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article de Yves Housson paru dans L’Humanité du 31 aout 2006

L’indice INSEE ne dit pas le coût de la vie

jeudi 31 août 2006 par Yves Housson
Statistiques . L’indice officiel des prix sert de référence pour ajuster les salaires, retraites, minima sociaux. Or il ne reflète pas l’impact réel des hausses sur le pouvoir d’achat.

Quoi de plus désagréable que cette impression d’être pris pour un nul en économie domestique, un incapable de gérer son budget, un consommateur inconsidéré, ne sachant pas saisir les bonnes affaires ? Mois après mois, année après année, le fossé se creuse entre un indice des prix officiel naviguant régulièrement, depuis longtemps déjà, en basses eaux (1,8 % en 2005), et le « ressenti », comme on dit, d’une grande majorité de nos concitoyens, le vécu d’une vie nettement plus chère. Ce divorce n’a rien de mystérieux. L’INSEE annonce d’ailleurs la couleur : son indice des prix à la consommation (IPC) « n’est pas un indice de dépense, ni un indice du coût de la vie ». Établi chaque mois à partir du relevé de quelque 200 000 étiquettes, sur un millier de types de biens et de services, l’IPC mesure la variation du niveau général des prix. Cet outil sert d’abord aux économistes pour calculer des données macroéconomiques, par exemple le produit intérieur brut (établi après prise en compte de l’inflation), pour faire des comparaisons entre secteurs, entre pays. Mais il est aussi utilisé - c’est là que le bât blesse - comme référence pour revaloriser chaque année le SMIC, les retraites, les minima sociaux, ainsi que, dans les branches professionnelles et les entreprises, à l’heure des négociations salariales, pour déterminer le niveau des hausses annuelles.

Lorsque l’INSEE annonce une augmentation du pouvoir d’achat de 2,4 % en 2006, provoquant un cocorico du ministre de l’Économie, Thierry Breton, c’est en prenant en compte l’évolution des salaires et cet indice des prix qui, pourtant, précisément, ne reflète pas l’impact des hausses sur les capacités d’achat, cela pour de multiples raisons.

L’INSEE calcule l’IPC à partir d’un échantillon de produits, certes représentatifs, mais aussi en fonction de leur poids dans la consommation « moyenne ». Les loyers, par exemple, pèsent à hauteur de 6 % dans ces dépenses types. Alors que, en réalité, de nombreux ménages y consacrent 30 %, voire plus, de leurs ressources. Du coup, l’impact des hausses des loyers, plutôt soutenues ces dernières années (un rythme annuel de 4,6 % depuis 2000, selon la FNAIM), se trouve minimisé. Il en va de même pour d’autres postes de dépenses incompressibles, violemment touchés par la valse des étiquettes, comme le fioul domestique pour le chauffage (il a augmenté de 60 % en cinq ans, mais n’intervient que pour 0,72 % dans l’indice), le gaz (en hausse de 20 % depuis un an, il pèse 1,11 % dans l’indice). Ou encore les fruits, en hausse de 7 % sur les douze derniers mois, et qui ne sont retenus qu’à hauteur de 1 % dans l’IPC.

Autre limite à la pertinence de l’indice pour évaluer la cherté de la vie : l’IPC intègre régulièrement des produits nouveaux, résultats d’innovations technologiques. Produits chers à leur arrivée sur le marché, mais dont le prix baisse ensuite notablement, à mesure de leur diffusion dans le public. L’INSEE enregistre ces baisses qui influent sur l’indice global. Or, pour beaucoup, ces articles ne relèvent pas de la consommation courante. L’impact des baisses se trouve dans ce cas surévalué pour les foyers à revenus modestes. De même, l’indice ne prend pas en compte l’apparition de nouveaux comportements : « L’indice des prix des communications téléphoniques ne cesse de baisser, mais le budget télécoms des ménages ne régresse pas parce que nous passons plus de temps au téléphone et qu’il y a de plus en plus de portables », note Robert Rochefort, directeur du Crédoc.

S’ajoute à cela la problématique de « l’effet qualité ». Des articles disparaissent régulièrement du marché et sont remplacés par d’autres, semblables, mais de qualité différente. L’INSEE, qui mesure les prix « à qualité constante », entre ces nouveaux produits dans son indice, mais en éliminant l’effet sur le prix dû à cette différence de qualité. Résultat, le tarif des ordinateurs, objets d’innovations incessantes, a été divisé par quatre dans l’indice entre 1998 et 2006. Or, chacun peut le constater, si le prix des micros a diminué, la baisse n’a pas pris, loin de là, de telles proportions.

D’autre part, l’INSEE ne retient pas dans son indice un certain nombre de dépenses comme l’achat d’un logement ou d’une voiture, considérés comme de l’investissement. S’ensuit, au total, une forte surestimation du pouvoir d’achat réel. Selon un calcul de l’Institut national de la consommation (INC), publié dans le dernier numéro de la revue 60 millions de consommateurs, le revenu brut moyen par ménage (revenu d’activité, du patrimoine et prestations sociales) a augmenté en un an, de juin 2005 à juin 2006, de 68 euros, soit une progression de seulement 0,9 % du pouvoir d’achat. Et sur cette modeste somme, 47 euros sont partis dans des hausses de prix, ne laissant que 21 euros d’augmentation réelle.

Pour Marie-Jeanne Husset, directrice de rédaction de la revue, « il serait temps de

revoir l’indice (de l’INSEE) et de mettre en place un indice du coût de la vie ». Une revendication avancée de longue date, en vain, par la CGT. L’ensemble des syndicats de l’INSEE (CGT, CFDT, SUD, FO, CGC) ont à plusieurs reprises réclamé un débat, « en toute transparence », sur cette question, associant les chercheurs, les confédérations syndicales, les associations de consommateurs. En attendant, les insuffisances de l’indice INSEE pour mesurer l’évolution du coût de la vie confirment la nécessité d’augmentation des salaires bien au-delà des actuelles concessions patronales, afin de maintenir, au minimum, le pouvoir d’achat.


Les coulisses de l’indice

Ils sont quelque 140 enquêtrices (surtout) et enquêteurs qui relèvent chaque mois, dans toute la France, les prix des 200 000 produits et services faisant partie de l’échantillon de l’indice INSEE. Un travail autrefois réalisé par des agents de l’institut, fonctionnaires donc, l’INSEE dépendant du ministère de l’Économie et des Finances. Peu à peu, il a été confié à des personnels hors statut, des « vacataires permanents », payés au relevé. Leur employeur ne payant que de très faibles cotisations sociales, leurs droits sont réduits au minimum. La CGT de l’INSEE revendique pour eux un salaire mensualisé ainsi qu’un véritable statut leur garantissant une protection sociale digne de ce nom.

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