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Bruno Philip | Le Monde le 20 juillet 2007

La Chine devient la troisième puissance économique mondiale

vendredi 20 juillet 2007 par Bruno Philip
La Chine est devenue théoriquement la troisième puissance économique du monde. Après avoir dépassé en 2005 la France et le Royaume-Uni, elle a détrôné l’Allemagne et se trouve maintenant derrière le Japon et les Etats-Unis. Le produit intérieur brut (PIB) chinois devrait dépasser cette année 3 100 milliards de dollars (2 246 milliards d’euros) contre moins de 3 000 milliards pour celui de l’Allemagne.

Le principal risque aujourd’hui pour l’économie chinoise est celui de la surchauffe. Si l’on en juge par les derniers chiffres de la croissance pour le premier semestre 2007, rendus publics jeudi 19 juillet, Pékin va devoir appuyer vigoureusement sur la pédale de freins.

Le moteur continue de tourner à plein régime : le PIB a progressé de 11,5 % pour les six premiers mois de l’année et, rien que durant le deuxième trimestre, le taux de croissance s’est élevé à 11,9 %, le plus important depuis douze ans. Les investissements en capital fixe ont augmenté de 25,9 % durant la même période, alors que l’inflation est plus conséquente qu’on ne le craignait avec un taux de 3,2 % au premier semestre et même 4,4 % en juin.

A la fin de l’année dernière, en annonçant que le chiffre de la croissance du PIB n’avait été "que" de 10,4 % au troisième trimestre 2006, le porte-parole du bureau des statistiques, Li Xiaochao, se félicitait que "les mesures macro-économiques prises depuis le début de l’année connaissent un premier succès". Jeudi, lors de la conférence de presse rituelle, M.Li a répété la même antienne mais sur un ton dépourvu de triomphalisme : "Nous continuerons à renforcer et améliorer les mesures de contrôle macro-économiques." Le gouvernement chinois, partagé entre la nécessité sociale et politique de maintenir une croissance soutenue et d’éviter les risques de surchauffe, a pris cette année une série de mesures visant à calmer l’activité : deux hausses successives des taux d’intérêts, cinq augmentations des taux de réserve obligatoires des banques pour limiter le crédit, et des réformes fiscales pour freiner les exportations.

Le même porte-parole du bureau des statistiques a admis que la République populaire continuait à faire face à une série de problèmes susceptibles de contrecarrer les efforts déployés pour empêcher un emballement de la machine. Entre autres obstacles, il a cité "le déséquilibre dans le commerce international, la hausse des prix des aliments, la pression pour les économies d’énergie et la réduction de la pollution". Il a ensuite promis que le gouvernement "pour-suivra\[it\] dans la voie de l’ajustement de la structure industrielle pour changer la structure de la croissance et permettre à l’économie de croître de manière équilibrée".

ÉCHAPPER À TOUT CONTRÔLE

La veille, la presse officielle a fait état d’un rapport, concocté par le comité des affaires économiques et financières de l’Assemblée nationale populaire, dans lequel les députés s’inquiètent : "La tendance à la surchauffe est claire, préviennent-ils, l’inflation progresse, plus particulièrement pour les prix de l’alimentation et de l’immobilier." "Le comportement du gouvernement chinois ressemble à celui d’un surfeur qui négocie la crête d’une vague. Il veut éviter une chute trop importante de la croissance, mais craint d’être emporté par la surchauffe et l’inflation", observe un expert étranger de l’économie chinoise basé à Pékin.

Certes, le scénario catastrophe n’est sans doute pas près de se réaliser, les tendances inflationnistes étant pour le moment la résultante de phénomènes conjoncturels. Mais le même expert prévient que, si les mesures prises ou annoncées ne se traduisent pas concrètement dans un délai assez court, l’économie chinoise va échapper à tout contrôle. "Cela fait plusieurs années que le gouvernement dit qu’il faut rééquilibrer la croissance, mais cela fait des années que rien ne change vraiment… Ça ne peut pas durer indéfiniment. Je pense que la marge de manœuvre de Pékin n’excède pas les deuxans. Si d’ici là rien ne bouge, il y a risque de choc conjoncturel et la formation d’une dangereuse bulle spéculative."

Une entrée colossale et permanente de capitaux, des excédents commerciaux qui pourraient se chiffrer à 250milliards de dollars pour 2007, une économie tirée principalement par les investissements et les exportations, tous les indicateurs démontrent que l’on est encore loin de l’indispensable "rééquilibrage" annoncé par les autorités. Or les risques et les enjeux politiques sont considérables pour le gouvernement chinois. Pékin doit faire face à des tensions sociales grandissantes dans les campagnes et, dans le même temps, à l’explosion de mécontentement d’une population qui demande justice et compensation face à la corruption, la pollution et la dégradation de l’environnement.


Critiques grandissantes au sein du Parti communiste

Les tensions s’exacerbent au sein du Parti communiste chinois. Dans une lettre ouverte publiée sur un site Internet nommé maoflag.net (drapeau de Mao), dix-sept partisans du retour à l’orthodoxie marxiste viennent de défier le président Hu Jintao en critiquant avec une violence inhabituelle la conduite des affaires économiques et sociales par la direction du parti. Composé d’anciens ministres, d’un ex-ambassadeur en Russie, de professeurs et d’intellectuels conservateurs, le "groupe des dix-sept" fustige "la route diabolique" sur laquelle s’est engagée la Chine. Il prévient qu’au rythme où vont les choses, la République populaire risque bientôt de voir émerger "son propre Boris Eltsine" et l’on pourrait assister "à la mort du parti et du pays".

Les débats entre conservateurs et libéraux ne datent pas d’hier au sein du parti. Mais dans cette Chine au "miracle" fragile, tandis que l’amplitude des inégalités grandit, que la machine emballée de l’économie fait craindre un choc en retour et que l’accumulation des richesses reste inégalitairement redistribuée, les orthodoxes s’efforcent de s’insinuer dans la brèche.

La perspective du 17e congrès à l’automne, événement majeur et quinquennal de la vie politique chinoise, est la cause de ces tensions grandissantes. Le congrès devrait cependant être l’occasion pour l’équipe dirigeante, – le président Hu Jintao et son premier ministre Wen Jiabao – d’assurer leur contrôle sur l’appareil et de marginaliser leurs rivaux.

CONTESTATION À GAUCHE ET À DROITE

En attendant, la fronde de ces combattants d’arrière-garde risque d’indisposer la hiérarchie pékinoise qui doit se garder à gauche et à droite et vient de bloquer le site Maoflag. A gauche, les "dix-sept" préconisent que l’on devrait revenir sur la nouvelle loi garantissant la propriété privée, empêcher que trop d’hommes d’affaires entrent au parti et trop de groupes étrangers entrent en Chine. "Le parti et le gouvernement se sont coupés des masses, le socialisme est menacé, la nation est en danger parce que les secrétaires du parti sont devenus des capitalistes et les capitalistes sont entrés au parti", assène la lettre ouverte adressée au président Hu.

Qui doit aussi se garder à droite, la dernière livraison de la revue Yanhuang Chunqiu (Histoire du peuple chinois) – dirigée par un intellectuel affichant de très "libérales" orientations, vient d’épingler l’absence de réformes démocratiques de son régime : "On doit définir un calendrier de réformes politiques", suggère un article de la revue, préconisant que ces réformes "ne doivent pas être retardées, en fait elles doivent s’accélérer". Car tout retard provoquera "plus d’instabilité sociale" et plus de "crises politiques".

Le président Hu et la direction de l’appareil ont cependant déjà tranché : il n’est question ni de revenir à un socialisme plus orthodoxe ni de s’engager sur la voie risquée de réformes politiques trop radicalement démocratique. A quelques mois du congrès, la messe est déjà dite.

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