant les sept ans d’application du protocole, la Chine pourrait ainsi obtenir près de 3 milliards d’euros de taxes.

Le gouvernement chinois verrouille également l’accès à ce nouvel or vert que constituent les crédits Kyoto. Seule une entreprise chinoise ou une joint-venture majoritairement chinoise peut bénéficier des mécanismes de développement propre sur le sol du pays. "Les Chinois intègrent le bénéfice économique des projets. S’il y a un prélèvement élevé sur le HFC 23 un peu moindre sur le N2O c’est bien parce qu’ils ont compris que ces projets étaient fort rentables, et que même avec un niveau de prélèvement sur la génération des unités de réduction des émissions, le projet est toujours viable", conclut le responsable de la MIES, Philippe Meunier.


Rhodia, premier bénéficiaire français des mécanismes de développement propre

A 120 km au nord de Sao Paulo, dans la banlieue industrielle de Paulinia, une ville moyenne de 60 000 habitants, se trouve une usine pas comme les autres. Au cœur d’un immense et ancien complexe pétrochimique de près de 2 000 hectares, dans un dédale de citernes, de cuves et de rangées d’entrepôts, apparaît un petit bâtiment de 500 m2.

Erigé en 2005, il répond à des normes particulièrement drastiques, et neutralise les émissions nocives et résiduelles des productions de polyamides. De 2007 à 2013, cette installation va diminuer le rejet de plus de 40 millions de tonnes équivalent CO2 et réduire ainsi significativement les émissions du Brésil.

C’est la multinationale française spécialisée dans la chimie Rhodia qui a entièrement financé le dispositif de dépollution pour une dizaine de millions d’euros. "Dans les années 1990, Rhodia a de sa propre initiative mis en place un projet de réduction d’émissions de même niveau technologique que Paulinia sur son site de Chalampé, en Alsace. L’idée a été d’utiliser un savoir-faire dans un cadre volontaire, pour aller au-delà et mettre en œuvre des projets dans le cadre des Nations unies, pour obtenir des crédits carbone", explique Philippe Rosier, le directeur général de Rhodia Energy services.

Avec une autre usine en Corée du Sud, le chimiquier est le premier bénéficiaire français de crédits carbone. L’entreprise, qui dispose d’un pécule de 91 millions d’euros de crédits durant toute la période du protocole de Kyoto, devrait toucher 1,5 milliard d’euros, pour un investissement initial de 20 millions d’euros.

"15 EUROS LA TONNE" DE CO2

Déjà en mars 2006, Rhodia affirmait, dans un communiqué, avoir vendu à terme pour 2007 et 2008 6,5 millions de tonnes de CO2 à "15 euros la tonne", soit pour 97,5 millions d’euros. "Nous avons vendu 10 % de nos volumes à un prix d’environ 15 euros, plus exactement la majorité de ces volumes ont été vendus à ce prix. Nous n’avons pas communiqué sur le prix des 90 % restants, et pour cause, puisque peu de ces crédits ont été vendus jusqu’à présent", explique Philipppe Rosier. Le directeur de Rhodia Energy services peut toutefois demeurer optimiste sur l’avenir du marché, puisque les entreprises européennes, mais aussi japonaises et même d’Amérique du Nord, se mettent à acheter massivement des crédits carbone.

Pour accroître l’efficacité de ses investissements, le chimiquier s’est également associé à une banque française, la Société générale. Objectif : "Associer l’expérience de la Société générale en matière de trading et la réserve de crédits d’émission de Rhodia, de manière à optimiser la valeur de ces crédits".

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