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Interview de Bernard Thibault pour la Nouvelle Vie Ouvrière

L’emploi, les salaires, les droits contre la flexibilité

mercredi 29 juin 2005 par Bernard Thibault
Référendum sur le traité constitutionnel, mesures pour l’emploi du nouveau gouvernement, mobilisations et négociations sur les salaires des branches professionnelles, la pénibilité ou l’emploi des seniors, préparation de son congrès, la Cgt n’a guère le temps de s’ennuyer. Bernard Thibault livre son avis sur le contexte nouveau, les responsabilités du syndicalisme et de la Cgt pour répondre aux inquiétudes et aux attentes des salariés.

Le Premier ministre a fait connaître ses intentions. Répondent-elles aux attentes exprimées à l’occasion de la campagne pour le référendum sur le traité constitutionnel ?

Non ! Immédiatement après le référendum du 29 mai, c’est le changement des postes ministériels qui a dominé l’actualité. Le discours de politique générale du nouveau Premier ministre l’a vite confirmé. Ce gouvernement est à mille lieues des attentes qui se sont exprimées depuis des mois, en particulier dans le domaine social et pour cause. La majorité de droite a fait le choix de privilégier le meilleur dispositif politique pour les prochaines échéances électorales. Le président de l’UMP est ainsi consacré ministre de l’Intérieur et pratiquement vice-Premier ministre.

Une concertation s’est ouverte la semaine dernière sur le volet emploi des propositions gouvernementales. Le gouvernement consulte les organisations syndicales après avoir annoncé les mesures. N’est-ce pas une conception originale du dialogue social ?

Les premiers actes de ce nouveau gouvernement sont totalement inacceptables. C’est en particulier vrai de ce qu’il appelle le dialogue social avec les organisations syndicales. Le nouveau Premier ministre s’est lancé dans un exercice de communication et rien d’autre, en organisant sous l’objectif des caméras des rencontres avec les organisations syndicales le lundi précédent son discours de politique générale. Naturellement nous avons insisté sur le sens des attentes des salariés et les domaines sur lesquels il nous semblait que le gouvernement devait prendre le temps de la confrontation des analyses pour répondre à la crise sociale. Nous souhaitions une grande négociation sur les principaux sujets économiques et sociaux. Nous avons demandé en particulier de pouvoir nous exprimer sur la nature des choix budgétaires de 2006 qui seront arbitrés pendant l’été sur les mesures en matière de politique fiscale, de structure du budget, sur la nature et le niveau des dépenses publiques qui structurent l’avenir du pays... Elles témoignent des engagements ou des renoncements de l’État dans plusieurs grands domaines comme la formation, la recherche, l’éducation... Lors de cette rencontre du lundi 6 juin, nous n’avons pas pu connaître le plus petit début d’orientation du discours qu’allait prononcer le Premier ministre 48 heures plus tard. C’est par ce discours que nous avons découvert une série de dispositions, naturellement présentées sous le label de la priorité à l’emploi, qui donnent pour l’essentiel, grande satisfaction aux seules organisations patronales. Elles consistent principalement à rendre le marché du travail plus flexible en fragilisant les salariés et à remettre davantage d’argent public dans l’escarcelle des entreprises. Pourtant la démonstration est maintenant évidente, les sommes allouées au nom de l’emploi ont été multipliées par dix en dix ans, le chômage et la précarité n’ont jamais été aussi élevés. Sur le fond comme sur la forme, ces réponses interviennent à contresens des messages exprimés depuis des semaines au travers des mobilisations syndicales et du référendum. Le gouvernement démontre une nouvelle fois qu’il refuse de tenir compte de l’avis des électeurs, et voudrait installer un climat de renoncement et de fatalité. Il alimente ainsi une crise sans précédent pour notre pays. C’est une période à bien des égards dangereuse pour notre démocratie et le fonctionnement de nos institutions.

Gérard Larcher vous a malgré tout reçu en début de semaine pour connaître votre opinion sur les mesures pour l’emploi annoncées par le Premier ministre ?

Je remarque que la décision de recevoir les organisations syndicales au ministère du Travail a fait suite à l’annonce de notre mobilisation du 21 juin. La réunion du vendredi 17 juin au ministère confirme que le gouvernement est face à ses propres contradictions, il peine à démontrer l’efficacité et le bien fondé des mesures Villepin, qu’il s’agisse du contrat nouvelle embauche, du chèque emploi, des nouvelles exonérations de cotisations sociales. Il entretient le flou sur la mise en œuvre concrète et se réserve pour les ordonnances qui seront prises cet été. Cela donne l’impression d’une équipe gouvernementale évoluant dans une gigantesque improvisation. Une seule certitude dans ses choix : la parole des organisations patronales pèse infiniment plus que les voix syndicales.

Cette situation ne renforce-t-elle pas la responsabilité du syndicalisme ?

C’est notre avis. Compte tenu de la place prise par les questions sociales dans le débat du référendum, nous avons immédiatement proposé que les organisations syndicales se concertent sur cette situation inédite. Les faits, depuis, nous ont donné raison. Loin d’abandonner, le gouvernement, par la nature des réponses apportées, continue de vouloir imposer des réformes très négatives pour les salariés. Nous l’avions vu venir et cela justifiait des initiatives unitaires dans la lignée de celles décidées en janvier, février et mars dernier.

C’était aussi un moyen de pression sur les rendez-vous de négociation : le 10 juin sur les salaires dans les branches professionnelles, le 21 juin sur la pénibilité du travail ou encore le 24 juin sur l’emploi des seniors. Les autres syndicats ont refusé une rencontre centrale ; nous avons accepté de les rencontrer séparément. Nous leur avons dit qu’il ne fallait pas donner de temps au temps, sauf à prendre le risque de laisser le gouvernement libre de décider tout et n’importe quoi durant l’été.

Le fait que la Cgt mobilise seule le 21 juin, n’est-il pas déjà un mauvais signe ?

Au moins deux organisations, Fo et la Cfdt, ne peuvent pas dire qu’en décidant de la mobilisation du 21 juin nous les avons mis devant le fait accompli. Avant d’arrêter notre décision, le jour même du discours de politique générale, nous les avons informés de notre intention de rechercher rapidement un moment d’action unitaire, surtout si le Premier ministre s’attaquait au droit du travail. On sait ce qu’il est advenu. L’une et l’autre, pour des motifs futiles, ont choisi la critique sans l’action, Fo renvoyant plutôt sur un rendez-vous à la rentrée. C’était faire peu de cas de la procédure et du calendrier annoncé par le gouvernement. Il entend procéder par ordonnances avec l’objectif de tout boucler pour le 1er septembre. Dans cette situation, il nous est apparu indispensable de ne pas laisser ce processus s’installer sans donner aux salariés l’occasion d’exprimer leur désaccord.

Nous avons eu raison d’appeler à la mobilisation le 21 et il y aura des suites que j’espère plus unitaires. La manière la plus efficace de s’opposer à ces nouvelles dispositions consiste à porter partout les revendications, comme nous l’avons fait depuis le début de l’année, qu’il s’agisse de l’emploi et de la nature des emplois, du pouvoir d’achat, des salaires et des retraites, de la défense des services publics. Pour ce faire, nous entendons nous saisir de toutes les opportunités. C’est en mobilisant autour des revendications que l’on pourra obliger le gouvernement à revoir ses copies.

Des divergences se sont fait jour dans la Cgt sur la position à adopter pendant la campagne pour le référendum. Ne risquent-elles pas de perdurer ?

Le débat dans le syndicat, principalement entre responsables, a plus porté sur la nature de la contribution syndicale pour cette consultation que sur l’appréciation que les uns et les autres pouvaient porter sur le projet de traité constitutionnel. Fait politique important, cette consultation a été marquée par une très forte participation. Dès lors que les Français estiment avoir l’occasion de peser sur des choix qui concernent leur propre avenir, la mobilisation est au rendez-vous. Le deuxième enseignement porte sur ce qu’ont exprimé plus particulièrement les salariés. Que l’on prenne les salariés du public ou ceux du privé, quelle que soit la tranche d’âge, de 18 à 60 ans, le Non a été majoritaire, voire très majoritaire chez les ouvriers, les employés, les chômeurs. La population active, celle qui va entamer sa vie professionnelle, celle au travail, au chômage ou dans une situation de précarité d’emploi, a fait le choix du Non. Le même constat prévaut lorsque l’on compare les résultats aux sympathies syndicales. Une majorité des salariés sympathisants des trois principales confédérations syndicales du pays ont voté Non.

Dans le camp du « NON » bien sûr, mais aussi dans celui du « OUI », se sont exprimées des attentes sociales. Comment comptez-vous les rassembler pour offrir un débouché aux revendications sociales en France et en Europe ?

Nous ne voulons pas nous tromper de grille d’analyse. C’est vrai en France, ça l’est également en Europe. On ne peut s’en tenir à un simple décompte mathématique pour identifier ceux des électeurs qui seraient satisfaits ou pas de la situation sociale. Autrement dit, nous ne devons pas considérer que seuls 55 % des Français seraient mécontents au plan social et 45 % satisfaits. Nous avons abordé cette question à l’occasion du comité exécutif de la CES. Cela reviendrait à considérer que les salariés des dix pays qui ont ratifié le traité sont, par principe, heureux de leur sort. Parmi ceux qui ont fait le choix d’approuver le projet de traité, certains l’on fait aussi avec l’espoir que la constitution proposée contribue à améliorer la situation sociale. Une partie d’entre eux peut facilement se retrouver dans des mobilisations de caractère syndical. Nous devons travailler au rassemblement de tous les salariés pour changer leur quotidien, obtenir des réponses concrètes et immédiates.

Vous avez participé mi-juin au comité exécutif de la Confédération européenne des syndicats (CES). Quelle analyse fait-il de la situation ?

Nous avons eu une très longue discussion, la situation le justifiait. Les deux référendums qui ont fait événement en Europe, la France et les Pays-Bas, ont mis en évidence une crise de la construction européenne. Elle se trouve confirmée par l’échec du sommet des chefs d’États et de gouvernements. Le choix des salariés de deux pays importants de refuser le traité suscite la réflexion des syndicalistes européens. Nous avions besoin d’analyser, de bien comprendre ce qui s’est passé. Ce temps de réflexion était d’autant plus nécessaire que la CES n’a pas caché son soutien au projet de traité. Dans le même temps, ces résultats témoignent, selon la CES elle-même, d’un rejet de la politique néo-libérale et des menaces sur les normes sociales. C’est aussi la conséquence d’une construction européenne qui n’intègre pas suffisamment la dimension sociale dans ces objectifs. Ces critiques figuraient déjà dans l’avis formulé par son comité exécutif en 2004. Pour autant, le mouvement syndical européen est soucieux que la crise ouverte sur le traité ne débouche pas sur des réflexes nationalistes où les partis d’extrême droite racistes et xénophobes tireraient leur épingle du jeu. Nous préférons la recherche de réponses et de droits coordonnés en Europe à la mise en opposition de salariés s’affrontant sur des logiques nationales. J’ai suggéré que nous puissions prendre le temps d’un échange plus approfondi sur le projet européen lui-même... Nous avons convenu d’un nouveau moment d’analyse à l’occasion d’une rencontre des premiers responsables des confédérations en juillet à Florence.

La Cgt prépare son congrès. Il se tiendra en avril prochain à Lille. Quelles sont, selon vous, les questions prioritaires à débattre ?

On rentrera dès septembre dans le vif de la préparation du congrès. Les instances de direction de la Cgt ont eu quelques échanges permettant de placer le développement de la Cgt comme fil rouge des débats. De cela découlent trois séries de questions à approfondir dans un contexte, à plusieurs égards, inédit. Il nous faut passer à une autre intensité de notre développement. C’est l’une des clés sur laquelle il nous faut agir avec plus de détermination et sans doute de précision. Nous nous étions fixé des objectifs d’adhésions ; le congrès sera l’occasion de les évaluer. Chaque mois qui passe, chaque lutte, nous montre combien il serait indispensable de pouvoir nous appuyer sur un plus grand nombre de syndiqués et d’entreprises comptant une présence Cgt. Il nous faut un développement rapide pour être plus efficaces et plus combatifs, gagner en pertinence dans nos propositions alternatives, dégager un nouvel âge pour la démocratie syndicale et sociale. Pour cela, il nous faut rediscuter de notre forme d’organisation, de nos modes de fonctionnement, de l’utilisation de nos moyens financiers... Une deuxième série de questionnements portera sur l’environnement dans lequel nous assumons nos responsabilités syndicales. Depuis mars 2003, beaucoup de choses ont changé au plan politique, économique, en France et dans le monde, la situation sociale faite aux salariés ne s’est pas améliorée. S’agissant du paysage syndical, nous sommes toujours dans une phase ou l’unité syndicale à ses hauts et ses bas, mais ce qui domine est une extrême difficulté à peser ensemble de manière cohérente sur les événements.

La troisième série de questions concerne nos ambitions revendicatives. Il nous faut repréciser notre vision des garanties sociales auxquelles nous aspirons, réaffirmer l’ambition d’installer un nouveau statut du travail salarié. Nous devons en repréciser les termes pour que cela puisse motiver l’ensemble des mobilisations et des mouvements que nous voulons fédérer autour de cette notion de droit social renouvelé. Au nom du progrès d’aucuns voudraient instaurer l’individualisation des droits. Nous pensons au contraire que la liberté des salariés ne peut s’exercer que dans le cadre de droits collectifs développés.

Malgré quelques progrès, les syndiqués sont encore peu associés aux débats, aux orientations, aux décisions de la Cgt. À quoi cela tient-il ?

Des efforts réels sont faits, mais nous devons convenir que la démocratie est un exercice très exigeant pour tous les niveaux de la Cgt. Surtout si l’on ambitionne de faire de chaque syndiqué un acteur des décisions de l’organisation. La Cgt veut plus d’adhérents, plus d’adhérents acteurs du positionnement et de la réflexion stratégique de l’organisation. C’est encore plus difficile à organiser aujourd’hui. Le profil des entreprises s’est considérablement modifié et nos syndicats sont de plus petite taille qu’il y a 10 ou 15 ans. Nous dénombrons plusieurs dizaines de milliers de syndiqués dits isolés, c’est-à-dire sans structures syndicales adéquates leur permettant d’échanger, d’élaborer collectivement les revendications et de construire les mobilisations. Il nous faut être plus volontariste qu’hier pour permettre à chaque syndiqué d’être informé et de pouvoir intervenir en permanence. C’est la raison pour laquelle, parmi les premières décisions prises en vue du congrès, nous avons mis en place un collectif dont la mission principale a été de réfléchir à des dispositions visant à associer, à impliquer, le maximum de syndiqués. Nous visons une vaste consultation des syndiqués et aussi des salariés. Une démarche d’une ampleur inédite qui va nécessiter l’implication de toutes nos organisations. Il s’agit d’un effort considérable que nous avons à mener de front avec les batailles revendicatives qui s’annoncent intenses jusqu’au congrès d’avril prochain. Plus nous avancerons dans la préparation du congrès, plus nous préciserons le plan de travail pour sensibiliser les syndiqués par différents moyens.

Propos recueillis par Jean-Philippe Martinez Dossier NVO n° 3175 du 24 juin 2005
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