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Alain Faujas , Philippe Escande | Le Monde le 10.09.2012

La France à la recherche d’une stratégie minière

vendredi 14 septembre 2012 par Alain Faujas, Philippe Escande

Le 23 avril 2004 fermait la dernière mine de charbon française de La Houve en Lorraine. L’extraction de la tonne de houille y coûtait l’équivalent de 150 euros, quand celle venue de Chine ne dépassait pas les 50 euros. La même année, tel était aussi le sort de la mine d’or de Salsigne, dans l’Aude.

Depuis, l’Hexagone n’a plus de gisements significatifs en exploitation. Les élèves de la fameuse Ecole des mines de Paris ne descendent plus dans les puits et boudent la géologie : ils se vouent au trading et aux salles de marché. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a perdu de son lustre. En moins de dix ans, la France a abandonné sa culture minière et les emplois qui allaient avec.

Et, pourtant, la mine est au pinacle dans le reste du monde. On extrait 27 fois plus de millions de tonnes de minéraux qu’il y a un siècle. Les fameuses terres rares indispensables à nos écrans, à nos disques durs et à nos portables voient leurs prix exploser. La France, elle, semble en panne de stratégie. Une situation surprenante, alors que l’on parle dans tous les camps politiques de la nécessité d’une "réindustrialisation".

URANIUM, OR, PLOMB, FER OU CHARBON

Mais la question des matières premières du sous-sol ne pourra pas être éternellement absente des débats. D’où la question volontairement provocatrice : la France, qui renferme dans son sous-sol de l’uranium, de l’or, du plomb, du fer ou du charbon, devra-t-elle un jour prochain rouvrir ses mines ?

Une question d’autant plus d’actualité que le gouvernement a décidé, mercredi 5 septembre, d’améliorer le code minier pour le rendre plus protecteur de l’environnement. Un sujet qui ne pourra pas être totalement absent non plus de la conférence environnementale nationale qui se tiendra les 14 et le 15 septembre, alors que la polémique fait rage sur le gaz et le pétrole de schiste qui pourraient être présents en quantité dans le sous-sol français.

Faut-il rouvrir des mines ? Affirmatif, répondent Jack Testard et Michel Bonnemaison, deux anciens du BRGM, qui ont créé en 2010 une société en attente de titres miniers d’exploration, notamment en Bretagne. "C’est évident : il existe des gisements métalliques exploitables sur notre territoire, en particulier dans le Massif central et en Bretagne, expliquent-ils. Il y a du zinc, du plomb, du cuivre, de l’or, du tungstène, de l’étain, ainsi que les métaux stratégiques qui leur sont associés, comme l’indium ou le germanium. Et avec de bonnes teneurs, en plus !"

Ils ont réinterprété les cartes géologiques établies il y a trente ans par le BRGM et Elf-Aquitaine. Ils espèrent pouvoir un jour créer une PME d’exploitation minière de quelques centaines de personnes, qui susciterait 2 000 emplois induits. "Mais nous n’allons pas exploiter la mine comme autrefois, précisent-ils. Une fois trouvée la veine de trois à dix mètres d’épaisseur, qui s’enfoncera jusqu’à 1 000 mètres, nous l’exploiterons en protégeant l’environnement. Nous ne prélèverons que le nécessaire et laisserons sur place les terres inutiles, car la concentration des minerais sera réalisée au fond de la mine par des procédés modernes et économes en énergie et en eau. Pas de terril, pas d’eau acide. Nous travaillerons sur trente ans et pas à l’arraché."

"AU POUVOIR POLITIQUE DE FAIRE UN CHOIX "

Jean-François Hénin, PDG du pétrolier Maurel & Prom, ne décolère pas. Non pas parce qu’il a dû abandonner son projet de mine de charbon dans le Nivernais (Nièvre) devant la levée locale de boucliers, mais parce que "l’influence des écologistes est devenue telle qu’ils peuvent bloquer tout nouveau projet minier ou pétrolier en France, grince-t-il. Les mines font figure d’accusées. Certes, la réticence des voisins de l’exploitation est compréhensible, mais il s’est développé chez nous une culture pour stopper tout projet d’activité. Que l’on abandonne sans examen la fracturation hydraulique pour extraire le gaz, c’est à tomber par terre ! C’est au pouvoir politique de faire un choix entre l’emploi et le blocage environnemental".

Chez Areva, on est dubitatif sur la richesse du sous-sol français. La mine d’uranium de Jouac (Haute-Vienne) a été fermée en 2001. Quelque 210 sites d’uranium ont été identifiés dans 25 départements, surtout dans le Limousin, la Vendée et près de Lodève (Hérault), mais économiquement inexploitables au prix actuel de l’uranium. Areva les garde comme réserves stratégiques pour le jour où les gisements du Mali ou du Kazakhstan seront inaccessibles ou épuisés.

Benoît Pons, responsable Minings and Metals du cabinet de conseil Corporate Value Associates (CVA), n’est pas enthousiaste non plus pour de nouvelles mines en France. "La qualité et la quantité de minerais y sont incertaines, à la différence de ce que l’on trouve dans nos territoires associés comme la Nouvelle-Calédonie ou la Guyane, dit-il. Il est vrai que la question de la dépendance peut être posée en raison du contrôle que certains pays comme la Chine exercent sur leurs exportations de métaux. Mais on ne "dépend" pas d’un pays, car il y a d’autres fournisseurs, et les fameuses terres rares, dont la Chine monopolise 95 % de la production, ne sont pas rares du tout !"

Pour lui, des solutions de rechange pour sécuriser les approvisionnements des industriels français existent. Elles sont plus prometteuses que l’ouverture de mines, notamment le recyclage : 100 % du plomb consommé en Europe, 80 % du chrome, 70 % de l’aluminium, 43 % du cuivre proviennent de nos matériels en fin de vie. "Il s’agit d’une boucle stratégique qui apporte localement de la valeur ajoutée et qui évite des importations", rappelle-t-il.

Rhodia applique depuis cette année un procédé de recyclage des terres rares contenues dans les poudres luminescentes des lampes basse consommation, qui permettra, si l’on en croit une étude de 2010 de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), d’exploiter un "gisement" potentiel de 25 tonnes de lanthane par an.

LE JAPON MODÈLE EN LA MATIÈRE

M. Pons estime qu’avec Areva, Eramet et Rhodia la France a les champions nécessaires pour préserver ses accès aux minerais. Pour lui, le Japon est un modèle en la matière : ce pays qui n’a pas le moindre gisement sur son sol a tissé sa toile pour se réserver des métaux partout dans le monde grâce au travail conjoint de ses grandes maisons de négoce comme Sumitomo, de la Japan Bank for International Coopération (JBIC) et des grands industriels nippons.

Société de conseil en stratégie, CEIS a collecté l’appréciation des industriels sur le risque encouru par leurs approvisionnements en métaux et minerais stratégiques, rares ou critiques. "Aucun industriel n’a une vision claire sur sa filière d’approvisionnement, explique Olivier Zajec, chargé d’études. Certains demandent une politique nationale protectrice ; d’autres, non."

Parmi les solutions énumérées pour assurer la sécurité de leurs approvisionnements, ils plébiscitent la recherche et développement et le recyclage, mais la constitution de stocks stratégiques leur semble une hérésie, sauf si c’est l’Etat qui paie. Quant à la réouverture de mines à l’instar de Mountain Pass (terres rares) en Californie, seule une minorité le demande pour des raisons stratégiques.

Autrement dit, les industriels sont divisés. "L’Etat ne doit plus se contenter de dresser la liste des minerais critiques, conclut M. Zajec. Un Etat stratège doit analyser les filières industrielles depuis l’extraction de leurs produits de base jusqu’à l’utilisateur final, établir la liste changeante des métaux stratégiques et coordonner leur sécurisation." Aujourd’hui, les plus "critiques" des matières premières sont les composites comme le carbone, qui ont pour atout de peser quatre fois moins que les alliages et dont l’Asie est le grand producteur. Il faudra surveiller le niobium, le vanadium et le tantale, qui entrent dans les éléments des réacteurs des fusées et des jets.

Les Allemands ont été les premiers en Europe à réagir au monopole de la Chine sur certains métaux. En 2010, le gouvernement fédéral a publié sa stratégie pour les matières premières minérales et créé une Agence spécialisée dans ce domaine, Deutsche Rohstoffagentur (DERA), et une unité de l’Institut fédéral pour les géosciences et les matières premières (BGR). Enfin, début 2012, les géants de la chimie (BASF, Bayer), de l’automobile (BMW, Daimler), de la sidérurgie (ThyssenKrupp, Stahl) se sont réunis dans une Alliance pour la sécurisation des matières premières (Rohstoff-Allianz), qui servira de centrale d’achat pour ses membres.

L’Union européenne aussi s’est réveillée. Elle a attaqué avec succès la Chine devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) pour ses pratiques restrictives en matière d’exportations de matériaux stratégiques. Elle a précisé les bonnes pratiques pour l’industrie minière européenne, promu le recyclage et épaulé la recherche destinée à réduire la consommation de matières premières.

Antonio Tajani, le commissaire européen à l’industrie, se flatte d’avoir multiplié les accords sur les matières premières, avec, par exemple, l’Argentine ou la Colombie. Celui dont il est le plus fier est l’accord signé le 16 juin avec le Groenland, où se trouvent en grande quantité six terres rares.

"J’ai essayé de renforcer les liens dans les domaines universitaires et spatiaux avec ce pays et je vais expliquer aux entreprises européennes l’eldorado minier que ce pays représente et que les Chinois aimeraient bien se réserver...", a-t-il déclaré au Monde.

La France n’a guère que des embryons de politiques industrielle et minière. Sous Nicolas Sarkozy avait été créé un secrétariat général du Comité pour les métaux stratégiques dirigé par François Bersani. La coordination des établissements publics (BRGM, Ifremer, Ademe) et des industriels (Eramet, Areva, Rhodia) n’a pas débouché sur des résultats spectaculaires.

Le gouvernement Ayrault, lui, n’a pas encore de doctrine. Son ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, est beaucoup trop occupé à batailler contre les fermetures d’entreprises pour se pencher sur une stratégie minière. Une constante française : les réactions défensives l’emportent sur l’esprit d’initiative. Le retour éventuel des mines dans le panorama industriel national n’est pas encore dans le radar du pouvoir.


Politique minière de la France : la stratégie de l’autruche

Plus grand volatile du monde, l’autruche est un animal fier et puissant. Dotée d’un cerveau plus petit que ses yeux, elle aurait aussi, selon une légende qui court depuis l’Antiquité, la fâcheuse tendance d’enfouir sa tête dans le sable à l’approche du danger. Drôle de stratégie, qui a donné naissance à la fameuse "politique de l’autruche".

En matière de politique industrielle, et notamment minière, la France balance depuis quelques décennies entre le coq et l’autruche. Elle monte sur ses ergots dans les années 1980, persuadée que sa compétence scientifique se transformera inévitablement en lingots d’or, de zinc ou de manganèse. Trente ans et quelques faillites retentissantes plus tard, la puissance publique joue l’autruche, incapable d’articuler la moindre stratégie en ce qui concerne ses ressources naturelles, qu’il s’agisse de gaz et pétrole de schiste ou de minerais.

Faut-il rouvrir des mines en France ? Poser la question, c’est faire remonter à la surface, si l’on peut dire, tout un monde de gueules noires, de conquêtes ouvrières et de drames humains. La mine est sale et meurtrière. Il est vrai qu’elle tue chaque année en Chine ou en Indonésie plus d’hommes que le nucléaire civil ou le pétrole en un quart de siècle. Mais ce n’est pas intrinsèque à l’activité.

SÉCURITÉ ET L’ENVIRONNEMENT

Le Canada, l’Australie ou la Suède, parmi les plus grands pays miniers du monde, ne déciment pas leurs populations ouvrières dans leurs mines géantes et les contraintes environnementales y sont progressivement internalisées. La sécurité et l’environnement ne constituent que la face visible du sujet.

En sous-sol se déroule une bataille mondiale pour le contrôle de ressources en quantités de plus en plus limitées. La tension sino-japonaise sur les terres rares en 2010 a montré l’usage géostratégique que certains pays pouvaient faire de leur position minière. C’est lui qui a poussé l’Allemagne en 2010, puis l’Union européenne, à se doter d’une vraie stratégie en matière de ressources, d’approvisionnement, de recyclage, et à mesurer les conséquences d’une pénurie sur les filières. C’est ce que l’on appelle une politique industrielle de long terme.

Que fait la France dans ce domaine ? Bien peu. Ce qui est d’autant plus surprenant qu’avec Eramet et Areva elle possède des acteurs de poids mondial. Renseignements pris, l’autruche ne met la tête dans le sable que pour s’occuper de ses oeufs. Pour le reste, elle ne craint personne et n’a pas de prédateurs. Ce qui n’est pas le cas de l’Hexagone.

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