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Un article de Bruno Odent paru dans L’Humanité le 18 avril 2006

La jeunesse allemande dans la machine à flexibiliser

mardi 18 avril 2006 par Bruno Odent
Reportage . L’écho rencontré par le mouvement anti-CPE ne s’explique pas seulement par l’existence d’un projet analogue outre-Rhin, mais par le supplément de galères qu’induit la récente réforme du marché du travail.

« N’allez pas écrire que je suis dans la misère. » La jeune fille fluette, d’apparence presque malingre, galère depuis des années. Mais elle se méfie des médias et elle a sa fierté : « Je survis dignement, lance-t-elle presque agressive. Je suis comme des milliers et des milliers d’autres jeunes condamnés à la débrouille que l’on s’emploie désormais à culpabiliser sans cesse. » Karin Weingarten (vingt-sept ans) a arrêté, il y a trois ans ses études de psychologie avec comme diplôme l’équivalent de la licence française. Aucune chance de trouver du travail dans ses compétences pour cause de coupes sombres dans les budgets publics consacrés à la santé : elle alterne entre chômage et petits boulots (vendeuse dans un supermarché de produits biologiques, réceptionniste téléphonique dans le centre d’appel d’une société de ventes par correspondance).

Depuis quelques mois après une nouvelle période sans travail, elle ne perçoit plus qu’une « aide » de moins de 350 euros. Karin est « devenue Harz IV ». Terrible expression passée dans le langage courant, en particulier chez les jeunes. Elle signifie que l’on tombe sous le coup de la réforme du marché du travail mise en application, il y a un peu plus d’un an, qui raccourcit les délais d’indemnisation pleine et entière. « Cela veut dire aussi, précise Karin, que, sous peine d’être privé de toute ressource, je n’ai le droit de refuser aucune proposition, y compris ces fameux jobs à 1 euro que propose la ville » (On rajoute à « l’aide » de 350 euros des agences de l’emploi un « salaire » de 1 euro de l’heure versé par des collectivités locales ou des associations généralement pour des travaux d’utilité publique - NDLR).

Super machine à flexibiliser, la réforme était aussi censée faire baisser le nombre de chômeurs, au moins dans les statistiques. Le résultat est désastreux : la précarité a explosé et le nombre officiel de personnes sans emploi flirte toujours avec la barre des 5 millions. Suprême raffinement, une nouvelle disposition adoptée en février coupe l’aide au logement des jeunes chômeurs de longue durée de moins de vingt-cinq ans, sous prétexte qu’à cet âge, ils peuvent encore « être hébergés sous le toit familial ».

« Les discriminations s’aiguisent ainsi sans cesse frappant de plein fouet les plus jeunes, les seniors et les immigrés », s’insurge Julia Wideman (vingt-quatre ans), étudiante à l’université libre de Berlin (Freie Universität) et membre de la direction régionale du Linkspartei-PDS. Un contexte qui explique, souligne Julia, « le vrai courant de sympathie suscité par le mouvement anti-CPE en France chez les étudiants ». Et cela en dépit du tir de barrage allumé par la plupart des médias présentant la France comme un pays « décidément irréformable et incapable de se moderniser » (Die Welt).

Les jeunes Allemands ont d’autant plus de raisons de se sentir interpellés par les résistances françaises que la grande coalition a un projet quasi analogue au « CPE » dans ses tiroirs. Sauf qu’il s’appliquerait, lui, à toute nouvelle embauche, quel que soit l’âge du postulant. De quoi pour les syndicats « menacer de se mettre à parler français », selon les mots de Markus Plagmann, dirigeant des jeunes d’IG Metall pour la région de Berlin, du Brandebourg et de la Saxe. Si un mouvement à l’échelle de celui que vient de connaître la France ne lui paraît « pas mûr » encore aujourd’hui, le jeune homme souligne combien la montée du ras-le-bol à l’égard des démontages sociaux, de la compression des rémunérations, des allongements du temps de travail alimente aussi, outre-Rhin, un regain de mobilisation. Aux aspects exceptionnels, comme cette grève de neuf semaines dans les services publics des Länder ou ces multiples débrayages d’avertissement « fortement suivis dans la métallurgie » ces derniers jours. Des grèves qui ne visent pas seulement une augmentation de 5 %, après plusieurs années de gel des rémunérations, mais aussi des investissements dans la formation et l’apprentissage, de plus en plus abandonnés par les firmes.

La précarité est ainsi d’autant plus répandue dans le milieu des jeunes les plus défavorisés, les moins qualifiés que le système dual de formation en alternance qui faisait encore figure de modèle européen, il y a une quinzaine d’années, n’est plus aujourd’hui que l’ombre de lui-même. Les entreprises, obsédées par la réduction des coûts, préfèrent recruter des personnes souvent surqualifiées issues des universités et financent de moins en moins de places d’apprentis. Un problème extrêmement lourd, car il touche à la capacité d’intégration de la société allemande. « Notre système scolaire est extrêmement sélectif et pour beaucoup de jeunes orientés vers la voie de garage qu’est la Hauptschule (établissement de formation générale), la perspective d’obtenir une place en apprentissage n’existe plus, » explique Nele Hirsch.

La jeune députée (vingt-sept ans) du Linkspartei-PDS au Bundestag, spécialisée sur les questions de formation, souligne la cohérence des attaques anti-sociales mises en oeuvre partout avec la construction libérale de l’Union européenne. Ces évolutions sont inscrites dans la stratégie de Lisbonne adoptée en l’an 2000 qui met l’accent « non pas sur l’élévation indipensable des niveaux de qualification », mais sur « le développement - dans cet extraordinaire jargon bruxellois - de l’employabilité et de l’adaptabilité des personnes ». D’où la nécessité de rupture avec cette stratégie de précarisation, « de véritable appauvrissement des populations », souligne Nele Hirsch, pour porter à ce niveau européen les résistances et les alternatives.


Jeunes immigrés en première ligne

La crise des systèmes d’éducation et de formation en alternance bouche les perspectives pour les jeunes d’origine étrangère et sape dangereusement les bases de l’intégration.

Un débat sur l’échec de l’intégration a fait irruption outre-Rhin suite à l’émotion suscitée par l’appel au secours des profs d’un établissement scolaire du quartier de Neukölln à Berlin, où vivent beaucoup d’immigrés d’origine turque. « Les violences deviennent quotidiennes. Nous n’arrivons plus à les maîtriser », indiquaient les enseignants de l’établissement de formation générale (Hauptschule) Rütli. Plusieurs médias se sont engouffrés dans la brèche pour décréter en une la « fin de l’utopie multiculturelle » et certains dirigeants politiques comme le chrétien-social (CSU) Edmund Stoiber en ont profité pour durcir le ton à l’égard des immigrés en exigeant d’eux un « plus grand effort d’adaptation » sous peine d’être reconduits aux frontières.

Au siège de la fédération turque de Berlin (Türkischer Bund), la sociologue Eren Ünsal dénonce la propagation d’un climat très malsain suscité par ces récupérations populistes. Elle souligne combien les jeunes immigrés sont les premières victimes d’un système d’éducation allemand très sélectif. « Dans les établissements comme celui de Neukölln s’entassent, en fait, tous les élèves en situation d’échec. Et comme l’offre de places d’apprentis ne cesse de se réduire à la sortie du cursus scolaire, il n’y a tout simplement pas d’autre issue que le chômage ou la précarité extrême. C’est là qu’il faut chercher les raisons de la montée de la violence et des actes d’incivilité chez les jeunes. Les menacer de les renvoyer « chez eux », en fait dans un pays qu’ils ne connaissent pas, parce qu’ils ne satisferaient pas bien au test de langue ou de civilisation que du coup l’on désire introduire, c’est jeter de l’huile sur le feu. »

Nihat Özdemir (vingt ans) habite depuis toujours le quartier de Neukölln. Sorti de l’école, il y a deux ans, son examen de fin d’étude en poche, il a été blackboulé de stages en happenings visant à « élever sa capacité » à mieux se vendre sur le marché du travail. Il a rempli des dizaines de curriculum vitae. « Eux, là-bas, ont renoncé, ils trafiquent, je ne veux pas en arriver là », dit-il en désignant quelques jeunes, plantés un peu plus loin au pied d’un immeuble et qui suivent intrigués notre conversation. « Mais, ajoute-t-il aussitôt, comme par souci d’être le plus honnête possible, j’ai moi-même perdu l’espoir. Je suis totalement à bout de nerfs. C’est une saloperie la façon dont les jeunes se font avoir. Des stages à n’en plus finir, des trainings pour lqui ne servent à rien, des lettres et des lettres pour postuler quelque part. Et à la fin tout est à nouveau comme avant. On n’a rien, ou plutôt si on a perdu temps. » B. O.

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