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Table ronde réalisée par Laurent Etre et Thomas Lemahieu | l’humanité du 23.02.2008

La France est-elle encore une puissance industrielle ?

dimanche 24 février 2008 par Thomas Le mahieu, Bernard Devert, Laurent Etre
Kodak, Arc International, Miko, Michelin Kleber, Arcelor-Mittal… Les annonces de fermetures et de restructurations industrielles se succèdent et se ressemblent.

« Mon objectif est de garder des usines en France, car un pays qui n’a plus d’usines n’a plus d’économie », déclarait Nicolas Sarkozy le 4 février, à Gandrange (Moselle), à l’occasion d’une visite aux salariés d’Arcelor-Mittal. Pas besoin de jouer longtemps les détectives pour débusquer l’imposture. Un chiffre est tombé quelques jours après les déclarations du chef de l’État, celui du bénéfice annuel net de Mittal pour 2007 : 7,5 milliards d’euros, en hausse de 30 % sur 2006 ! Les deux tiers de la somme seront pour les actionnaires. Et ceux-ci peuvent dormir tranquilles : Nicolas Sarkozy n’a pas prévu d’agir pour que les 30 millions d’euros d’investissements nécessaires à la préservation du site de Gandrange soient prélevés sur leurs dividendes. Il préfère évoquer le Fonds pour la réindustrialisation, abondé par l’État. Une question peut tarauder néanmoins : et si, aujourd’hui en France, l’État était réduit à jouer ainsi les infirmiers, au chevet d’une industrie qui serait irrémédiablement déclinante ? Depuis 2000, pas moins de 500 000 emplois industriels ont été détruits. Mais c’est bien au nom du profit qu’ils l’ont été, l’obsolescence de certaines industries lourdes servant de faux prétexte. Aujourd’hui, notamment du fait de la hausse du prix de l’énergie se répercutant sur les coûts de transports, il se pourrait bien, d’ailleurs, que des entreprises aient intérêt à « relocaliser ».

Certaines le font déjà, mais en posant des « conditions » aux pouvoirs publics (cadeaux fiscaux, exonérations diverses, etc.) pour que la relocalisation soit plus juteuse même que la délocalisation. En quoi l’État serait-il obligé de céder à un tel chantage qui engage jusqu’à sa souveraineté ?


Le ministère de l’Emploi a publié il y a quelques jours le chiffre des destructions d’emplois industriels en France en 2007 : 48 900 emplois détruits. Que vous inspire ce chiffre ?

Stéphane Israël. Il faut l’appréhender en tenant compte de fortes spécificités de certains secteurs de l’industrie française. Par exemple, l’aéronautique - EADS et sa filiale Airbus en particulier - n’est pas susceptible de subir des délocalisations aussi massives hors de l’Union européenne que celles qui ont pu frapper, par exemple, les secteurs du textile ou, même, de l’automobile. Tout simplement parce que nous sommes une industrie de souveraineté. La capacité à construire des avions gros porteurs, l’accès à l’espace soulèvent des enjeux de souveraineté. Cela explique en grande partie qu’EADS, bien que groupe mondial, soit encore implanté essentiellement en Europe, à hauteur de 97 % de ses effectifs. Cette situation devra évoluer, pour Airbus et plus fortement encore pour ses sous-traitants, mais sans remettre en cause une vraie base industrielle européenne. Chacun a en tête le plan « Power 8 », lancé l’an dernier, qui prévoit la suppression de 10 000 postes en Europe, et notamment en France, d’ici à 2010. D’une part, ce plan répond à un besoin d’économies ressenti par plusieurs industries en butte à la baisse du dollar, pénalisant les exportations européennes. D’autre part, il ne doit pas éclipser la forte montée en cadence de la production. D’ici à 2010, Airbus devrait créer plus de 4 000 emplois nouveaux, essentiellement parmi les cols bleus.

El Mouhoub Mouhoud. L’industrie aérospatiale et aéronautique est effectivement dans une situation très particulière. Globalement, les pertes d’emplois concernent plutôt l’industrie de la confection, l’habillement, c’est-à-dire des industries à basse ou moyenne technologie. Trois facteurs expliquent ces pertes d’emplois : d’une part, la nature de la spécialisation de la production en France ; d’autre part, la tendance à l’externalisation par l’industrie de certaines de ses activités vers le secteur des services (par exemple les activités de gestion de paie ou de programmation informatique, etc. - NDLR) ; enfin, le taux de change de l’euro face au dollar. Sur la spécialisation, la comparaison avec l’Allemagne est parlante. L’Allemagne dispose d’avantages comparatifs bien répartis entre les secteurs de la moyenne et de la haute technologie. Elle produit et vend des biens d’équipement, des pièces intermédiaires, et cela tous les jours, de manière extrêmement régulière. Dans le contexte d’une intense concurrence internationale, cette diversification rend l’Allemagne plus forte que la France, où l’industrie tend à se polariser sur les secteurs de très haute technologie. Le problème n’est-il pas aussi celui d’une faiblesse française en matière de soutien public à l’innovation industrielle, pourtant nécessaire pour être compétitif sur le segment des industries de haute technologie ? Stéphane Israël. Dans l’aéronautique, notre principal concurrent est Boeing. Or, et c’est tout le paradoxe américain, l’industrie outre-Atlantique bénéficie d’un fort soutien gouvernemental, alors que les États-Unis se considèrent et sont considérés comme la nation la plus libérale au monde. Et cet interventionnisme se traduit notamment par une politique de recherche et de commande publiques très volontariste. Ainsi, dans le domaine de la défense, le budget de la recherche et développement (R & D) est six fois supérieur aux États-Unis par rapport à l’Europe. Pour le soutien public à la recherche et technologie de Boeing, la Commission européenne a calculé qu’il s’élevait à 800 millions de dollars en 2006, contre 60 millions d’euros pour Airbus.

Si l’industrie aéronautique n’est pas la première touchée par les délocalisations, le manque de politique publique pour l’innovation ne rend-t-il pas néanmoins les autres secteurs industriels plus sensibles à ce phénomène ?

El Mouhoub Mouhoud. La politique publique de recherche, en France et en Europe, constitue un vrai défi. Cela étant, les délocalisations, aujourd’hui, touchent aussi les activités de services. Et, parmi celles-ci, également les activités qualifiées, liées à « l’innovation ». Mais il ne s’agit pas de délocalisations industrielles en tant que telles, jouant avec des différences de niveaux sociaux entre pays. Il y a des firmes qui, à l’occasion de stratégies d’accès aux marchés, sont amenées à délocaliser de façon collatérale des centres de R & D. Quand Renault achète Nissan, par exemple, elle achète également des opérations de R & D, ce qui rend de fait moins nécessaires certaines activités en France dans ce domaine.

Bernard Devert. Très clairement, les centres de R & D sont eux-mêmes touchés par les délocalisations. Cela montre l’impasse de l’idée selon laquelle il faudrait abandonner les activités à basse valeur ajoutée pour se spécialiser dans les hautes technologies. J’aurais même tendance à penser que l’on va assister de plus en plus à un phénomène de « retour » de certaines activités auparavant délocalisées avec l’objectif de profiter de différences de niveaux de droits sociaux et salariaux. Des études montrent qu’il est finalement moins cher de produire une voiture en Europe qu’en Chine, compte tenu des coûts de réimportation, dépendant notamment de la hausse des prix de l’énergie. Cela étant dit, oui, il y a un vrai problème concernant l’innovation. Le Groupement des fédérations industrielles patronales lui-même vient de publier des chiffres éloquents à ce sujet : la France dépense seulement 23 milliards d’euros pour sa recherche industrielle. Or il faudrait passer à 32-33 milliards pour se maintenir dans la course ! Ce déficit au niveau de l’investissement public contribue à expliquer ce chiffre avancé par le patronat : aujourd’hui, environ 80 % des profits des 40 plus grosses entreprises françaises (le CAC 40) seraient en fait réalisés à l’extérieur de la France.

El Mouhoub Mouhoud. Attention ! Ce phénomène n’est pas la conséquence d’une stratégie visant à faire jouer des différences de coût de main-d’oeuvre avec réimportation du produit final. C’est le fruit d’une stratégie, aujourd’hui ultramajoritaire, de conquête de marchés, d’accès à des compétences spécifiques. Cette forme de globalisation n’implique pas nécessairement une destruction des emplois et des productions en France. Je crois qu’il faut séparer les deux tendances. Le phénomène des délocalisations industrielles reste minoritaire, quand on considère l’ensemble des mouvements liés à la globalisation de l’économie. Il convient aussi de souligner l’existence de relocalisations, c’est-à-dire le retour d’unités de production antérieurement délocalisées dans les pays à bas salaires, suite à des stratégies d’innovation, de rapprochement des marchés, etc.

Ce phénomène est-il massif au point de dessiner un nouvel avenir pour l’industrie française ?

El Mouhoub Mouhoud. Massif, non. Il y a environ une relocalisation pour trois délocalisations. Mais ce phénomène permet de prendre conscience du caractère totalement inapproprié des politiques publiques actuelles consistant à aider systématiquement les entreprises qui menacent de fermer ou de licencier. Car toutes les relocalisations ne se valent pas. Très souvent, les entreprises font de la relocalisation une démarche concurrente de la délocalisation, avec la même finalité : la baisse des coûts salariaux dans le coût total de production. C’est ainsi qu’elles négocient avec les pouvoirs publics des allégements ou des exonérations de cotisations sociales avant d’accepter un retour. Lorsque ces pouvoirs publics répondent positivement, cela revient à mettre les territoires en concurrence pour l’attraction de firmes qui n’hésiteront pas à repartir si les vents tournent à nouveau. Ce genre de phénomène permet de poser avec une acuité renouvelée une question qui me paraît décisive : ne doit-on pas redéployer les aides sur les personnes elles-mêmes, dans les zones sinistrées (7 % des zones d’emploi), en proie aux délocalisations ? C’est la question qui se pose, aussi, face au problème du site Arcelor-Mittal de Gandrange, dont Nicolas Sarkozy affirme que l’État pourrait prendre en charge « tout ou partie » des 30 millions d’euros d’investissements nécessaires à son maintien. Plus globalement, les aides publiques sont indifférenciées, alors que les pratiques mêmes de délocalisations sont hétérogènes. Certaines entreprises répercutent sur les prix de vente des produits réimportés les coûts de production des pays où elles ont délocalisé. D’autres, au contraire, ne cherchent qu’à renforcer leurs marges et fragilisent les territoires qui les accueillent.

Bernard Devert. Je ne partage pas tout à fait l’appréciation sur le site de Gandrange. Il y a clairement un problème quand on compare les 30 millions d’euros avec les 7 milliards et demi d’euros de bénéfices de Mittal-Arcelor en 2007. La famille Mittal et ses actionnaires ont plus que les moyens de prendre en charge les investissements. Mais il ne faut pas se servir de cela pour masquer une autre donnée, le fait que le site en question n’ait pas bénéficié d’investissement majeur ces dix dernières années. Or, c’est un site unique en France. En effet, cette aciérie fonctionne sur la récupération de métaux issus de l’automobile, sans émission de CO2. On a des coopérations nouvelles qui se mettent en place entre différents secteurs industriels, avec la prise en compte, par exemple, de problématiques environnementales. Ces nouvelles données ouvrent de nouvelles possibilités pour l’industrie en France. À condition de sortir de la logique purement financière qui prévaut actuellement.

Justement, que peut et que doit faire l’État face à la finance pour préserver l’industrie ?

Bernard Devert. Il y a un problème de fond : la faiblesse des sommes réinvesties dans les entreprises. Aujourd’hui, en France, les entreprises disposent de 569 milliards d’euros. Sur cette somme, seuls 20 % sont réinvestis. Or ce qu’on est en train de payer en France, c’est cette faiblesse de l’investissement. L’un des revers de ce non-investissement, de cette absence de dépense pour la formation et le renouvellement des compétences, c’est une politique de bas salaires et de précarité. Aujourd’hui, en France, l’industrie absorbe 70 % de la précarité. Un intérimaire sur deux est embauché dans l’industrie automobile. Je ne vois pas comment on peut développer une industrie si on ne revalorise pas le travail. Il faut aussi poser la question du financement des PME. En France, 70 % de celles-ci dépendent de grands groupes. Or les banques favorisent ces derniers dans l’accès aux crédits, parce qu’elles les jugent plus solvables. C’est un cercle vicieux qui asphyxie l’industrie : pour rester viables, faire face aux exigences des grands groupes, les PME tombent dans la surenchère aux bas salaires, à la dévalorisation du travail. Et donc attirent moins les jeunes. Partant, cela n’incite pas non plus les pouvoirs publics à investir dans le soutien au développement industriel, par une politique d’anticipation sur les besoins de ce secteur, pourtant nécessaire. Savez-vous qu’on a dû rouvrir en urgence des écoles pour les métiers de la fonderie, après que Renault eut décidé de racheter des entreprises de ce secteur ? On avait réduit les emplois en fonderie de 60 % en France, simplement parce que ces industries étaient jugées obsolètes !

El Mouhoub Mouhoud. Effectivement, il y a un problème d’anticipation. Il faudrait cesser de se contenter de stratégies de reclassement « post-choc » et se poser la question, en amont, de savoir quelle industrie risque d’être « choquée » demain, d’ici dix ou quinze ans. L’État avait formulé une réponse au défi industriel au travers des pôles de compétitivité. Mais, au final, pas moins de 67 pôles ont été créés. Cela montre un manque de véritable concertation sur les objectifs. Clairement, ces pôles ont souvent été lancés en fonction de critères beaucoup plus clientélistes qu’industriels. Mais, sur le principe, il faut rendre hommage aux pôles d’avoir enfin compris que les enjeux mondiaux dans la course à la technologie sont des enjeux d’agglomérations, de grandes régions. Donc, si le principe est de créer des effets de masse, en couplant dans un espace géographique la R & D, l’université et l’industrie, la distribution et le marketing, je crois que c’est la bonne voie. À côté de cela, je suis d’accord pour dire qu’il faut une action en faveur des PME. Aujourd’hui, en France, les aides aux entreprises sont concentrées sur les grandes structures et les très petites entreprises (TPE), laissant dépourvues la majorité des PME, qui ne peuvent croître en taille.

Stéphane Israël. Dans mon secteur, on a clairement besoin de PME plus grosses, plus solides, capables de devenir des champions à l’échelle européenne ; des PME capables de se spécialiser dans certaines filières d’excellence, comme les composites. Et pour favoriser cela, on peut effectivement envisager des dispositifs de soutien, des aides pour l’accès au crédit. Ce n’est pas que du ressort de l’État. Les grands groupes comme EADS contribuent eux-mêmes au renforcement de leur chaîne de sous-traitance. EADS a signé une charte en ce sens le 1er juin 2007. Là où le rôle des États me paraît important, c’est, aussi, au niveau monétaire. Dans le respect des statuts de la BCE, nous aimerions que les différents responsables politiques et monétaires de la zone euro se prononcent pour un taux de change plus équilibré vis-à-vis du dollar.

C’est crucial, pour notre industrie aéronautique. Airbus a un seul concurrent : l’américain Boeing. Pris dans ce duopole, on ne peut pas se distinguer uniquement par le fait d’avoir ou non de meilleurs produits que le concurrent. Ce qui fait la différence, c’est le prix auquel on vend des productions sensiblement équivalentes en qualité et la marge que l’on en retire pour préparer l’avenir. Or, aujourd’hui, nos coûts sont en euros, nos revenus en dollars. On paie dans une monnaie forte, on est payé dans une monnaie faible. Nos marges s’en ressentent. Ce problème montre la nécessité pour une industrie comme la nôtre de pouvoir compter sur l’envie de puissance au sein de l’Europe, pas « l’Europe-puissance » un peu mythique à la française, mais une Europe et des États européens qui aient envie de lancer concrètement de grands chantiers, de grands programmes pour leur souveraineté.

Bernard Devert. Les contrats euro-dollar que vous évoquez se font en France, au sein de l’Europe en général. Les contrats de sous-traitance d’industries comme EADS sont passés en dollars auprès de sous-traitants locaux. Ceux-ci, du coup, reportent la charge sur d’autres sous-traitants, et ainsi de suite, jusqu’au dernier maillon de la chaîne, qui, lui, délocalise sa production en Tunisie, au Maroc ou dans d’autres pays à moindres coûts. Moi, je crois à la politique des grands projets, mais appuyée sur une action contre la financiarisation de l’économie, qui étouffe l’industrie. Et cela passe par une revalorisation du travail dans le secteur, je l’ai dit, mais aussi, comme on le propose notamment à la CGT, par des fonds régionaux, à l’échelle européenne, soutenant les industries en fonction de leurs engagements en matière d’emploi, de projets à long terme pour le développement des territoires. Un point important est celui de la gestion de ces fonds, qui doit être transparente, et donc concertée avec les syndicats, les élus, les citoyens, pour éviter, comme c’est souvent le cas aujourd’hui, que des aides publiques partent carrément financer des activités de R & D à l’étranger, dans une stratégie de mise en concurrence des territoires.

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