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Un article de Nicolas CORI paru dans Libération le 3 février 2006

La pollution, ça devient cher, mais ça peut rapporter gros

vendredi 3 février 2006 par Nicolas Cori
Les cours de la tonne de CO2 s’envolent sur les marchés spécialisés.

La finance carbone est en train de conquérir les marchés. Plus de six mois après son lancement, la Bourse parisienne du CO2 a battu tous les records en ce début d’années. 1,9 million de tonnes équivalent carbone ont été échangées en janvier sur Powernext Carbon, soit, selon la société, « une augmentation de plus de 163 % par rapport à la moyenne quotidienne réalisée de juin 2005 (date de démarrage de Powernext Carbon) à fin 2005 ».

Le principe de Powernext Carbon est directement lié au protocole de Kyoto. Chaque entreprise s’est vu fixer des objectifs de réduction d’émission de gaz à effet de serre. Avec le risque de se voir infliger des amendes, en cas de dépassement des quotas. La pénalité est de 40 euros par tonne de CO2 et passera à 100 euros à partir de 2008. Libre ensuite à chaque société, soit d’investir sur ses installations pour réduire ses émissions, soit de racheter des droits d’émission mis en vente par des entreprises ayant fait mieux que respecter leurs quotas.

« De plus en plus d’entreprises découvrent la problématique CO2 et le marché est en pleine croissance », s’extasie Thierry Lacoste, directeur chez Powernext. Chaque mois, de nouvelles entreprises s’inscrivent sur le marché : des industriels gros pollueurs comme

les cimentiers, mais aussi des acteurs financiers, qui agissent comme intermédiaires ou spéculateurs. Cette activité fait progresser les cours. De 23 euros la tonne en juin, le CO2 est passé hier à 27 euros. Et les spécialistes s’attendent encore à de nouvelles hausses.


Comment le protocole de Kyoto pourrait sauver Rhodia

L’entreprise va toucher le jackpot en vendant ses droits à polluer.

Pour Rhodia, le protocole de Kyoto va relever de la pierre philosophale. Grâce au marché des droits à polluer, le groupe chimique devrait transformer en or l’un de ses gaz les plus nocifs en termes d’effet de serre, le protoxyde d’azote (N2O), qui a un potentiel de réchauffement global 310 fois supérieur au gaz carbonique. Au prix actuel de la tonne de CO2, les crédits d’émission octroyés fin 2005 par l’ONU concernant deux projets de dépollution de sites au Brésil et en Corée du Sud sont évalués, dans l’entreprise, à au moins 1 milliard d’euros. Pour un investissement de seulement 20 millions ! Ce taux de rendement époustouflant fait rêver la Bourse. Les analystes financiers qui conseillaient de vendre la valeur sont aujourd’hui passés à l’achat. Et le cours a explosé de plus de 80 % depuis les premières autorisations.

La direction de Rhodia assume ce jackpot. « Pour l’ensemble des industriels, notre accord avec les Nations unies constitue un tournant. Avant, Kyoto était avant tout perçu comme un risque. Depuis, tout le monde s’est rendu compte que cela pouvait aussi être synonyme d’opportunité », explique Jean-Pierre Clamadieu, directeur général du groupe. Qui ajoute : « A partir du moment où le choix d’un mécanisme de marché a été effectué au niveau politique, il est normal qu’une entreprise comme Rhodia, qui a été une des premières à s’engager dans le processus de Kyoto, en tire partie financièrement. » Dès 1998, bien avant que le protocole soit en vigueur, le groupe chimique avait ainsi volontairement choisi de réduire ses émissions de N2O, sur son site de Chalampé, près de Mulhouse. 15 millions d’euros avaient été dépensés pour construire une petite unité chargée d’oxyder le N2O. Ce qui a permis à la France d’économiser plus de 20 millions de tonnes d’équivalent CO2 sur la période 1990-2004.

Fort de cette expérience, le groupe n’avait plus qu’à reproduire le procédé industriel sur ses sites d’Onsan, en Corée du Sud, et de Paulínia, au Brésil, tous deux producteurs de N2O. Mais cette fois-ci pas seulement pour la beauté du geste. Cela a été possible grâce au mécanisme de développement propre (MDP), qui prévoit l’octroi, chaque année, de crédits d’émission pour une entreprise réalisant des investissements dans des pays en développement et ayant pour conséquence une baisse des émanations de gaz à effet de serre. Des crédits ensuite monnayables sur les marchés.

La manne financière n’était cependant pas assurée. Les MDP sont encadrés par la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), une administration dépendante de l’ONU. Et la procédure est lourde. Entre les premières réflexions, initiées fin 2002, et l’autorisation finale, octroyée en décembre dernier, Rhodia a dû organiser des débats publics, confier à des experts indépendants (comme Bureau Veritas) le soin de réaliser des audits environnementaux, et faire valider ses projets par les trois Etats concernés (Brésil, Corée et France). « Le plus difficile, raconte Philippe Rosier, directeur de Rhodia Energie, a été d’obtenir un accord sur la méthodologie de mesure. Il nous a fallu démontrer que la baisse des émissions n’était due qu’aux projets que nous entreprenions, et ce de manière volontaire. Nous n’aurions reçu aucun crédit si, par exemple, nous avions été incités fiscalement ou contraints par un règlement à arriver au même résultat. » A l’issu de ce travail, Rhodia s’est vu attribuer entre 11 et 13 millions par an de crédits MDP, utilisables dès que les procédés industriels seront opérationnels, à partir de 2007, et ce jusqu’en 2012, fin du protocole de Kyoto.

Aujourd’hui, grâce à la hausse du marché du CO2 (voir ci-contre), le pari est plus que gagnant. Clamadieu peut réfléchir sereinement à comment valoriser au mieux cet actif, évalué, aux cours actuels, à 300 millions d’euros par an. Déjà démarché par des industriels qui savent qu’ils ne respecteront pas leurs engagements en 2007, Rhodia devrait vendre dès cette année une partie de ses crédits, et en garder une autre en portefeuille, en pariant sur une hausse des cours. Au final, rien que du bon pour les finances du groupe chimique. Et si, en plus, cela profite à la planète...

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