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Un article de Lénaïg Bredoux paru dans l’Humanité du 11 avril 2005

L’usine à dissoudre les salariés

lundi 11 avril 2005 par Lénaïg Bredoux

Devant l’entrée, ils ont planté une caisse en bois où repose, flottante, une combinaison blanche, coiffée d’un casque de chantier. En évidence, un autocollant CGT. Depuis plus d’un mois, les salariés de Rhodia à Saint-André, près de Lille, bloquent leur usine. Un mois que les négociations sociales sont au point mort, et que la colère monte.

« Ce mépris pour nous, c’est insupportable », lance un ouvrier. « Si la directrice revient, on la laissera pas entrer, ajoute un autre. Elle nous vole nos salaires ! » « Vous savez, ici, on est des gens responsables. Le dialogue social a toujours été dur, mais correct, rappelle un troisième. Mais, là, c’est en train de devenir quelque chose de personnel. » La directrice, Jacqueline Ferradini, a suspendu les contrats de travail depuis le 30 mars - une procédure dite de « lock-out », par principe interdite dans le droit français, sauf à de rares exceptions. Régulièrement, les employeurs tentent de la faire - régulariser.

un enjeu économique nul

Dernier exemple en date, l’usine Sediver à Saint-Yorre. Chez Rhodia, personne ne s’attendait à cette mesure. « Pendant un mois, la direction n’a jamais cherché à prouver que leur grève était illicite », dit l’avocat des salariés grévistes, François Parrain. Ceux-ci, pourtant, organisent, selon leurs propres termes, une « grève tournante » pour ne pas pénaliser trop durement les salariés. Pourtant, ils tiennent un piquet de grève depuis un mois et demi. Les wagons qui transportent le toluène produit à Saint-André sont bloqués.

Mais, jusqu’au 30 mars, Jacqueline Ferradini n’a rien dit. « Elle n’a pas saisi le juge pour demander l’expulsion du piquet de grève, rappelle le juriste ; elle n’a licencié personne pour faute grave. Sa stratégie est très claire : monter les non-grévistes contre les grévistes. » En effet, en cas de lock-out, les salaires ne sont plus versés à l’ensemble du personnel, y compris non-gréviste. Pour la direction de Rhodia, l’enjeu économique de la grève est nul. La fermeture du site est prévue depuis quatre ans pour la fin décembre. « C’est pour cela qu’elle peut appliquer des mesures de rétorsion », dit François Parrain. Ainsi, 12 salariés ont appris, il y a deux semaines, que leurs salaires avaient été amputés en mars, alors même qu’ils avaient travaillé. « Certains ont perdu jusqu’à 1 700 euros, affirme Gérard Leroy, délégué CGT. La directrice a considéré que s’ils étaient en grève le lundi, ils l’étaient toute la semaine ! Dire que quand elle est arrivée, on s’est fait piéger parce que c’était une femme et que, le dimanche matin, elle apportait des pains au chocolat ! »

« Le problème, c’est pas la fermeture. On s’y est préparé, lâche Michel, c’est comment on va partir. » Dans les années soixante-dix, l’usine a compté jusqu’à 1 800 salariés. Aujourd’hui, ils ne sont plus qu’une centaine à travailler sur l’immense site. Les plus vieux. « Ici, personne n’a moins de 50 ans », dit Gérard Leroy. On leur a demandé de rester pour sécuriser la fermeture d’un site classé Seveso. En l’état, le plan social prévoit 28 licenciements secs pour les moins de 53 ans et 76 départs en préretraite.

« l’argent les rend fous »

Mais ces « préretraites » sont d’un genre nouveau : les salariés devront assurer des missions pour être rémunérés. Rhodia les emploiera pour démonter et décontaminer le site. Ensuite, c’est aux collectivités locales que les ouvriers devront s’adresser pour compléter leurs revenus. « Nous n’avons aucune assurance que les missions dureront trois ans, jusqu’à notre retraite, dit Christian Edebau, représentant syndical. Et aucune certitude que nous serons payés à 90 % de notre salaire, comme la direction nous l’a promis. » Michel, ouvrier, lâche : « De toute façon, si on ne se bat pas maintenant, c’est déjà perdu ! » Un autre montre de la tête le grand mur de briques qui ceinture l’usine. À la bombe, ils ont écrit : « L’argent les rend fous. Rhodia Lille ne se laissera pas bouffer sur l’autel du fric. »

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