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Article de Fanny Doumayrou et Anne-Sophie Stamane paru dans L’Humanité du 29 septembre 2006

L’amiante au banc des accusés

vendredi 29 septembre 2006 par Fanny Doumayrou, Anne-Sophie Stamane
Témoignages . On meurt de l’amiante à l’usine Michelin de Clermont-Ferrand. Les salariés contaminés poursuivent leur employeur. Jugement le 16 novembre.

Abdelkebir Hatif est entré chez Michelin, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), en 1973. Deux ans plus tard, en octobre 1975, il a son portrait dans Revue Bib, le journal interne de l’entreprise, consacré aux économies de chaleur. La photo le montre en train de confectionner des matelas d’amiante, à mains nues, sans masque de protection. L’ancien calorifugeur paie aujourd’hui au prix fort son travail au contact du poison : il est atteint de plaques pleurales. La Sécurité sociale a reconnu l’origine professionnelle de son affection et une invalidité permanente de 20 %. Il est parti, il y a un mois, en préretraite « amiante ». Sur les autres clichés, il désigne ses collègues de l’époque, tous en train de manipuler de l’amiante : « Lui est mort, lui est très malade », murmure-t-il. En secouant la tête, il affirme : « Mon patron ne s’est pas bien comporté. » Comme d’autres salariés convaincus que Michelin connaissait depuis longtemps les risques liés à l’amiante, il va l’attaquer au civil pour faire reconnaître sa faute inexcusable. Ironie du sort : quand le produit a été interdit par la réglementation, en 1997, Abdelkebir Hatif a été mis à contribution pour le retirer des installations.

L’exposition à l’amiante était très importante

« Le caoutchouc naturel est mou. Pour en faire des pneus, il doit être vulcanisé à 180 degrés, ce qui suppose de l’énergie sous forme de vapeur, produite par d’énormes chaudières et véhiculée ensuite dans les moindres recoins de l’usine, jusqu’aux presses. Le procédé de fabrication nécessitait donc énormément d’amiante pour calorifuger », explique Jean-Pierre Sérézat, ancien membre CGT du comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT), lui aussi contaminé. « Sous l’effet de la chaleur, les matériaux devaient être changés souvent, les canalisations et les machines étaient sans cesse démontées et remontées : l’exposition à l’amiante était donc très importante », complète Jean-Paul Teissonnière, l’avocat qui a défendu le 14 septembre dernier quatre salariés de Michelin ou leurs ayant droit devant le tribunal des affaires de Sécurité sociale (TASS) de Clermont-Ferrand. Les calorifugeurs et les ouvriers chargés de la maintenance ont été les plus intoxiqués. « Mais il y avait également de l’amiante dans les cloisons des bâtiments, pour l’isolation phonique et la protection incendie », ajoute Jean-Pierre Sérézat. En clair, même si, comme le clame Michelin, il n’y a pas d’amiante dans les pneus, tous les sites de la manufacture en étaient truffés.

Mais, à l’époque, les salariés, pas informés par leur patron, ignoraient que le produit était dangereux pour leur santé. « On ne parlait pas de l’amiante », se souvient Gisèle Tufféry, l’épouse de Daniel Tufféry décédé le 17 juin dernier à cinquante-sept ans d’un mésothéliome (cancer de la plèvre), « trente-six ans jour pour jour après son embauche chez Michelin », précise-t-elle avec émotion. « Mon mari était ajusteur-monteur, il entretenait les chaudières, il meulait aussi les plaques d’amiante. Il en a découpé jusqu’au milieu des années quatre-vingt, sans prévention », raconte-t-elle. Quand, en 2003, un scanner détecte des plaques dans ses poumons, il n’est pas inquiet. « On nous a dit que ce n’était pas évolutif. » Son invalidité est alors fixée à 5 % par l’assurance-maladie. Le mal le foudroie trois ans plus tard, à la veille de partir en vacances. « Il s’est réveillé un matin avec un mal de dos terrible. Les examens montraient de très grosses taches. La douleur n’a cessé d’augmenter, il ne pouvait plus se lever. Il est parti en trois mois, alors qu’il avait commencé des séances de chimiothérapie », dit sa veuve. Daniel Tufféry avait déjà perdu trois collègues l’an dernier. Il n’aura pas vécu assez pour assister à l’audience au TASS de Clermont-Ferrand, programmée pour le 9 novembre prochain.

« MICHELIN AURAIT Dû ASSURER UNE pROTECTION DEPUIS 1960 »

Suzanne Nolot, elle, fait partie de ceux qui étaient convoqués au tribunal le 14 septembre dernier, avec trois autres victimes ou leur famille. Son époux, André, est mort en janvier 2002, également terrassé par un mésothéliome. « Il était en poste à l’entretien, c’est-à-dire qu’il intervenait sur les presses de cuisson, chauffées à la vapeur. Elles étaient calorifugées par des plaques et des tresses d’amiante. Chaque machine devait être désossée tous les deux ou trois ans, il enlevait alors le matériel usé et le remplaçait », détaille-t-elle. « Mon mari a travaillé dans l’insouciance. Une fois seulement il a exprimé un doute, mais son chef l’a rassuré et il lui faisait confiance », complète-t-elle. « Chaque poste était validé par les services de sécurité de l’usine, les ouvriers n’avaient pas de raison de mettre en question leurs compétences », intervient Jean-Pierre Sérézat. Une réplique cinglante, s’il en fallait, à l’argument de l’avocate de Michelin, qui s’est demandé, à l’audience, pourquoi les ouvriers n’avaient pas exercé leur droit de retrait. « Les salariés n’étaient pas au courant. Mais l’employeur, lui, aurait dû assurer une protection depuis 1960, car la nocivité de l’amiante était connue », poursuit Suzanne Nolot.

« Des documents anciens fournis par le CHSCT relèvent que Michelin a été très tôt interpellé sur la présence d’amiante », confirme Jean-Paul Teissonnière. « Dans les années soixante, le comité d’hygiène et sécurité (CHS) a demandé à avoir connaissance de la liste des produits toxiques utilisés dans l’entreprise et Michelin a esquivé, mettant en avant le secret professionnel. En 1964-1966, le CHS a insisté. L’employeur a alors utilisé des formules abstraites pour signifier que toutes les mesures de sécurité étaient prises, refusant de livrer des informations précises. » Ce n’est que dans les années soixante-dix qu’apparaissent des listes très partielles, atelier par atelier, de personnes exposées à des risques de maladies professionnelles, donc à l’amiante. Mais Michelin ne parle que d’exposition ponctuelle. Après le décret de 1977, qui contraint l’employeur à protéger les salariés exposés et à effectuer des mesures régulières de fibres d’amiante dans l’air ambiant, Michelin n’a manifestement pas cru bon de se plier à la nouvelle réglementation. « En 1979, un inspecteur du travail, constatant l’ampleur du calorifugeage, signifie pourtant ses obligations à Michelin », détaille Jean-Paul Teissonnière. « En 1981, une nouvelle intervention de l’inspection du travail vise à faire procéder aux mesures d’empoussièrement prévues par les textes. Aucun relevé n’a été communiqué au CHS par Michelin. Soit les analyses n’ont pas été faites, soit leurs résultats étaient si mauvais que Michelin a préféré les passer sous silence. Dans les deux cas, il s’agit d’une faute inexcusable », poursuit l’avocat, qui met en avant la « culture du secret » de la manufacture. Ce n’est que plus tard, dans les années quatre-vingt-dix, qu’un inventaire des produits amiantés est réalisé. Des centaines de références sont répertoriées. Michelin a en réalité utilisé des tonnes d’amiante. « Pour avoir caché la vérité, il est essentiel que Michelin se sente coupable de ce qu’il a fait à ses salariés », assène Suzanne Nolot.

Pierre Grodecoeur, qui travaillait comme serrurier-soudeur, partage sa colère. Il montre le carnet de « conseils de sécurité pour l’emploi d’un poste de soudage à l’arc électrique », distribué en 1971, l’année de son embauche. On y lit : « D’une manière générale, les postes portatifs de soudure au chalumeau doivent être munis d’un extincteur, d’un seau et d’une bâche d’amiante. » L’ancien « bib » entend aller plus loin que la procédure civile. « Michelin mérite d’aller au pénal », affirme-t-il.


Ascométal : 364 victimes mais toujours pas de préretraite

À Dunkerque, les salariés de l’usine des Dunes se battent pour obtenir un départ anticipé.

Chaque jour en entrant et sortant de l’usine, les dirigeants du site Ascométal de Dunkerque auront peut-être un pincement de mauvaise conscience. Mardi, une centaine de manifestants, salariés et veuves de salariés de l’usine, ont posé à 200 mètres de l’entrée une stèle de marbre accusatrice. Elle porte gravés les noms de 64 anciens salariés décédés à cause de l’amiante qu’ils avaient inhalé dans l’usine. « Et la liste s’allonge chaque jour, chaque jour il y a des copains qui partent », déplore Claude Tange, président de l’Association CGT des victimes de l’amiante de l’usine (ADVASUD-CGT), à l’origine de l’initiative.

Le site Ascométal ou « usine des Dunes », anciennement propriété d’Usinor, appartient aujourd’hui au groupe Lucchini et emploie 800 salariés à la fabrication d’aciers spéciaux. « Autrefois, il y avait de l’amiante partout, car il servait pour l’isolation thermique des fours et du processus de fabrication, raconte le militant. Nous travaillions sans protection particulière, sans gants. Nous avons commencé à nous inquiéter de l’amiante après son interdiction en France, à la fin des années 1990. » En 2000, le syndicat CGT crée l’association des victimes. À l’époque, l’usine compte parmi les salariés un cas de cancer du poumon et 28 cas de plaques pleurales.

Aujourd’hui, le nombre a explosé, avec 364 victimes dont 64 décès, tous reconnus par la Sécurité sociale comme imputables à l’amiante. L’association est sur tous les fronts. « Nous incitons toutes les victimes à aller en justice pour faire reconnaître la faute inexcusable de l’employeur, explique Claude Tange. À ce jour il y a eu 100 procès, tous gagnés. De plus, une veuve a porté plainte au pénal contre la direction, nous attendons les suites de l’enquête de gendarmerie bouclée en juin. Nous avons aussi saisi le tribunal des affaires sociales de Lille pour être reconnus comme site amianté. » À deux reprises, en 2003 et 2005, le ministère du Travail a en effet refusé, malgré le nombre important de victimes, de classer l’usine sur la liste des sites amiantés. L’enjeu est important, puisque cette liste ouvre droit à la préretraite amiante à partir de cinquante ans, en fonction des années d’exposition. « Des entreprises beaucoup moins touchées, comme Moulinex, ont été classées site amianté parce que cela les aidait à restructurer, à liquider des salariés », dénonce Claude Tange. Pendant ce temps, notre dossier reste bloqué. » Chez Ascométal en effet, la direction s’oppose au classement comme site amianté car, du fait d’une moyenne d’âge élevée, un salarié sur deux pourrait partir immédiatement en préretraite amiante. « Elle fait du chantage à l’emploi, en affirmant qu’elle serait obligée de fermer le site », raconte le syndicaliste.

Récemment, une nouvelle affaire est venue souligner combien la question de l’amiante reste sensible. En août, le secrétaire du syndicat CGT Jean-Pierre Thoor s’est rendu sur un chantier de désamiantage dans l’aciérie de l’usine. Depuis, la direction le menace d’une sanction, pouvant aller d’une mise à pied au licenciement. Samedi, une centaine de salariés et veuves d’Ascométal se rendront à la manifestation à Paris.


Une percée timide sur le terrain pénal

En septembre, deux juges parisiens ont [mis en examen trois anciens dirigeants de l’usine Ferodo-Valeo-< article 3822] .

L’affaire redémarre dix ans après l’ouverture de l’information judiciaire, à Caen, mais elle constitue une avancée sur le terrain pénal. Le 19 septembre dernier, dans le cadre d’une action déclenchée par les familles de deux ouvriers morts d’un cancer de la plèvre, sept anciens directeurs de l’usine Ferodo-Valeo de Condé-sur-Noireau (Calvados) ont été entendus par les juges Marie-Odile Bertella-Geffroy et Didier Peltier, appartenant au pôle « santé publique » de Paris. Ferodo-Valeo transformait de l’amiante, notamment pour fabriquer des systèmes d’embrayage et des freins, dans la vallée de la Vère, rebaptisée « vallée de la mort » par les habitants en raison du nombre de victimes que compte la région.

À l’issue de l’audition, trois des hommes convoqués, en poste de 1982 à 1993, ont été mis en examen. Soupçonnés de n’avoir pas protégé leurs salariés alors que la réglementation existait depuis 1977, ils sont poursuivis pour « blessures et homicides involontaires » et « non-assistance à personnes en danger ». Trois autres dirigeants, retrouvés récemment, vont être interrogés en octobre.

Le dossier ne se limite pas à ces deux cas. Sept autres anciens salariés de l’entreprise atteints de pathologies causées par l’amiante ont aussi porté plainte, de même que l’antenne locale de l’Andeva et la FNATH. Au-delà de Valeo, au niveau national, une vingtaine de dossiers liés à l’amiante sont en cours d’instruction.

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