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Bertrand d’Armagnac, Jean-Pierre Langellier | Le Monde le 24.10.2009

La Chine, l’Inde et les pays d’Amérique du Sud, séduits par les atouts de l’hydroélectrique, multiplient les projets

vendredi 23 octobre 2009 par Jean-Pierre Langellier, Bertrand d’Armagnac

La géographie mondiale des projets de barrages se déplace. Dans les pays de l’OCDE, exception faite du Canada et de la Turquie, la croissance du parc est faible et les investissements surtout destinés à réhabiliter des équipements et à en allonger la durée de vie. En revanche, les pays à forte croissance économique comme la Chine, l’Inde ou le Brésil multiplient les projets, séduits par les atouts économiques de l’énergie hydroélectrique, qui permet aussi de maîtriser les émissions de CO2. Mais les conséquences sociales et environnementales de ces projets sont parfois problématiques.

Lors de son passage mi-septembre à Paris, pour la réunion ministérielle de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), Steven Chu, le secrétaire à l’énergie de l’administration Obama, avait souligné la nécessité de développer aux Etats-Unis un portefeuille d’énergies "équilibré", avec certes du pétrole et du charbon, mais aussi des énergies renouvelables, citant l’hydroélectrique comme un moyen d’obtenir une électricité plus propre qu’avec les combustibles fossiles, avec une régularité et une souplesse d’utilisation plus grande que l’éolien.

Dégâts environnementaux

Ces qualités, ainsi que l’expérience technique et économique éprouvée au fil des décennies, expliquent l’attrait de l’hydroélectricité. Cela explique qu’en 2006, sa part de la production mondiale d’électricité était de 16%, selon l’AIE, constituant l’essentiel des 18% provenant de l’ensemble des énergies renouvelables.

Et après deux décennies de relative stagnation du marché, les projets fleurissent à nouveau. Le regain d’équipement est alimenté par la hausse du prix des énergies fossiles, la nécessité de réduire les émissions de CO2 et les politiques d’indépendance énergétique.

L’essentiel des créations se situe en Asie, notamment en Inde et en Chine. Cette dernière devrait, à elle seule, représenter la moitié de la puissance hydroélectrique supplémentaire installée dans le monde entre 2007 et 2020, selon l’AIE. Des pays comme l’Iran ou le Venezuela, qui disposent d’un savoir-faire ancien dans le domaine, développent aussi leur parc, d’après Bernard Tardieu, consultant et ancien vice-président de la Commission internationale des grands barrages, afin de répondre à la croissance de leurs besoins en électricité tout en continuant d’exporter leur pétrole, source de devises. Le potentiel de développement est d’autant plus important qu’aujourd’hui, note Philippe Cochet, président d’Alstom Hydro, seulement 30% de la capacité hydroélectrique mondiale est exploitée.

Reste que la mise en place de nouveaux projets se fait sous la surveillance accrue des organisations de défense de l’environnement et des administrations publiques. L’impact sur la faune et la flore environnantes et les conséquences sur les riverains et les agriculteurs sont examinées avec d’autant plus de rigueur que des chantiers comme le gigantesque barrage des Trois-Gorges dans le centre de la Chine, sur le Yangtze, ou celui le projet de barrage très controversé d’Ilisu, en Turquie, montrent les dégâts sociaux et culturels que peuvent entraîner certains ouvrages de grande taille.


Au Brésil, un barrage écologiquement neutre

Entre collines et savane, c’est un immense chantier hydroélectrique comme un autre, avec son barrage, ses tunnels et ses remblais de terre ocre, au long du rio Sao Marcos, à trois heures de route de Brasilia. Mais la construction de la centrale Batalha, qui doit être inaugurée en 2011, donne lieu à un projet environnemental inédit à pareille échelle. Celui-ci sera présenté par le Brésil lors du Congrès mondial des grands barrages, Hydro 2009, qui se tient du 26 au 28 octobre à Lyon.

Un mot le résume : compensation. Le programme en cours a pour principal objectif de compenser, par une reforestation minutieuse, les émissions de gaz carbonique qui auront été générées du premier au dernier jour du chantier par les moteurs et les machines utilisés pendant les travaux.

Il s’agit d’être écologiquement neutre en reconstituant aussi fidèlement que possible le paysage naturel tel qu’il existait, dans sa diversité et son originalité, avant l’ouverture du chantier. Ce programme est conduit en partenariat par deux maîtres d’oeuvre de l’usine, géants de l’équipement brésilien : Camargo Corrêa, l’un des leaders, avec 30 000 employés, de la construction civile sud-américaine ; Furnas, qui a construit et gère 13 centrales électriques produisant 10 % de l’énergie du pays.

La compensation environnementale est mise en oeuvre par ce tandem à Cristalina, dans l’Etat de Goias, et sur deux autres chantiers, le premier, très proche d’ici, et le second dans le sud du Brésil. La construction des trois usines devrait "consommer", prédisent les experts, 36 millions de litres de diesel qui exigent, en échange, qu’on replante quelque 68 000 arbustes, dont la moitié est déjà en terre. Au rythme où s’accomplit la photosynthèse, précise l’ingénieur Eduardo Peixoto, l’opération de compensation sera intégrale au bout de vingt ans.

Le scénario mis au point est précis. Il commence, avant les travaux, par la collecte du germoplasme, le matériel génétique de plusieurs espèces végétales, notamment les orchidées et les bromélias, vitales pour la protection de la faune. Les premières retiennent l’eau et sont un milieu idéal pour les petits vertébrés, les reptiles et les amphibiens ; les seconds sont un lieu de nidification et de nourriture pour diverses familles de petits animaux.

Ces semences et beaucoup d’autres, représentatives de la diversité génétique de l’écosystème, grandissent ensuite dans des sachets de terre entreposés dans des pépinières. Celle de Batalha abrite 100 000 plants, représentant 40 espèces, qui sont repiquées sur les terres dégradées par le chantier et préalablement restaurées. La réhabilitation des espaces fortement dégradés par les travaux aux alentours de la future usine fait appel à diverses techniques. Par exemple, on récupère de gros volumes de terre mêlée aux arbustes de la savane sur la zone qui sera inondée par le lac de retenue du barrage ; on en recouvre ensuite, enrichis ou non d’engrais, les sols appauvris ou abîmés par le chantier.

On peut aussi semer des herbacées à croissance rapide qui protègent de l’érosion, reconstituer des "galeries" d’arbustes, ou même installer des perchoirs artificiels qui attireront les oiseaux et les chauves-souris. Une autre technique consiste à composer des "îlots de forte diversité", regroupant cinq plants d’espèces différentes, qui, en poussant ensemble, garantiront une pluralité écologique. Tous ces procédés sont bon marché et respectueux de l’environnement.

Ce programme revêt, aux yeux des Brésiliens, une valeur exemplaire. Directeur de la construction chez Furnas, Marcio Porto souligne qu’en le présentant à Lyon, son pays "veut montrer au monde que les entreprises brésiliennes ont de fortes préoccupations environnementales et développent des projets innovateurs pour réduire les émissions de gaz à effet de serre."

Avec quelque 25 % des espèces recensées dans le monde, le Brésil possède la plus grande biodiversité de la planète. A l’exception de l’Amazonie, ses biomasses sont cependant fortement dégradées. C’est le cas de la Mata Atlantica, la forêt primaire atlantique, et du Cerrado, la savane centrale. Tous deux figurent sur la liste mondiale des 25 "hotspots" - régions prioritaires - de la biodiversité, à la fois biologiquement très riches et fortement menacées.

Directeur de projets chez Camargo Corrêa, Marco Bucco insiste sur l’urgence d’une "conscientisation environnementale" de la population, à laquelle les deux entreprises concernées contribuent en créant sur les chantiers des "centres intégrés d’éducation" qu’ont déjà fréquenté plus de 6 000 personnes, très jeunes en majorité.

Ce "changement de culture" passe par l’école. Près de Cristalina, une ancienne fazenda est devenue "réserve du patrimoine naturel".

Les élèves d’alentour viennent y apprendre in situ les rudiments de l’écologie. Et lorsqu’on demande à une classe d’une trentaine d’enfants d’expliquer le processus de la photosynthèse, toutes les mains se lèvent, pour le plus grand plaisir de leur professeur.

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