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L’Humanité | Paule Masson , Pierre-Henri Lab , Marie-Noëlle Bertrand - le 9 février 2007

L’alerte électorale des fonctionnaires

vendredi 9 février 2007 par Paule Masson, Pierre-Henri Lab, Marie-Noëlle Bertrand
Fonction publique . La mobilisation réussie des agents du service public a conjugué l’expression de revendications immédiates et l’exigence d’un débat sur l’avenir des services publics.

« Il ne faut pas que le gouvernement pense qu’il suffit de laisser passer l’orage, l’orage ne passera pas. La période électorale ne démobilise pas. » L’avertissement vient du secrétaire général de la FSU, syndicat majoritaire au sein de l’éducation nationale. Et hier, les enseignants ont été particulièrement nombreux à défiler lors de la journée de mobilisation organisée par six fédérations syndicales de fonctionnaires (CFDT, CGT, FO, FSU, Solidaires et UNSA) pour défendre les services publics, l’emploi et les salaires. Un enseignant sur trois en grève pour le ministère de l’Éducation nationale, un sur deux pour les syndicats, les chiffres sont assez parlant pour ne pas pouvoir contester une « mobilisation réussie ». D’autant plus réussie que les autres fonctionnaires ont aussi répondu à l’appel. Le ministère de la Fonction publique a reconnu 20,3 % de grévistes contre 18,2 % le 2 février 2006, journée d’action comparable. L’UGFF-CGT parle de « mobilisation très puissante » ayant parfois atteint 50 % de grévistes. Quand aux cheminots, au nombre de 40 000, leur participation à la manifestation nationale à Paris pour défendre le service public, les salaires, les retraites, a été plus importante que les prévisions syndicales.

syndicats et élections

Le débat électoral va devoir composer avec cet avertissement, dont les revendications se trouvent être « en écho avec les thèmes de campagne électorale », commente la CGT qui considère que « la journée du 8 février est une réelle contribution syndicale à ce débat électoral ». « Il y a un malaise profond des fonctionnaires. Je conseille aux candidats à la présidentielle d’écouter ce malaise », a souligné Jean-Claude Mailly, secrétaire général de FO, tandis que Maryse Dumas, secrétaire confédérale de la CGT, a souhaité que la mobilisation « pèse dans le débat présidentiel », même si cela est moins « son objectif, que sa conséquence ». Il est rare, a-t-elle ajouté, « que dans des périodes électorales il y ait des possibilités d’actions aussi larges du point de vue du nombre de syndicats qui y appellent ». Il est vrai qu’en général, les périodes électorales s’accompagnent d’une relative accalmie sociale. La journée d’hier montre qu’au contraire, cette fois-ci, la situation est différente. En plus des cheminots, 40 000 fonctionnaires ont défilé à Paris. Ils étaient 18 000 à Marseille, 4 000 à Toulouse, près de 3 000 à Lille ou à Limoge, 2 500 à Saint-Étienne. Dans les cortèges, les manifestants ont mis en avant des revendications immédiates, comme le retrait du décret supprimant les décharges horaires pour les enseignants ou l’ouverture de négociations sur les salaires. Mais ils ont aussi exprimé une forte attente que se mène un débat de fond à l’occasion des élections, notamment sur le devenir des services publics, leur fonction de cohésion sociale, leur évolution pour garantir un réel accès aux droits et, découlant de ces objectifs, la mission et le statut de ses agents. Seuls les candidats de la gauche radicale sont venus se frotter aux manifestants (voir ci-contre). Ni Ségolène Royal, qui s’est contentée d’un communiqué promettant de « rendre aux fonctionnaires le respect qu’ils méritent », ni Nicolas Sarkozy n’ont pointé leur nez.

Un ras-le-bol qui déborde

« Les personnels de l’éducation éprouvent un ras-le-bol comme rarement j’en ai ressenti. On montre les enseignants du doigt, on les prend pour des abrutis et on aggrave leurs conditions de travail », a déclaré Jean-Luc Villeneuve, secrétaire général de la fédération SGEN-CFDT. « Les collègues en ont majoritairement ras-le-bol, surtout quand on considère qu’il faut faire des économies à tous crins », ajoute Luc Bérille, - secrétaire général du SE-UNSA. Les agents du secteur public, qui pèsent pour plus du quart de la population - active, ne supportent plus d’être considérés comme un « coût à réduire ». Là, réside le trait d’union qui unit les cheminots, les enseignants, les postiers, en nombre dans les rues hier ou encore les agents des impôts qui se sont rassemblées à Bercy avant de rejoindre le cortège parisien. Fort du succès de la journée d’action, les syndicats appellent le gouvernement à satisfaire les revendications, notamment sur les questions salariales et d’emploi public. Sans réponse, la FSU et la CGT ont annoncé hier soir leur intention de « poursuivre l’action ». L’intersyndicale de l’éducation nationale se rencontre lundi, celle de la fonction publique, mardi.


Cortège bondé pour les cheminots

À Paris, 40 000 agents mobilisés. Les syndicats n’écartent pas des suites au mouvement.

La place d’Italie est noire de monde. La manifestation peine à s’organiser et quand le carré de tête atteint la place Denfert-Rochereau, distante de quelques kilomètres, de nombreux cheminots CGT piétinent encore sur la ligne de départ. Autant dire que les cortèges des sept autres fédérations (FO, CFDT, CFE-CGC, CFTC, SUD rail, UNSA et FGAAC) devront patienter encore longtemps. Les premières estimations, vers 15 heures, font état de 40 000 manifestants. Hier, au moins un quart des 164 000 agents que compte la SNCF ont défilé pour exprimer leur rejet du budget 2007, défendre leurs revendications salariales et le maintien de leur régime spécial de retraite.

Pétards, fumigènes rouges, sonos qui hurlent slogans et chansons, l’ambiance est bonne. Mais derrière les sourires de contentement de se retrouver aussi nombreux pointe la colère. Thierry qui travaille dans un triage en Normandie explose. « Leur plan de redressement du fret, c’est de la foutaise. C’est un plan de destruction de l’outil de travail. Croyez-moi, ça fait mal au coeur de voir une entreprise comme la SNCF incapable de répondre aux besoins de ses clients de longue date. C’est volontaire. La direction les pousse vers la concurrence », soutient-il, avant de réclamer que « les dirigeants démissionnent et soient poursuivis pour avoir agi contre l’intérêt de l’entreprise ». Quelques mètres plus loin, Thomas, jeune Strasbourgeois de vingt-sept ans, exige que « le SMIC passe à 1 500 euros net et tout de suite ». Cheminot depuis 2000, il travaille à la maintenance des freins de TGV « pour 1 100 euros par mois ». « Quand vous avez payé le loyer et rempli votre frigo, il ne vous reste rien », témoigne-t-il.

Dans ses pas, Henri, soixante-dix-huit ans, vient de Saint-Étienne. L’ancien chef d’exécution à l’équipement qui touche 1 200 euros de pension fait le même constat. Henri enrage : « Les privilégiés, ce sont les amis de M. Sarkozy et de Mme Parisot. Ceux qui prônent l’austérité pour les salariés et qui en attendant s’en foutent plein les poches. Avec les primes d’un seul grand - patron, il y aurait de quoi nourrir des milliers de familles pendant longtemps. » Dans le carré de tête, l’ensemble des responsables syndicaux ne sont pas mécontents que cette manifestation contribue à « faire émerger les questions sociales et celles de l’avenir de la SNCF dans le débat politique ». Même « s’il s’agit avant tout de peser sur la situation immédiate », comme l’explique Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Les responsables syndicaux préviennent qu’« il y aura des suites si la direction et le ministre des Transports n’apportent pas de réponses concrètes très rapidement sur le régime spécial, les salaires et le fret ».


« Le pire, c’est l’image que l’on donne des enseignants »

Amertume face au mépris affiché pour leur métier : les professeurs qui ont défilé hier à Paris témoignaient de leur colère vis-à-vis du gouvernement.

Mon premier fait référence aux mensonges de Jean-François Copé, ministre délégué au Budget et porte-parole du gouvernement, quand il affirme qu’un prof agrégé gagne des mille et des cents : « 4 100 euros, chiche ! » Mon second - affiche le nombre de postes qui auront été supprimés entre 2003 et 2007 dans les collèges et lycées : « 27 000, stop ! » Mon tout, ce sont deux slogans, collés, hier, sur les pulls des manifestants et qui résument ce qui a mis plus de 50 % des profs en grève, selon les syndicats (le ministère de - l’Éducation dit 30 %).

À Paris, comme attendu, l’école a rempli les boulevards. Des profs, beaucoup, des étudiants, un peu, et une poignée de lycéens. Des ballons, des chansons, des fanions. De la colère, des envies, des attentes. Et une pincée de désillusions, quand beaucoup d’enseignants ont le sentiment que l’on méprise leur métier. - Instantanés.

Stakhanovisme. « La vérité ? C’est qu’on a l’impression de vider la mer avec une bouteille. » À bientôt soixante ans, Dominique est prof de français à Savigny-sur-Orge. Sa question quotidienne ? « Comment aider les élèves en difficultés quand ils sont 35 par classe ? Ce sont eux notre enjeu, eux qu’il faut faire réussir. Et ce n’est pas en croulant sous les cours que l’on trouvera une solution. » Découragée ? « Non, j’ai encore de l’enthousiasme. » Mais pas optimiste. « D’un côté, Nicolas Sarkozy, qui cultive l’idéologie stakhanoviste du "travailler toujours plus". De l’autre, Ségolène Royal qui veut imposer 35 heures de présence dans les établissements... Le plus dommage serait que ce soit Bayrou qui récolte les fruits de tout ça. »

À tout faire. « Je ne suis prof que depuis cinq ans, mais je constate déjà une dégradation flagrante des conditions de travail. » Sylvie a vingt-huit ans et enseigne la vente dans un lycée professionnel de Créteil. Près d’elle, Chérif, prof de communication, même âge, même établissement, même expérience. Le pire, « c’est l’image, entretenue par l’État, que l’on donne de nous. Maintenant, on voudrait que l’on enseigne plusieurs disciplines, faire de nous des "profs à tout faire". Nous sommes déjà polyvalents. Notre travail dépasse largement les dix-huit heures de cours. »

Voie d’extinction. « C’est toute l’histoire de ma discipline. Nous avons mis des années à la faire reconnaître dans l’éducation nationale. Et vingt ans après sa légitimation, on veut la supprimer. » Virginie, vingt-neuf ans, est prof d’EPS dans le Val-de-Marne et raconte. La suppression des heures consacrées aux associations sportives, l’exclusion de l’EPS du socle commun de connaissances. « C’est pourtant essentiel. Dans toutes nos classes, nous avons des élèves qui ne pratiquent aucun sport hors de l’école. »

Coups de balai. « Je suis désabusée. La droite me fait extrêmement peur. » Institutrice depuis quinze ans à Vanves (92), Marion a vécu la pire rentrée de toute sa carrière en septembre 2006. « On est partagés entre l’envie de travailler et le manque de temps, l’urgence, toujours l’urgence, qui nous laisse fatalement insatisfaits. » Et voilà que Gilles de Robien en a rajouté, avec les directives sur la lecture ou le calcul. « Hallucinantes. Nous avions commencé à développer des pratiques intéressantes, nous avions besoin de temps, de moyens. Et là, il balaye d’un coup toutes les recherches, toutes les expériences. Pour qui prend son métier à coeur, c’est très dur à entendre. »


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