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article de YANN LE GALÈS paru dans Le Figaro du 4 septembre 2006

La fusion Alcatel-Lucent à l’épreuve des actionnaires

lundi 4 septembre 2006 par YANN LE GALÈS
Serge Tchuruk et Pat Russo rencontrent jeudi leurs actionnaires pour les convaincre de donner leur feu vert au mariage entre leurs deux groupes. Les deux dirigeants doivent faire face à une fronde des opposants des deux côtés de l’Atlantique.

CINQ MOIS après l’annonce de leur mariage le dimanche 2 avril, le français Alcatel et l’américain Lucent franchissent les derniers obstacles à leur fusion. Après avoir obtenu le 7 juin le feu vert de la division antitrust du département américain de la Justice et le 24 juillet celui de la Communauté européenne, Pat Russo, PDG de Lucent, et Serge Tchuruk, PDG d’Alcatel, ont multiplié pendant les dix derniers jours d’août les présentations devant les investisseurs américains et européens. Ils vont encore devoir convaincre jeudi leurs actionnaires de voter pour leur projet. Pat Russo se livrera à ce difficile exercice au théâtre DuPont à Wilmington dans l’État du Delaware et Serge Tchuruk au Palais omnisports de Bercy à Paris.

Sauf coup de théâtre, les épargnants français et américains et les fonds (qui sont les premiers actionnaires des deux entreprises) devraient dire oui à cette fusion qui donne naissance au numéro deux mondial des télécommunications, derrière l’américain Cisco. Mais Serge Tchuruk et Pat Russo doivent affronter quelques opposants qui ont multiplié les attaques ces derniers jours des deux côtés de l’Atlantique. Mécontents de la disparition de plusieurs milliards d’euros de capitalisation boursière depuis l’annonce du rapprochement, ils critiquent le prix payé ainsi que la mauvaise santé industrielle et financière de Lucent.

Désaccords sur le prixAux États-Unis, des actionnaires reprochent au groupe français de ne pas payer assez cher Lucent. Certains ont demandé le report de l’assemblée générale de Lucent. Un tribunal du New Jersey se prononcera mercredi sur leur requête. Une plainte similaire a été déposée à New York.

En France, les opposants appellent à voter non pour des raisons opposées. Ils estiment qu’Alcatel paie trop cher un Lucent en piètre forme. Ils assurent que Serge Tchuruk prend un véritable risque financier. Le groupe américain doit faire face à des engagements importants pour financer les retraites de ses salariés. Il a lancé à la mi-juillet un avertissement qui a renforcé leurs craintes. « Les termes de la transaction ne sont pas justes pour les actionnaires d’Alcatel. Il y a également un risque de dégradation de la gouvernance d’entreprise du nouvel ensemble », assure Pierre-Henri Leroy, président de Proxinvest, un cabinet de conseil aux investisseurs. Violemment opposé au mariage, il souhaite que le rejet de la fusion entraîne le départ de Serge Tchuruk. Une partie de son diagnostic est partagée par l’Association des actionnaires minoritaires (Adam). « Le danger est qu’Alcatel serve à renflouer Lucent », observe Colette Neuville, présidente de l’Adam. Elle prône un rapprochement avec le suédois Ericsson.

Cette guérilla est révélatrice de l’inquiétude de certains actionnaires tant les entreprises de télécommunications ont connu le meilleur et le pire ces dernières années. Le difficile rapprochement entre Alcatel et Lucent en témoigne. Leur fusion aura demandé presque cinq ans. Le premier projet date du second semestre 2001. Mais les deux groupes frappés par l’éclatement de la bulle de l’Internet renoncent fin mai 2001. Chacun met de l’ordre chez lui. La purge est brutale. Entre 2000 et 2005, Lucent divise son chiffre d’affaires par plus de trois. Ses effectifs tombent de 126 000 à 30 500. Alcatel se recentre sur les seules télécommunications en vendant notamment sa participation dans Alstom pour éviter la catastrophe. Son chiffre d’affaires passe de 31,4 milliards à 13,14 milliards. Ses employés de 131 000 à 58 000. Serge Tchuruk réussit à donner un nouveau souffle à l’entreprise en réussissant le pari technologique du mariage de la télévision, du téléphone et de l’Internet.

Pendant le traitement de choc, les discussions se poursuivent. Entre 2002 et 2005, les dirigeants évoquent à intervalle régulier une possible fusion. Tout s’accélère début 2006. Car la donne a totalement changé. Les grands clients sont moins nombreux. Les opérateurs américains ont multiplié les fusions. De nouveaux concurrents industriels, les Chinois, deviennent menaçants. Résultat, Alcatel et Lucent ne sont pas les seuls à regrouper leurs forces. En octobre 2005, le suédois Ericsson a avalé l’anglais Marconi mal en point. En juin, l’allemand Siemens a créé une société commune avec le finlandais Nokia. La redistribution des cartes se poursuit. Alcatel a repris vendredi dernier les activités radio UMTS du canadien Nortel.


Un subtil partage de pouvoir franco-américain

Alcatel-Lucent, qui attend le feu vert des autorités américaines, aura son siège à Paris, mais sera dirigé par une Américaine, sous l’oeil d’actionnaires anglo-saxons.

LA COURSE à la mondialisation et aux technologies met à mal un certain patriotisme économique. Le nouvel Alcatel-Lucent sera présidé par le Français Serge Tchuruk qui va devenir président non exécutif du conseil d’administration. Mais il sera dirigé par Pat Russo, une américaine qui a accompli toute sa carrière outre-Atlantique. Le symbole est d’autant plus fort qu’aucune des entreprises françaises du CAC 40 n’est dirigée par une femme. La composition de l’équipe dirigeante montre également que, dans ce métier, la recherche de talents a la planète pour terrain de chasse.

L’état-major du nouveau groupe, fort de quatorze membres, compte sept Français, cinq Américains, un Belge et un Australo-Britannique. Ce dernier, Mike Quigley, était présenté comme le successeur de Serge Tchuruk avant la fusion. Sur les trois femmes de la garde rapprochée de Serge Tchuruk et Pat Russo, une seule est française alors que deux sont américaines.

Le temps où les investisseurs français jouaient les premiers rôles est également révolu. Les actionnaires d’Alcatel détiendront certes environ 61 % du capital et 62 % des droits de vote du nouvel ensemble. Mais les investisseurs américains jouent les premiers rôles. Les deux premiers actionnaires d’Alcatel et de Lucent sont Brandes Investment et Fidelity. Cet affranchissement des réalités nationales a des limites. Serge Tchuruk et Pat Russo ont été soucieux de ne pas blesser les susceptibilités des responsables politiques français et américains. Ils ont été d’autant plus pragmatiques qu’ils attendent encore le feu vert du comité américain sur les investissements étrangers dont la décision doit être paraphée par Georges Bush. Ils se sont livrés à une savante alchimie pour faire taire les susceptibilités nationales. La composition du conseil d’administration compte six membres désignés par Alcatel et six par Lucent. Les deux administrateurs indépendants seront désignés par les deux parties. L’un sera français. L’autre européen.

Les deux dirigeants ont également pris soin de désamorcer toutes les causes capables de réveiller le protectionnisme au nom d’une certaine conception de la sécurité nationale. Chaque groupe a « sanctuarisé » ses activités sensibles. Lucent a créé une filiale qui abrite les activités travaillant uniquement pour le gouvernement américain. Elle sera dirigée par trois administrateurs de nationalité américaine dont la nomination est approuvée par l’administration républicaine.

Alcatel s’est désengagé des satellites en les confiant à Thales au capital duquel il est monté. Mais ses administrateurs chez Thales doivent être des citoyens de l’Union européenne. Car la défense est sans doute le dernier secteur où Français et Américains défendent de toutes leurs forces leur pré carré.

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