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Hervé Kempf , Alain Faujas , Laurence Caramel | Le Monde le 30 mai 2007

La croissance en question

vendredi 1er juin 2007 par Hervé Kempf, Alain Faujas, Laurence Caramel

Croissance,croissance, croissance ! Economistes, politiques, entrepreneurs, journalistes, tous n’ont que ce mot à l’esprit quand il s’agit de parler des solutions à apporter aux maux de la société. Souvent, ils oublient même que leur mot fétiche n’est qu’un moyen, et le posent en objectif absolu, qui vaudrait par lui-même.

Cette obsession, qui rassemble la droite et la gauche, est aveugle à l’ampleur de la crise écologique : changement climatique, mais aussi crise historique de la biodiversité et contamination chimique de l’environnement et des êtres. C’est que l’instrument qui sert de boussole aux responsables, le PIB (produit intérieur brut), est dangereusement défectueux : il n’inclut pas la dégradation de la biosphère. Cela signifie que nous contractons à l’égard de celle-ci une dette toujours croissante. La dérégulation émergente des grands écosystèmes planétaires est le prix de cette dette. Si rien ne change, les annuités ne vont plus cesser de s’en alourdir.

L’obsession de la croissance est aussi idéologique, car elle fait abstraction de tout contexte social. En fait, la croissance ne fait pas en soi reculer le chômage : "Entre 1978 et 2005, le PIB en France a connu une croissance de plus de 80 %, remarque Nicolas Ridoux dans le journal La Décroissance d’avril. Dans le même temps, non seulement le chômage n’a pas diminué, mais il a doublé, passant de 5 à 10 %." Le Bureau international du travail et la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement confirment : malgré une hausse du PIB mondial de 5 % par an, le chômage ne diminue pas. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale observent aussi que l’élévation du PIB ne fait pas reculer la pauvreté ni l’inégalité. En réalité, l’invocation permanente de la croissance est un moyen de ne pas remettre en cause l’inégalité extrême des revenus et des patrimoines, en faisant croire à chacun que son niveau de vie va s’améliorer.

Il y a urgence à réinterroger le sens et le contenu de cette obsession moderne. Une piste nouvelle est de viser la réduction des consommations matérielles, c’est-àdire des prélèvements que nous faisons sur les ressources naturelles. Un rapport du Parlement européen, présenté en mars par la députée Kartika Tamara Liotar, le propose : "Il convient de réduire par quatre, à l’horizon 2030, la consommation de ressources primaires non renouvelables dans l’Union européenne."

Rares sont les politiques qui prennent conscience de l’urgence. Le 16 janvier, dans une conférence de presse à Paris, Alain Juppé déclarait : "C’est une autre croissance qu’il faut inventer, qui s’accompagne d’une décroissance des gaspillages, et nous avons besoin, dans un monde frappé par la pauvreté et les inégalités, d’une croissance moins consommatrice des énergies et des ressources non renouvelables, une croissance respectueuse des équilibres naturels, une croissance qui s’accompagne d’autres modalités de consommation et de production." Très beaux mots. Qu’il faut faire vivre, Monsieur le Ministre.


Institutions La Banque mondiale révise sa doctrine sur le développement

La communauté des économistes internationaux est en train de réviser sa doctrine sur le développement, qui date de près de vingt-cinq ans. Dans les années 1980, l’équation était simple : il fallait favoriser la croissance du produit intérieur brut des pays en développement pour que le niveau de vie de leurs habitants s’élève. En effet, estimait-on, pourrait alors s’enclencher un cercle vertueux de la consommation et de l’investissement capable d’assurer un enrichissement collectif, régulier et autoentretenu.

En 1989, l’économiste américain John Williamson énonça les dix commandements faits aux économies sous-développées ou émergentes pour amorcer et alimenter cette croissance. Connus sous le nom de "consensus de Washington", ces dix préceptes s’appellent : discipline budgétaire, suppression des subventions, orthodoxie monétaire, dévaluation de la monnaie, libéralisation des échanges commerciaux, libéralisation des mouvements de capitaux, privatisation, déréglementation, réforme fiscale et renforcement du droit de propriété.

ORTHODOXIE ÉCONOMIQUE

Fondée sur une confiance absolue dans le marché, cette doctrine a apparemment réussi. En 2007 et pour la cinquième année d’affilée, la croissance mondiale approchera selon le FMI (Fonds monétaire international) les 5 %, renouant avec les scores des années 1960. La Chine continuera à caracoler en tête avec plus de 10 % de croissance ; l’Inde sera juste derrière avec 8,4 %. Les continents et les régions qui ont tant besoin de ces progrès seront à la fête : on annonce +6,2 % pour l’Afrique longtemps laissée pour compte et +5,5 % pour l’Amérique latine, l’Europe centrale ou le Moyen-Orient.

Pourtant, les critiques n’ont pas manqué à l’égard du consensus de Washington. Mais elles commencent seulement à persuader la communauté internationale que la situation est moins rose qu’il ne semble. Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et de nombreux autres chercheurs ont démontré que la croissance n’est pas corrélée avec le respect de l’orthodoxie économique. Certes, les "dragons" Hongkong et Singapour sont exemplaires d’une libéralisation totale, mais la Corée ou le Chili - cités eux aussi pour leur réussite - ont maintenu des politiques hétérodoxes, où déficits budgétaires et protectionnisme conservaient leur place.

D’autre part, on découvre que la croissance ne signifie pas automatiquement le développement ou même le reflux de la pauvreté. Le Bureau international du travail (BIT), par la voix de son directeur général, Juan Somavia, ne cesse de dénoncer le maintien d’un taux de chômage mondial à plus de 6 % malgré la croissance élevée. La Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (Cnuced) souligne que le monde vit une croissance "sans emplois" en raison de la concurrence à outrance.

La Banque mondiale elle-même est en passe de reconnaître qu’elle s’est illusionnée. Fin 2006, un audit qu’elle avait commandé a vivement critiqué une de ses études claironnant que "la croissance est bonne pour les pauvres", relevant que les conclusions de cette étude "étaient fragiles et incertaines". Son économiste en chef, le français François Bourguignon, a déclaré à plusieurs reprises que les inégalités entre pays se sont accrues et que la pauvreté fait de la résistance. Son homologue du FMI, Simon Johnson, a reconnu, en avril, lors de l’assemblée annuelle des deux institutions, que la répartition des bénéfices de la mondialisation était inégale.

Dans une économie en croissance, il est inévitable que les écarts entre les pays et entre les individus s’aggravent, selon ces économistes : en situation d’accélération économique, les agents les mieux informés et organisés sont les premiers à profiter des opportunités de la croissance. Mais la suppression des filets sociaux et des interventions étatiques empêche la correction de ces déséquilibres.

C’est pourquoi réapparaît depuis deux ou trois ans dans les textes de la Banque mondiale, du FMI et même de l’Organisation mondiale du commerce la nécessité d’une présence publique dans le domaine des infrastructures, mais aussi de l’agriculture et de la protection sociale. L’Etat, lui aussi, est nécessaire pour que la croissance se mue en développement durable. Sinon, laissée à elle seule, elle semble ne pas y parvenir.


Affaires Les entreprises explorent les promesses d’une "autre croissance"

"Croissance verte" ou"autre croissance", l’idée n’est apparue que récemment. Les économistes patentés prenaient soin d’ignorer les débats sur le développement durable. Le réchauffement climatique a bousculé les frontières. Et il n’est plus rare de voir l’un de ces experts prôner sérieusement une révolution écologique. Nicholas Stern, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et conseiller de Tony Blair, en est un peu devenu le symbole en publiant à l’automne 2006 son rapport sur "Les aspects économiques du réchauffement climatique" (Stern Review on the Economics of Climate Change). Cette somme de 600 pages aura sans doute fait autant pour secouer les consciences des milieux dirigeants que le spectacle de la fonte des glaciers ou les dérèglements répétés du ciel. Son message est double : le premier affirme que l’inaction aurait un coût infiniment plus lourd que l’action elle-même. Ne rien faire serait s’exposer à voir s’envoler entre 5 % et 20 % du produit intérieur brut mondial à l’horizon 2050, alors qu’il "suffirait" de dépenser chaque année 1 % de cette richesse pour limiter la hausse moyenne des températures à 2 degrés d’ici à la fin du siècle. Mais - c’est son second message -, "le monde n’a pas besoin de choisir entre éviter le changement climatique et promouvoir la croissance".

Les deux objectifs seraient compatibles, à condition d’inventer une nouvelle croissance économe en carbone pour limiter les rejets de gaz à effet de serre. "C’est tout à fait possible, assure Philip Bagnoli, économiste à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). La faisabilité technologique est moins un obstacle que l’absence de volonté politique. Or, pour s’engager - que ce soit parce qu’émettre du carbone coûtera de plus en plus cher ou que ce soit pour profiter d’incitations publiques à produire propre -, les entreprises ont besoin de visibilité." Celle-ci fait défaut. L’avenir du protocole de Kyoto demeure une inconnue après 2012. L’Union européenne a lancé, seule, en 2005, ce qui est aujourd’hui le plus important marché de permis d’émission de gaz à effet de serre, mais à l’avenir incertain.

Si seule une entreprise sur dix mesure totalement ses émissions de gaz carbonique, selon une étude réalisée en mai par l’Economist Intelligence Unit auprès de 634 d’entre elles à travers le monde, il semble cependant qu’elles sont de plus en plus nombreuses à se préoccuper de leur impact écologique. "Tous les industriels européens cherchent à trouver des solutions alternatives aux énergies fossiles, car elles font l’hypothèse que la tonne de CO2 émise pourrait leur être facturée aux environ de 30 dollars d’ici une quinzaine d’années", explique Eric Duvaud, responsable du développement durable, chez Ernst & Young. La fin annoncée du pétrole est évidemment une autre motivation.

Les économistes convertis mettent aussi en avant les gisements d’activité et d’emplois que recèle cette nouvelle façon de penser la croissance, notamment dans le secteur de l’habitat et de la construction, responsable d’un quart environ des rejets de CO2. La Commission européenne, qui s’est engagée à réduire de 20 % sa consommation d’énergie d’ici à 2020, prévoit ainsi la création d’un million d’emplois.

Il serait même possible de faire davantage, selon un rapport intitulé Changement climatique et emploi, et présenté en mai au Congrès des syndicats européens par le cabinet d’expertise Syndex. Les analystes estiment que les mesures visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 40 % d’ici à 2030 pourraient générer un million de postes dans le bâtiment, du fait des travaux correspondant à une haute qualité énergétique. Le transport recèle aussi un "énorme potentiel" de création d’emplois dans les modes de transports alternatifs, selon l’étude, soit environ 300 000 emplois en Europe. Et les pertes d’emplois liées à une baisse de l’ordre de 16 % de la consommation d’électricité seraient largement compensées par l’augmentation des énergies renouvelables.

Faire des affaires tout en prenant soin de la planète semble ainsi pouvoir être une opération "gagnant-gagnant" dans les secteurs à l’abri de la concurrence internationale. En revanche, sur une scène mondiale où les règles ne sont pas - et pour longtemps encore - identiques, le "dumping climatique" pourrait bien devenir une nouvelle arme dans la compétition internationale.

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