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Gerard Lanux - La Marseillaise du 18.12.2008

La promenade des malheureux

lundi 22 décembre 2008 par GERARD LANUX
Approcher la zone de Plan de Campagne, un dimanche après-midi c’est à coup sûr se plonger dans les embouteillages. Certains y voient la démonstration évidente que le travail du dimanche est une volonté majoritaire des Français. Pas si sûr…

Plan de Campagne, c’est un décor de carton pâte balayé par les courants d’air. A peine si l’on a laissé quelque répit à l’ancien village dans ce désordre savamment organisé de préfabriqués et d’entrelacement de routes. Toutes mènent à ce que ce vieux monsieur promenant son chien entre les différentes enseignes appelle « le temple de l’illusion ». Un mélange de clinquant et de néons sous lequel le fric se ramasse à la pelle.

Le travail du dimanche, paraît-il, serait la recette miracle de cette zone pas si franche que çà. « Faut relativiser », se plaint ce gérant d’une grande boîte de chaussures. « La semaine c’est plutôt calme, alors on se rattrape pendant le week-end ».

En aparté, à l’heure du déjeuner, Sophie, vendeuse dans la même surface, rétorque que ce n’est pas aussi simple. Que le pouvoir d’achat étant ce qu’il est aujourd’hui, elle observe des personnes « qui errent dans les rayons des heures entières sans pour autant acheter plus qu’une paire de pantoufles ».

Chez les gargotiers du coin, qui tentent de garder à leur établissement un sentiment d’humanité, un tout autre son de cloche : Robert se félicite de la présence ce jour là de nombreux clients dans son bar restaurant. « Quand certaines surfaces ont été contraintes de fermer, cela a été un coup très dur pour nous ». « Mais, poursuit-il en se frottant les mains, vous avez vu les sondages. Près de trois quarts des Français sont favorables au travail du dimanche. Il est bien fini le temps où les gens se pressaient aux portes églises. Les églises sont vides, mais les magasins sont pleins, tout comme mon resto. Ce n’est que justice. Ceux qui ne veulent pas travailler, çà les regarde. Moi je bosse depuis l’âge de 14 ans sans compter mes heures ».

Leurs heures, Pascal et Corinne, tous deux étudiants ne les comptent pas non plus. Entre la fac et leur emploi dominical dans cette surface spécialisée en literie, ils ne savent plus très bien où donner de la tête.

« Vous trouvez çà normal que nous soyons obligés de travailler alors que nous sommes en cinquième année. Nous sommes de milieu modeste et nos parents ont consenti d’énormes sacrifices pour que notre destin ne soit pas tout tracé comme a été le leur. Eux, ils n’ont même pas pu faire d’études. C’était travailler ou crever. Pas d’autre choix ».

Parmi les salariés de la zone, beaucoup estiment pourtant que « personne n’a légiféré sur cette question ». Marjorie affirme que ce n’est là qu’une « affaire personnelle. Moi, je suis une femme dont le mari est au chômage. J’ai besoin d’argent. Le dimanche, ce sont presque 200 euros qui rentrent dans mon porte-monnaie. Vous cracheriez dessus, vous ? ». Mais elle ajoute : « j’ai vu beaucoup d’autres pauvres filles se présenter pour obtenir un emploi. Le travail du dimanche, pour elle, c’était un vrai handicap. Il y avait des enfants à garder ou un mari avec des contraintes professionnelles. Et si elles étaient réticentes, la porte de la boîte leur était immédiatement fermée ».

Les dernières élections prud’homales, ont montré que dans cette zone surréaliste que l’on disait terrain de choix des atteintes aux droits les plus essentiels, les gens ont gardé quand même les pieds sur terre : la CGT y a enregistré 40% des suffrages.

Marc, salarié d’une grande surface agroalimentaire et astreint aux mêmes heures d’ouverture que la plupart des employés de la zone dit que « les directions des entreprises du secteur se servent de cette arme pour maintenir une pression constante sur l’ensemble des salariés. Si l’on y regarde de plus près, on constatera que l’exploitation atteint ici des niveaux record. Ce n’est pas nouveau, mais la crise actuelle et les menaces qui pèsent sur l’emploi peuvent les décourager les plus réfractaires de se lever contre les désirata patronaux. Si l’on a laissé faire cela ici, nul doute que pour toutes les autres zones concernées, la loi passera comme une lettre à la poste, même si certains parlementaires de la majorité s’y opposent. La méthode Sarkozy s’appliquera bientôt au pays tout entier ».

Le vieux monsieur termine son périple entre les enseignes et laisse tomber cette dernière remarque : « Les gens n’ont plus d’argent, ce n’est un secret pour personne. Alors, le dimanche, à Plan de Campagne, c’est la promenade des malheureux dans le temple de l’illusion. Rien de plus. Venez y voir, dimanche... »

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