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Un article paru dans l’Humanité le 10 janvier 2005

La dictature de la spécialisation flexible

mardi 10 janvier 2006

Une analyse critique des conséquences de la concentration économique, sur le travail et la société, au masculin et au féminin. Le turnover est devenu un outil de management comme un autre.

La Dictature du succès. Le paradoxe de l’autonomie contrôlée et de la précarisation, par Béatrice Appay, L’Harmattan, 2005, 164 pages, 22,50 euros.

La sociologue Béatrice Appay a formulé, paradoxal dans les termes, le concept de « l’autonomie contrôlée », afin de rendre compte des injonctions auxquelles les salariés doivent bien répondre : « Chacun, chacune se doit d’être formé, mobile, performant, efficace... » Afin de « rendre lisible » le capitalisme contemporain, elle souligne que cela concerne, au-delà de la sociologie du travail, « la fabrication de l’individu moderne » (page 240).

Son ouvrage rend compte du processus de concentration socio-économique en lien avec la sous-traitance en cascade. Celle-ci permet, par exemple, à une PME des États-Unis, disposant de quelques centaines de salariés, de mettre à l’ouvrage une masse énorme de salariés partout dans le monde et autant de groupes impliqués dans la réussite de leur petite entreprise, aux côtés de leurs patrons : « La dictature du succès » (page 97).

La contrainte, c’est « ça ou le chômage ! » Dans le commerce, aujourd’hui, à l’appui du « consensus construit autour de la flexibilisation productive » (page 165), cinq groupes seulement contrôlent la vente de plus de 90 % des produits de grande consommation à travers leurs centrales d’achat » (page 221).

L’auteure ironise devant le thème du « dépassement » ou de la « fin du travail » : pour le patronat et la légalité, il s’agit de faire renoncer les salariés à l’idée de la réduction collective, égalitaire du temps de travail » (page 177). Dans le même temps augmentent des atteintes à la santé « dont furent témoins les médecins du travail » (page 125). Une recherche codirigée par Annie Thébaud-Mony et Béatrice Appay en rendait compte (Précarisation sociale, travail et santé, IRESCO, 1997).

Que les femmes soient les plus atteintes par ces innovations n’étonnera pas et plusieurs chapitres sont consacrés à ces situations.

Le turnover est devenu un outil de management comme un autre, « la violence organisationnelle est inscrite dans l’organisation du travail elle-même. L’individualisation salariale en est un élément moteur. Fondamentalement silencieuse... » (page 216). En écho, trois trajectoires de vie de chômeuses (chapitre 7) montrent leurs réelles aspirations.

Un choix de management, la « spécialisation flexible », se comprend comme « un phénomène politique majeur de l’histoire du capitalisme contemporain » (page 112) : « Fragmentez les entreprises », conseillaient les stratèges en 1980, motivés par la plus grande facilité des salariés à s’organiser dans les grandes unités de travail.

L’auteure présente avec pertinence quelques enjeux : si « chacun se socialise à ce qui hier encore était inacceptable » (page 170), en même temps se produit « une condition commune dont la conscience individuelle et collective commence à apparaître » (page 197). Cet ouvrage incite à reprendre la discussion sur les potentialités de l’« automation » et de la révolution informationnelle.

Le possible dépasse de loin le réel tel qu’il a été mis en forme par la domination.

Pierre Cours-Salies, sociologue

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