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Un Article de Jean-Michel Bezat paru dans Le Monde du 21.09.05

La bataille pour le contrôle de l’Europe de l’énergie est lancée

mercredi 21 septembre 2005 par Jean-Michel Bezat

L ’europe de l’électricité et du gaz est entrée dans l’ère des géants. Engagées à la fin de la décennie 1990, avec l’ouverture des marchés à la concurrence décidée par les Quinze, les grandes manoeuvres ont repris de plus belle. De l’Espagne à la Belgique, de l’Allemagne à la Grande-Bretagne, les offres publiques d’achat (OPA) ­ amicales ou hostiles ­ se multiplient depuis quelques semaines.

Le mouvement de concentration en Europe, amorcé au début de la décennie par les grandes acquisitions d’EDF hors de France, rebondit aujourd’hui en Espagne. Gas Natural a lancé, le 5 septembre, une OPA hostile de 22,5 milliards d’euros sur le numéro un espagnol de l’électricité, Endesa. Le même jour, l’allemand E.ON confirmait sa volonté d’acquérir le britannique Scottish Power.

En juin, Gaz de France a racheté SPE (deuxième électricien belge) avec le britannique Centrica, tandis que Suez annonçait en août le rachat de 100 % d’Electrabel pour 11,2 milliards d’euros. Au Portugal, la fusion de l’électricien EDP et du gazier GDP, contestée par la Commission de Bruxelles, est soumise, mercredi 21 septembre, à la Cour européenne de justice.

Pourquoi de telles fusions maintenant ? "Certaines entreprises, comme E.ON , ont accumulé un trésor de guerre en désinvestissant des télécommunications, de la chimie et de l’immobilier , répond Colette Lewiner, directrice internationale du secteur énergie de Capgemini. Elles peuvent réinvestir dans l’énergie, qui est leur coeur de métier." La hausse des prix de l’énergie a aussi contribué à gonfler les bénéfices des groupes du secteur.

Enfin, la disparition progressive des monopoles publics a obligé les champions nationaux à chercher de nouveaux clients hors de leur marché d’origine. La dérégulation "crée des opportunités, et nous voulons en profiter" pour constituer "un pôle européen fort dans l’électricité" , soulignait Gérard Mestrallet, PDG de Suez, en annonçant le rachat d’Electrabel, l’"EDF belge".

En France, EDF et Gaz de France justifient leur privatisation partielle par la perspective de lourds investissements à venir pour renouveler un parc vieillissant et répondre à l’accroissement de la demande : nouvelles centrales, lignes à haute tension, gazoducs, unités de gaz naturel liquéfié... Les experts de l’Agence internationale de l’énergie estiment que les entreprises et les pays européens de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) devront investir 1 400 milliards de dollars (1 152 milliards d’euros) dans le secteur électrique d’ici à 2030, et plusieurs centaines de milliards dans le gaz.

La part du chiffre d’affaires réalisé par les groupes européens hors de leur pays d’origine est déjà importante : 37 % pour EDF et Endesa, 39 % pourE.ON , 40 % pour Electrabel, 45 % pour l’allemand RWE, 64 % pour le suédois Vattenfall. En revanche, Enel (5 %), Centrica (10 %) et Gaz de France (8 %) vendent encore peu hors de leurs frontières.

L’ouverture internationale s’est accompagnée du développement d’une "offre duale" gaz-électricité aux particuliers et aux industriels, avec les services associés. Désormais, les grands opérateurs se définissent comme des énergéticiens, qui doivent faire jouer les synergies et répondre à la volonté de certains clients de garder une seule facture.

"Les électriciens et les gaziers n’ont pas d’innovations technologiques à offrir à leurs clients, contrairement au secteur de la téléphonie par exemple. Ils doivent donc devenir à la fois fournisseurs et conseillers énergétiques" , explique Mme Lewiner. Certains ont élargi leur offre à l’eau, à l’éclairage ou au chauffage urbain. "Où y a-t-il de l’argent à gagner : dans l’amont et l’accès aux ressources ou dans la recherche du client ? Pour les grands énergéticiens, c’est une question aussi stratégique que difficile " , souligne Jean-Marie Chevalier, directeur au Cambridge Energy Research Associate (CERA). Si les groupes électrogaziers cherchent à développer leurs propres réserves, ils se heurteront aux compagnies pétrolières, plus puissantes, qui se développent dans le gaz pour compenser la baisse des réserves d’or noir.

Gaz de France se bat pour détenir à terme 15 % du gaz qu’il vend (10 % actuellement) et réduire sa dépendance à l’égard du russe Gazprom (25 % de son portefeuille). Tout en rachetant les réseaux de nombreux électriciens et gaziers sur le Vieux Continent,E.ON s’est au contraire rapproché de l’entreprise russe en prenant 6,5 % de son capital, renforçant ainsi la sécurité des approvisionnements de l’Allemagne, avec la bénédiction de Vladimir Poutine et de Gerhard Schröder.

"AU MILIEU DU GUÉ"

D’ici quelques années, Mme Lewiner voit un paysage dans lequel e-on et RWE domineront l’Europe du Nord et de l’Est, "hinterland" historique de l’Allemagne. Les grands groupes d’Europe du Sud prendront des positions chez leurs voisins latins : Endesa est déjà en France (SNET), et en Italie Enel veut participer, à hauteur de 12,5 %, au financement du réacteur nucléaire EPR de Flamanville.

EDF demeurera l’acteur majeur au centre du Vieux Continent, grâce à ses implantations en Grande-Bretagne (EDF Energy), en Allemagne (EnBW) et en Italie (Edison).

En toile de fond de tous ces mouvements : la constitution, enfin, d’un marché unique européen de l’énergie. "Sa naissance est plus difficile qu’on ne l’imaginait et nous ne sommes qu’au milieu du gué" , note M. Chevalier. Cet expert voit peu à peu émerger, à côté d’un marché au jour le jour (où les prix pourraient converger), un marché plus régulé : en contrepartie d’investissements dans des centrales, de gros consommateurs d’énergie (aluminium, chimie, papeterie...) signeront des contrats d’approvisionnement à long terme et à des prix compétitifs. La Finlande a financé ainsi son EPR. La France pourrait l’imiter.


Tension accrue entre Gas Natural et Endesa

Salvador Gabarro, président du gazier espagnol Gas Natural, qui a lancé une offre publique d’achat (OPA) de 22,5 milliards d’euros sur le groupe Endesa, a réclamé, dimanche 18 septembre, "un débat serein, sans passion et sans politisation comme il se doit dans une économie développée" .

L’OPA a été déclarée hostile par le premier groupe d’électricité espagnol. Son président, Manuel Pizarro, a promis de se battre "bec et ongles" contre la tentative de rachat. La justice espagnole a rejeté, lundi, deux recours suspensifs en urgence déposés par Endesa. L’Audience nationale, la plus haute instance pénale espagnole, a estimé qu’il n’y avait pas, dans ce cas, un caractère "d’urgence spéciale" justifiant l’application d’un recours suspensif.

L’opération a suscité de fortes crispations au sein du patronat espagnol et dans la classe politique.

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