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Un article de Christelle Chabaud paru dans L’Humanité le 26 novembre 2005

La pétrochimie provençale en question

samedi 26 novembre 2005 par Christelle Chabaud
Flambée du prix du pétrole, logique d’actionnariat qui entraîne l’arrêt de productions jugées pas assez rentables, quel est l’avenir pour le premier pôle pétrochimique d’Europe, situé entre Fos, Martigues et Berre ?

« En additionnant le personnel, la sous-traitance, les familles et les emplois indirects, on peut dire que la pétrochimie fait vivre 150 000 personnes dans la région. » Dans la bouche de Gérard Ferréol, directeur d’Arkema sur le site de Martigues-Lavéra, l’estimation n’a rien de hasardeux. D’autant qu’il est également président du Groupement maritime et industriel du bassin de Fos (GMIF) et de l’étang de Berre, par extension. Quelque 150 000 personnes : en clair, il s’agit pour les Bouches-du-Rhône d’un organe vital qui se retrouve aujourd’hui face à « l’évolution d’une logique de l’actionnariat », comme l’avoue lui-même le directeur de l’entreprise pétrochimique. Niché entre Marseille et la Camargue, l’étang de Berre a attiré, au fil du XXe siècle, des groupes pétroliers séduits par sa position d’ouverture sur l’espace méditerranéen. Aujourd’hui, c’est un lieu unique en son genre, où quatre sites pétrochimiques sont situés à quelques kilomètres les uns des autres : Berre, La Mède et Lavéra à l’embouchure, et Fos sur la côte.

Avec des « majors » comme Total, Exxon, Shell et BP, le complexe représente un des hauts lieux de la pétrochimie européenne. Chaque année, il sort des usines provençales en moyenne le tiers du raffinage français et le quart de sa chimie lourde. Mais dans un contexte de hausse du prix du brut et de raréfaction annoncée des ressources, une autre logique de développement a pris forme, menaçant à moyen terme la pérennité des activités pétrochimiques sur le pourtour de l’étang de Berre. Pour continuer la course à la concentration et rémunérer leurs actionnaires, pour accroître leur présence pétrolière et exploiter des gisements plus coûteux, les pétroliers prévoient de consacrer des capitaux considérables, et donc de délaisser les activités les moins rémunératrices. « Pour être viable aujourd’hui, une activité doit assurer un taux immédiat de 15 % de retour sur investissement », explique Rolland Audibert, délégué CGT dans l’usine Total de La Mède, le syndicat largement majoritaire sur l’ensemble du complexe. « Or, certains produits pétrochimiques, comme le naphta ou l’éthylène, sont trop coûteux par rapport à leur rentabilité : en guise de comparaison, Shell a tiré 6,8 milliards d’euros du raffinage et à peine 0,8 milliard d’euros de sa chimie pour l’année 2004 », précise Patrick Sciurca, délégué européen CGT chez Shell. « Pour les PDG, le calcul est donc vite fait s’ils veulent faire monter la valeur des actions de leurs groupes. » Un raisonnement qui pousse donc les firmes pétrolières présentes sur les quatre sites marseillais à se débarrasser de leurs filières chimiques.

Ainsi depuis 2002, Shell et BASF se sont désengagés de leur filiale commune Basell, au profit d’un consortium formé par le fonds d’investissement américain Acces Industry et un groupe indien. Total, de son côté, s’est séparé d’Arkema après l’avoir structuré en son sein en 1998.

D’où la sonnette d’alarme activée aujourd’hui par les salariés, les syndicalistes et certains pouvoirs publics locaux. Depuis la fin des années 1980, le nombre d’emplois offerts dans l’activité pétrochimique s’est réduit comme peau de chagrin pour atteindre désormais péniblement les 15 000 postes dans le sud-ouest des Bouches-du-Rhône - en intégrant le personnel de maintenance des sociétés sous-traitantes. Leader mondial sur le polyéthylène, la société Nova vient de décider la fermeture de cette activité sur le site de Berre, activité qu’elle avait rachetée en 1998 à Shell. « Ce qui est fou, c’est que les centres de décision sont tellement éloignés que nous n’arrivons pas depuis plus d’un mois à savoir qui, parmi la direction de Nova, a pris la décision de fermer à Berre. »

Malgré la conjoncture internationale, Gérard Ferréol se veut rassurant. « Même si dans l’avenir la pétrochimie européenne ne devrait que très peu grossir, les emplois du pourtour de l’étang de Berre ne sont pas menacés et les outils de production vont être consolidés, explique le président du GMIF. La seule ombre pour la pérennité des sites, ce sont les investissements nécessaires pour les mises aux normes environnementales : en PACA, il y a une surenchère par rapport aux exigences européennes. » Près de 250 000 personnes habitent dans le territoire de l’étang de Berre, avec une densité deux fois supérieure à la moyenne départementale. Alors forcément, les risques de catastrophe industrielle sont présents dans toutes les têtes. « La communauté citoyenne est fière de son industrie pétrochimique, mais l’accident de l’usine AZF à Toulouse en 2001 fut un électrochoc des consciences, ici où les industries sont aux portes des habitations, ou au mieux à quelques kilomètres », développe Jean-Pierre Cheinet (PCF), l’adjoint au maire de Martigues. En 1982, la directive européenne Seveso a justement été mise en place pour exiger des entreprises l’identification des risques associés à certaines activités industrielles et la maîtrise des dangers liés aux accidents majeurs impliquant des substances dangereuses. « Le problème, c’est que, par la mise en place de mesures d’urgence, les directives Seveso visent plus à gérer les conséquences d’un accident qu’à le prévenir, explique l’élu. Cet été, une soupape défaillante de Total a libéré 20 tonnes de fioul dans l’air et, en février, il y avait eu une fuite de chlore chez Arkema, mais heureusement dans les deux cas le vent avait tout repoussé vers la mer. Un site dangereux est un site menacé. Les exigences tant de la population que des travailleurs sont des urgences sociales que les industriels doivent prendre en compte par des investissements spécifiques dans le cadre de leur développement. » Améliorer la sécurité sans mettre en péril l’emploi. Un défi de taille pour les acteurs locaux, publics et privés. D’autant que les taxes professionnelles payées par ces entreprises à risques avoisinent les 80 % des budgets globaux municipaux. Mais aussi que la pétrochimie est un poumon indispensable pour le port de Marseille, troisième port européen grâce au transport des hydrocarbures.


Des idées sur le pétrole

Le colloque "Pétrole et pétrochimie : enjeux" a interrogé l’avenir énergétique.

Actuellement, dans le monde, il est découvert un baril pendant que l’on en consomme quatre. Dans un contexte de hausse du prix des carburants et du fioul, la proportion prend encore plus de poids. Début novembre, à l’occasion du colloque « Pétrole et pétrochimie : enjeux », les organisateurs (PACA-Europe-Méditerranée, Fédération de l’industrie chimique CGT et la revue Économie et Politique) ont fait la part belle à la corrélation ressources-consommation et aux questions de l’avenir énergétique.

« À l’exception des effets de catastrophes ponctuelles comme l’ouragan Katrina, il n’existe pas aujourd’hui de pénurie physique de pétrole brut ou de produits raffinés », a précisé Paul Sindic, ancien administrateur d’Elf Aquitaine. « La hausse est due aux anticipations spéculatives des différents acteurs », a continué l’auteur d’une étude sur les conséquences concrètes d’un pétrole à 150 euros le baril. Aujourd’hui, même le PDG de Total, Thierry Desmarest, explique qu’« il est important que l’on arrive à réserver de plus en plus le pétrole aux usages pour lesquels il est le plus difficilement remplaçable [...], car beaucoup de zones ont été maintenant bien explorées ». Longtemps pomme de discorde, un plafonnement à court terme fait désormais consensus parmi les différents acteurs. Mais si les groupes pétroliers parlent d’une récession de production en 2020, le réseau scientifique européen ASPO place le niveau de crise dès 2008.

Pour les experts de l’ASPO, cette diminution de l’extraction de pétrole ne peut en premier lieu que se répercuter lourdement sur les moyens de transports. « Selon une étude récente faite par le département de l’Énergie des États-Unis, même si un programme d’urgence de fabrication de carburants de substitution (à partir du charbon, du gaz ou de biocarburants) était entrepris dès la date du plafonnement, la pénurie de carburants durerait près de vingt ans », argumente Paul Sindic. D’après une étude du FMI, un prix de 80 dollars le baril aurait un impact de baisse du PIB de 0,8 à 1,2 % pour les pays de l’Union européenne. Par contre, riches en ressources, d’autres comme l’Algérie ou la Libye devraient se retrouver avec des pactoles énormes. Mal préparée, la raréfaction des ressources pétrolières va creuser des inégalités et risque d’exacerber les tensions géopolitiques et sociales.

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