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Article de Eric AESCHIMANN, Judith RUEFF et Antoine de GAUDEMAR paru dans Libération le 23 octobre 2006

« La France invisible », un pavé dans les marges

lundi 23 octobre 2006 par Eric AESCHIMANN, Judith RUEFF, Antoine de GAUDEMAR
Une vaste enquête sociologique démontre le décalage entre le discours politique et la réalité d’un système saturé par les « nouvelles inégalités ».

Les « invisibles » seront-ils les invités surprises de la présidentielle ? La campagne lèvera-t-elle le voile sur les « inégalités cachées », pour reprendre l’expression d’un haut fonctionnaire gouvernemental ? A six mois du premier tour, un petit parfum de nouveauté flotte sur le débat politique. Fin 2001, la précampagne était dominée par la sécurité (à droite) et les disputes entre alliés (à gauche). Cette fois-ci, qu’il s’agisse du droit au logement, de la carte scolaire, des 35 heures ou des effets de la hausse des prix, les premiers clivages portent sur les questions sociales et, plus précisément, sur les nouvelles formes d’inégalités. Poussés par plusieurs publications, stimulés par la nécessité tactique de se distinguer de leurs devanciers, les aspirants candidats en viennent même à faire de leurs capacités à exprimer la nouvelle donne sociale leur principal atout.

Souffrance. En librairie depuis dix jours, la France invisible constitue l’expression la plus frappante de cette évolution. En 650 pages, les auteurs font parler ceux dont on ne parle pas ou presque. « Banlieusards », « délocalisés », « démotivés », « intermittents de l’emploi », « pressurés », « sous-traités », « déclassés » : l’énumération est saisissante, et il s’en dégage une souffrance sociale d’autant plus cruelle qu’elle est morcelée et semble laisser chacun seul face à son destin. Loin des catégories sociales classiques en vigueur depuis l’après-guerre (classes moyennes, ouvriers, employés, etc.), la France invisible décrit le déploiement des inégalités sur des registres très différents : lieu de résidence, couleur de peau, santé, conditions de travail, type de contrat.

C’est le choc du 21 avril 2002 qui a incité chercheurs et essayistes à prendre conscience que la réalité sociale ne correspondait plus aux canons d’antan. Ce fut par exemple le cas du philosophe Patrick Savidan, qui, estimant que l’élimination de Lionel Jospin avait été « le résultat d’un mauvais diagnostic sur la société française », s’est associé au magazine Alternatives économiques pour fonder l’Observatoire des inégalités, qui publie ce mois-ci son premier Etat des inégalités en France [1]. On y redécouvre qu’un couple qui dispose d’un revenu mensuel après impôt supérieur à 4 077 euros fait partie des 10 % des Français les plus aisés. On y apprend que l’écart d’espérance de vie se creuse entre ouvriers et cadres supérieurs. Que, si les enfants de cadres supérieurs représentent 12 % d’une classe de sixième, ils « pèsent » 42 % d’une classe préparatoire.

D’autres initiatives ­ telle que la République des idées, lancée par Pierre Rosanvallon ­ ont convergé, et, à l’orée de la nouvelle campagne, leur travail de dévoilement commence à porter ses fruits. L’exemple des accidents du travail permet de mesurer le chemin parcouru. Il y a deux ans, le sociologue Philippe Askénazy montre que, contrairement aux idées reçues, ils sont en hausse [2]. « Le thème commence à être repris par les politiques », note le chercheur, qui voit des députés PS s’en emparer. Certes, le sujet n’apparaît pas dans le programme du PS, rédigé au printemps. Mais il est présent dans les blogs de Dominique Strauss-Kahn et Ségolène Royal (mais pas de Fabius). Même l’entourage de Nicolas Sarkozy a manifesté son intérêt pour la question.

Prudence. Autre exemple : les prix. Dans la partie théorique de la France invisible, le sociologue Stéphane Beaud voit dans la stabilité de l’indice de l’Insee au moment du passage à l’euro l’exemple flagrant du décalage entre discours officiel et réalité. Philippe Askénazy ajoute que l’indice évalue les frais de logement à seulement 6 % du budget des ménages, ce qui paraît peu. Et voilà que, reprenant la balle au bond, Ségolène Royal a proposé, lors du premier débat avec ses concurrents du PS, de remettre l’indice à plat, tandis que Sarkozy affirme que l’euro « a masqué une réelle hausse des prix ».

Précarité, déclassement, inégalité scolaire, inégalité de logement : les nouvelles figures de l’inégalité reviennent désormais fréquemment dans les discours de Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn. Quant à Nicolas Sarkozy, depuis la mi-juin, il prend des accents séguinistes pour s’adresser « à cette France qui souffre, dont tout le monde parle, mais à laquelle pourtant on ne parle pas. » A Périgueux, il a promis de rendre opposable le « droit au logement » : un administré en manque de logement pourrait traîner une municipalité devant les tribunaux. Une réédition du coup de la fracture sociale ? Martin Hirsch, président d’Emmaüs, souligne la prudence des candidats, malgré l’emballement : « Ils tâtonnent. En prenant des positions trop tranchées, ils ne savent pas s’ils vont attirer à eux ceux qui souffrent ou s’ils vont faire fuir ceux qui ont le sentiment qu’on ne s’intéresse qu’aux exclus. » Les « invisibles » sont peut-être en train de conquérir leur visibilité. Peut-être...


Dans les failles du monde social

« La France invisible » donne la parole aux effacés du champ citoyen, masse silencieuse et douloureuse qui déborde du seul cadre de l’exclusion.

La France invisible. Sous la direction de Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard, Editions La Découverte, 649 pages, 26 €.

C’est un livre-projecteur. La France invisible veut « allumer l’interrupteur » (selon les mots d’un militant) sur ceux qu’on ne voit pas. Faire entendre ceux qui ne parlent pas. Faire sortir les invisibles des trous d’ombre où le pouvoir et la pensée dominante les laissent végéter. Prisonniers au dépôt. Employée de La Poste en CDD depuis dix ans. Etranger renvoyé au pays et séparé de sa famille. Ouvrière licenciée en dépression. Eternel stagiaire. Surendettée. Et tant d’autres qui partagent le déni de reconnaissance sociale.

Au fil des témoignages ­ classés de A comme « accidentés » à V comme « vieux pauvres » ­, on croise André, Simone, René et Louis. Pendant trente ans, ils ont manipulé des produits chimiques dans une usine à risque. Tous sont atteints de cancer. Mais aucun n’a pu le faire reconnaître comme maladie professionnelle. Autour d’eux, c’est l’omerta, par peur du licenciement.

Injustice. Les invisibles sont des gens en dehors des clous ­ des handicapés qu’on regarde de travers, des homosexuels qui se cachent, des smicards qui n’y arrivent plus. Ils ont la honte, le mépris, un sentiment d’injustice et, parfois, la colère en partage. Mais aucun syndicat. Ces Français-là débordent du cadre plutôt balisé de l’exclusion : sans papiers, sans logement, sans emploi. S’ils sont parfois RMistes ou SDF, souvent d’origine immigrée, ils sont aussi cadres, étudiants, femmes au foyer. Comme Nadjat, informaticienne voilée qui ne trouve pas de boulot. Ils font des métiers qui les passionnent : Carine, éditrice, retournée vivre chez ses parents à 33 ans faute d’embauche ferme. Ils sont salariés, mais dépossédés du sens de leur travail : Hélène ne reconnaît plus son métier depuis le rachat de la librairie par un grand groupe. Contrôles infantilisants, culture du chiffre... Son emploi n’est plus qu’un gagne-pain.

Le livre ne se contente pas d’aligner ces paroles douloureuses. Il entend mettre en lumière les failles des représentations du monde social, qu’elles soient médiatiques, sociologiques, statistiques. Pourquoi l’impact du passage à l’euro sur le pouvoir d’achat a-t-il été si peu étudié ? Pourquoi la notion de « précaire » échappe-t-elle aux mesures chiffrées sur l’emploi ? Comment les bobos ont-ils conquis la presse là où les « travailleurs pauvres » n’ont toujours pas droit de colonnes ?

Filiation. Treize ans après la Misère du monde, l’ambition n’est pas aussi ample, mais les auteurs revendiquent la filiation bourdieusienne. Stéphane Beaud, sociologue à l’université de Nantes, compagnon de route de Pierre Bourdieu et codirecteur de l’ouvrage, s’était penché sur le sort des intérimaires de Peugeot. Au début des années 90, il trouvait les jeunes ouvriers « comme hantés » par leur situation précaire. En 2006, la précarité a gagné du terrain hors du monde industriel. Le droit du travail est grignoté par la flexibilité. La banlieue n’en finit pas de bouillonner. Les jeunes se sentent perpétuellement roulés. D’où cet ouvrage, écrit par des chercheurs et des journalistes. Dévoiler l’invisibilité doit servir, assurent ses auteurs, à passer du sentiment d’exclusion à l’acte de revendication. De révolte ?


Angles morts

Chômeurs, Rmistes, SDF, surendettés, stagiaires, précaires-> rubrique , travailleurs pauvres, déclassés, discriminés, délocalisés : la liste est longue et pas exhaustive de ces nouvelles conditions sociales, génératrices de violence et de souffrance, qui ont peu à peu envahi notre société et notre vocabulaire quotidien. Reprenant un champ magistralement défriché il y a treize ans par Pierre Bourdieu et son équipe de la Misère du monde et labouré depuis par le sociologue Robert Castel, l’ouvrage collectif dirigé par Stéphane Beaud dresse un nouvel inventaire d’un pays négligé et méconnu pourtant en état d’urgence sociale : la France des « invisibles », qui ne forment pas une classe sociale homogène avec des revendications communes, mais qui sont tous unis par la non-reconnaissance et le mépris dans lesquels on les tient. Dans un univers de contrôle omniprésent et d’obsession normative, quadrillé de caméras vidéo et de fichiers sophistiqués, il y a pourtant comme un refus de voir, et donc de considérer, le sort de ces hommes et femmes, jeunes et vieux, français de souche et immigrés, urbains et ruraux, tous oubliés dans les angles morts de la surveillance générale, et qui renvoient une image fractale et fracturée de la société. Peu syndiqués, regardés avec circonspection sinon méfiance par la classe politique dans son ensemble, même à gauche, ces déshérités ne sont de fait pas représentés, et littéralement sous-traités, comme les classes populaires peu à peu disparues du discours politique dominant. Le Pen au second tour en 2002, « non » au référendum européen, émeutes urbaines, manifestations massives contre le CPE : par moments, les « invisibles », que personne n’a su ou voulu voir, se montrent. Et le décalage entre la France officielle et la France réelle devient alors béant et dangereux. C’est dire si, à quelques mois de l’élection présidentielle, cette enquête sur la France invisible tombe à pic.


A savoir

28 auteurs La France invisible, que les auteurs appellent « investigation sociale », a associé 28 auteurs ­ journalistes, sociologues, historiens. L’idée du livre est née en octobre 2005, les enquêtes ont été menées entre janvier et juillet 2006.

En 1993, « la Misère du monde », publié sous la direction de Pierre Bourdieu, avait pour objectif de répertorier les formes contemporaines de la misère sociale. Avec près de 130 000 exemplaires vendus, il a connu un succès public que les ouvrages de sociologie atteignent rarement.

[1] Coéditions Observatoire des inégalités-Belin.

[2] Les Désordres du travail, éditions La République des idées-Le Seuil, 2004.

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