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Carine Clément | L’Humanité du 7 mai 2007

La lutte syndicale russe sort de l’hiver

lundi 7 mai 2007 par Carine Clément
Russie . Le mouvement social chez Ford en février fait tâche d’huile dans le secteur automobile. À Moscou, les ouvriers de l’usine Renault forment leur comité syndical.

L’exemple des ouvriers de Ford (région de Saint-Pétersbourg) est contagieux. Depuis leur grève du 14 février dernier (un jour seulement a suffi pour faire céder la direction, évènement exceptionnel dans la Russie d’aujourd’hui, où la grève est presque légalement impossible), le mouvement syndical russe s’organise à grande vitesse dans les usines automobiles, en partie au travers du syndicat interrégional des travailleurs de la construction automobile, récemment fondé à l’initiative du syndicat de Ford.

Le 25 mars, un syndicat a vu le jour chez Renault Avtoframos à Moscou, filiale russe de la multinationale française, qui embauche 2 500 personnes, en majorité des jeunes de moins de trente ans, dont beaucoup de femmes. La direction est majoritairement française, les chefs d’atelier majoritairement russes, et les ouvriers exclusivement russes, avec beaucoup d’immigrés de l’intérieur des régions de Russie. Il n’y a pratiquement pas de robotisation ni d’automatisation, le travail est très physique. - « Les conditions techniques sont moins avancées que dans la vieille usine automobile Moskvitch où je travaillais avant, c’est dire ! », témoigne Dima, ingénieur et membre du syndicat.

La montée des mécontentements

Début avril, les initiateurs de la création du syndicat, sept jeunes ouvriers, prenaient la décision d’intégrer le syndicat interrégional de branche. Quelques jours plus tard, la direction de l’usine était officiellement informée de l’apparition du syndicat et de la composition de son comité. Puis il y a une dizaine de jours, lors de la réunion de ce comité, les nouveaux responsables syndicaux rédigeaient une lettre exigeant une rencontre avec des représentants de la direction pour engager des pourparlers sur les droits syndicaux et les revendications avancées par le syndicat.

Ils sont assis sur les bancs du stade de foot à proximité de l’usine. Il fait enfin un peu moins froid et le soleil pointe son nez. Ils n’ont pas encore de local syndical et se réunissent depuis plus de deux mois un peu à la sauvette. Les discussions sont animées : montrer le poing tout de suite et menacer de grève, ou tâter le terrain d’abord. Les plus révoltés par la situation sont tentés par la première solution, mais la position plus modérée et prudente l’emporte.

Ivan Kisilev, le jeune (il a vingt-quatre ans) président du comité syndical, est parmi les plus mesurés : « Chaque chose en son temps, voyons d’abord ce que nous propose la direction », dit-il.

Depuis longtemps déjà, alors que les cadences et le volume de production augmentent sans que ni les salaires ni les embauches ne suivent, le mécontentement monte chez Renault. La grève chez Ford a mis le feu aux poudres : « Ça a été un exemple pour nous. » Le leader syndical de Ford, Alexeï Etmanov, a été invité par ses collègues de chez Renault, une réunion a eu lieu, à laquelle ont assisté beaucoup d’ouvriers, et décision a été prise de sauter le pas. En deux semaines, l’effectif du syndicat est passé de sept (les initiateurs) à 200 personnes, preuve que le feu couvait déjà depuis longtemps. L’idée traînait dans l’air, mais il restait le problème du « leader », personne ne voulant assumer cette responsabilité. Finalement, Ivan Kisilev, qui travaille dans l’usine depuis un an et demi sur un poste de soudeur, s’est décidé, « il fallait bien que quelqu’un se propose » (voir ci-contre).

Le cynisme de la direction

Sont-ils prêts à aller jusqu’à organiser une grève en cas de refus de la direction de négocier ? À cette question, Ivan refuse de répondre, échaudé par les « fuites » dans la presse qui parle déjà de menace de grève chez Renault. Or, à voir la peur de certains ouvriers à se dire publiquement membres du syndicat, on conçoit le risque à se montrer ouvertement réfractaire aux moeurs en vigueur dans l’usine, qui semblent d’un autre âge.

Alors que la production et les profits augmentent, les salaires stagnent, ainsi que les effectifs. Le secret plane sur la part du salaire dans le coût de revient de la production, mais les spécialistes estiment qu’elle n’atteint même pas les 5 %. Une augmentation du salaire ne menacerait donc même pas le taux de profit.

Est-ce la politique du groupe « Renault » de se servir ainsi sans ménagement d’une main-d’oeuvre bon marché et docile, dans un pays où les violations du droit du travail ne sont guère sanctionnées ? Les ouvriers ne savent pas, mais cherchent à établir des contacts avec les syndicats des autres usines du groupe. En tout cas, la France donne ici un bel exemple de politique humaniste de gestion des ressources humaines... Les ouvriers nouvellement organisés partent en guerre contre le cynisme de la direction. Au regard de l’enthousiasme créé par la mise en place du syndicat, la perspective d’une grève n’est pas à exclure, si la direction continue à traiter ainsi les ouvriers comme des « moins que rien ».


Vadim : « On est traité comme des moins que rien »

« Je m’appelle Vadim. Je suis soudeur, et travaille sur un poste très nocif. J’aspire sans arrêt de la poussière et je reçois des éclaboussures. Mais la nocivité de mon poste n’est même pas reconnue ! J’ai demandé à mon chef de réaménager mon poste pour que je puisse respirer. Il m’a dit qu’il n’y avait pas de spécialiste disponible pour ça. Le chef du département de soudure m’a dit "si ça ne te plaît pas, tu peux partir !". Les petits chefs peuvent licencier sans problème n’importe qui. Et ils reçoivent une prime pour ça, s’ils économisent sur la main-d’oeuvre. Il arrive que le mec fasse ses 8 heures, et ensuite on lui dit "pourquoi t’es venu ? T’es licencié !". Et il était même pas au courant ! Les gens sont rabaissés, traités comme des moins que rien. Du coup, ils baissent la tête ! On se sent comme des gens de seconde catégorie. Quand on va se plaindre ou faire une observation, on s’entend dire "qu’est-ce que tu veux, va travailler, fainéant !"


« Le syndicat, un cri de l’âme, une volonté de combat »

Entretien avec Ivan Kisilev, leader syndical de l’usine Renault-Moscou. Le travail y est particulièrement pénible.

Pourquoi avez-vous décidé d’organiser un syndicat ?

Ivan Kisilev. L’idée d’un syndicat est venue comme le seul moyen de se faire entendre de la direction, pour que les ouvriers aient leur mot à dire. Et puis l’exemple de Ford nous a décidés. Ils ont montré qu’en se battant, les ouvriers pouvaient imposer leurs revendications. C’est surtout l’attitude de la direction et des chefs à l’égard des ouvriers qui ont fini par nous révolter. On ne nous donne aucune information, on ne nous prévient pas, aucune règle n’est respectée. Par exemple, l’ordre tombe le vendredi de venir travailler le samedi, sans nous demander notre avis. Le chef d’atelier fait ce qu’il veut. Le deuxième problème, c’est le salaire. Il est si bas, et les conditions de travail tellement pénibles, que la plupart des ouvriers quittent l’usine après un mois ou deux de travail. C’est gênant, il n’y a pas de collectif stable avec qui travailler. En fait, le syndicat, c’est moins une tentative de se battre pour nos droits qu’une manifestation de désespoir, un cri de l’âme.

À combien se monte le salaire d’un ouvrier chez Renault à Moscou ?

Ivan Kisilev. Le salaire d’un ouvrier à la chaîne tourne autour de 10 000 roubles (moins de 300 euros), auxquels s’ajoute la prime qui s’élève à quelque 3 800 roubles (un peu plus de 100 euros). C’est un salaire largement insuffisant pour Moscou (où le salaire moyen est deux fois plus élevé, - NDLR). On ne gagne pas assez pour pouvoir louer un appartement, ce qui fait que la grande majorité des ouvriers, qui viennent de province, vit en grande banlieue, et perd beaucoup de temps dans les transports. En fait, c’est un peu à la tête du client, rien n’est fixé, il n’y a pas de grille des salaires, il n’y a pas de niveau de qualification formellement déterminé, ni indexation des salaires. C’est pire pour la prime, on ne sait pas du tout qui décide de nous la donner ou non, et sur quels critères. Il n’y a pas longtemps, le chef de l’atelier de soudure a déclaré que tous ceux qui avaient été en maladie dans le mois seraient privés de prime ! Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas très humain.

C’est le problème essentiel ou y en a-t-il d’autres ?

Ivan Kisilev. Les conditions de travail sont très pénibles et vont en s’aggravant. Les toilettes sont dans un état déplorable. La cantine est très mal équipée. Rien n’est prévu pour le repos. La pause déjeuner, c’est trente minutes. On n’a droit qu’à deux pauses maximum dans la journée, de 5 minutes maximum. Il y a aussi le manque d’ouvriers. Ils licencient ou poussent les gars à partir, et laissent faire le même travail à un effectif insuffisant. C’est de la pure exploitation de la main-d’oeuvre ouvrière bon marché.

Et les relations avec la hiérarchie ?

Ivan Kisilev. Le pire, ce sont les petits chefs, ils dépassent toutes les bornes ! Ils t’engueulent, t’injurient. Et ils ne se préoccupent absolument pas des règles de sécurité. Ils t’ordonnent sans cesse de faire des choses qui n’entrent pas dans tes fonctions, comme laver le sol ou autre chose. Mon chef m’a demandé l’autre jour de nettoyer la pièce pour fumeurs, en me menaçant de m’enlever la prime si je ne m’exécutais pas. Quant à la direction, on ne la voit pratiquement pas, on n’a aucun rapport avec elle.

Quelles sont vos principales revendications ?

Ivan Kisilev. En premier lieu, c’est une augmentation de salaire. Je considère que pour vivre, il faut au moins un salaire de 20 000 roubles. On nous a promis à plusieurs reprises une augmentation, mais on attend toujours. On a vraiment l’impression qu’ils se foutent de nous ! Ensuite, il y a les questions de la cantine, du respect des règles de sécurité et de l’attestation des postes de travail. Enfin, on demande également l’embauche de personnel.

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