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Stéphane Sirot | L’humanité le 25.11.2007

La grève : "Une étape saine, si chacun tient sa place"

lundi 26 novembre 2007 par Stéphane Sirot
Stéphane Sirot, historien, spécialiste des mouvements sociaux [1]

« Fluidifier les rapports sociaux. » Cette expression d’actualité résume bien le rôle historique de la grève. Jusqu’en 1864, elle était illégale. Deux conséquences en - découlaient. D’une part, la répression répondait souvent aux grèves qui, malgré les interdits, gagnaient l’atelier et l’usine. D’autre part, dénier aux ouvriers la possibilité de protester contribuait à les maintenir en marge de la société, avec des droits limités et des conditions d’existence médiocres. Les lois dépénalisant la grève (1864) et autorisant le syndicalisme (1884) marquent la reconnaissance de ces faits sociaux en train de gagner en ampleur. Elles s’inscrivent dans une démarche balbutiante d’intégration des ouvriers, à un moment où le champ politique se montre plus sensible à la « question sociale ». Un souci régulateur - accompagne également ces initiatives. De fait, grève et syndicalisme ont contribué à canaliser, à dompter l’expression des mécontentements.

Avec la IVe République (1946), la grève devient un droit constitutionnel. Un système de régulation conflictuelle des rapports sociaux s’installe : le rapport de forces précède la négociation, dont l’aboutissement est de plus en plus souvent une transaction. Ce système a fonctionné tout au long des « trente glorieuses ». Il a commencé à se gripper avec la crise économique, la montée en puissance du néolibéralisme économique et le triomphe d’une citoyenneté consumériste et individualiste.

La rhétorique de la « prise d’otages » et la dictature de la majorité se sont imposées. Selon la vulgate dominante, la grève serait illégitime puisqu’elle gêne le plus grand nombre et s’oppose à des revendications soutenues par l’opinion. Surfant sur cette vague, la loi d’août 2007 imposant un service garanti dans les transports publics vise à tuer la capacité de nuisance de la grève. Là réside la remise en cause la plus profonde de ce droit. Cela ne peut qu’être préjudiciable au salariat et à la démocratie.

Préjudiciable à la démocratie, car prétendre que les volontés de la majorité sont forcément incontestables est contraire à ses principes : la vie en société dans un État de droit consiste aussi à assumer les contradictions et à permettre aux minorités de manifester pleinement leurs désaccords. Nuisible au salariat, car rendre impopulaires ou sans effet ses modes de contestation, c’est la garantie du triomphe de l’équité par le bas, comme on le voit aujourd’hui.

Les salariés, la société ne peuvent se passer de la grève. Elle est une étape saine dans un processus de négociations, si chacun des acteurs tient sa place. À commencer par l’État, qui se défausse de ses responsabilités et fait mine d’ouvrir des négociations, tout en déclarant que l’essentiel n’est pas discutable ! Quant aux syndicats, leur rôle n’est pas de substituer au fameux principe de Maurice Thorez : « Il faut savoir terminer une grève dès lors que satisfaction a été obtenue sur les revendications les plus essentielles »… par cette autre logique, endossée par les grandes confédérations dans l’actuel conflit sur les retraites : « il faut savoir terminer une grève avant même de l’avoir commencée et d’avoir obtenu des concessions majeures » !

[1] Auteur de la Grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Éditions Odile Jacob, 2002.

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