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Article de Lorraine MILLOT paru dans Libération le 16 novembre 2006

La Russie, un pied dans la porte de l’OMC

jeudi 16 novembre 2006 par Lorraine MILLOT

« C e sera la mort de l’industrie russe, suivie d’un cataclysme social », « l’économie russe va enfin se civiliser »... Au moment où la Russie semble toute proche d’un accord sur son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce ­ l’OMC, chargée de promouvoir les échanges entre ses 149 Etats membres ­, les opinions sur ce plongeon dans le grand bain du libéralisme divergent du tout au tout. A l’issue d’une brève rencontre entre George Bush et Vladimir Poutine hier à Moscou, le porte-parole du Kremlin a assuré qu’un accord bilatéral sera signé dimanche à Hanoï, levant le dernier obstacle majeur sur la route de l’OMC. Mais en Russie, les rares experts ayant travaillé la question n’arrivent guère à s’entendre sur les effets prévisibles de cette adhésion. L’entrée de la Russie à l’OMC pourrait rapporter quelque 23 milliards de dollars par an à l’économie du pays, a tenté de chiffrer le magazine économique Expert. Les principaux bénéficiaires seront les métallurgistes et les producteurs d’engrais, qui profitent des bas prix de l’énergie en Russie et dont les exportations sont actuellement très contingentées sur les marchés européens et américains. Mais l’adhésion coûterait aussi quelque 90 milliards à la Russie, toujours selon Expert, pour qui la plupart des industries du pays ­ notamment l’automobile, l’aéronautique, les constructions mécaniques ou l’agroalimentaire, encore peu concurrentielles ­ risquent d’être balayées par les importations étrangères.

« Cuisses de Bush ». « Il faudrait d’abord renforcer nos entreprises et les revenus de notre population », plaide Galina Bobyleva, directrice de l’Union russe des producteurs de volailles. Envahie par les « cuisses de Bush » début 1990, la Russie a réussi ces dernières années à reconquérir peu à peu son marché, grâce à une politique rigoureuse de quotas d’importation et de droits de douane de 25 % sur les poulets étrangers. « D’ici à 2010, nous voudrions réduire la part des importations à 15 ou 20 % du marché, contre 45 % aujourd’hui et 64 % en 1997 », explique Galina Bobyleva. Elle redoute qu’une ouverture trop brusque du marché n’anéantisse cette résurrection du poulet russe.

Une fois dans l’OMC, les taux de douane appliqués à l’entrée en Russie tomberont de 10 ou 12 % de la valeur des produits actuellement à 5 ou 7 %, observe l’homme d’affaires Konstantin Remtchoukov, ancien conseiller au ministère russe de l’Economie et spécialiste de l’OMC. « Ce n’est pas une différence si grosse qu’il y paraît, puisque 30 % environ de nos importations, surtout en provenance de Chine ou de Turquie, ne sont pas dédouanées légalement. Les téléviseurs chinois sont déclarés en douane pour une valeur de 2 dollars. A la frontière, les douaniers corrigent, et les estiment à 100 dollars pièce. Mais en général, les tribunaux donnent raison à l’exportateur car les 2 dollars figuraient bien dans le contrat. » La question de l’OMC est moins cruciale aussi pour l’économie russe que l’évolution des taux de change, souligne cet expert. Il rappelle combien la Russie est encore dépendante du dollar : « Il y a trois ans encore, avec un taux de 30 roubles pour un dollar, la canette de bière hollandaise, qui coûte 1 dollar, était au même prix que la canette russe, soit 30 roubles. Aujourd’hui, avec un dollar qui ne vaut plus que 26,5 roubles, la bière hollandaise est à 26 roubles, tandis que la bière russe, inflation oblige, est maintenant à 36 roubles, sans que rien n’ait changé dans notre régime de taxes douanières. Le renforcement actuel du rouble est très favorable aux importateurs. »

Coups de tête. Protégée par des droits de douane très élevés, sur l’importation des voitures ou avions étrangers, la Russie n’a pas réussi à sauver son industrie automobile ou son aviation, bien en peine de produire des modèles compétitifs, rappellent les libéraux et « oligarques » russes qui font pression sur le Kremlin en faveur de l’adhésion. L’entrée à l’OMC serait importante pour aider à « civiliser » l’économie russe, plaident-ils, et limiter les coups de tête des pouvoirs politiques. Depuis mars, Moscou interdit toute importation de vins géorgiens et moldaves, sous prétexte que certains recèleraient des « pesticides ». La vraie raison est que Poutine ne supporte pas le tournant pro-occidental de ces anciens satellites. A moins que le Kremlin ait surtout voulu faire là la démonstration des malheurs dont il serait capable, si les Etats-Unis retardaient encore son adhésion à l’OMC...

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