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Article de Muriel GREMILLET, Vanessa SCHNEIDER, Eric AESCHIMANN paru dans Libération le 14 décembre 2006

La vie chère vaut bien une conférence

jeudi 14 décembre 2006 par Muriel Gremillet, Vanessa SCHNEIDER, Eric AESCHIMANN

Rien de tel qu’une bonne conférence pour occuper le terrain et ne pas décider grand-chose. Aujourd’hui, Dominique de Villepin réunit syndicats et patronat pour la tenue d’une grande conférence sur l’emploi et les revenus. Une réunion censée déboucher sur des mesures « concrètes » visant à améliorer le quotidien et le pouvoir d’achat des Français. Pour l’instant, le « concret » reste assez évanescent : il s’agirait de favoriser un « meilleur accompagnement à l’entrée sur le marché du travail », de « débloquer des moyens pour aider à la vie quotidienne » et d’enclencher une « concertation sur la smicardisation de la société française ». Trois axes de travail, sans que des fonds soient forcément mis à disposition dès maintenant pour corriger la baisse du pouvoir d’achat. Pourtant, les syndicats de salariés n’ont pas manqué, lors de récentes entrevues, de faire savoir au gouvernement qu’ils ont des idées pour améliorer le niveau de vie des Français, comme la hausse du Smic jusqu’à 1 500 euros brut, l’obligation d’adhésion à une complémentaire santé ou la taxation du travail précaire.

« Solutions ». Mais, à cinq mois de la présidentielle, aucune nouvelle augmentation du Smic ou des minima sociaux ne devrait être décidée aujourd’hui, le gouvernement se contentant d’anticiper la hausse réglementaire du salaire minimum prévue pour le 1er juillet. Il préfère répondre à la baisse du pouvoir d’achat par la création de nouveaux indices du coût de la vie. « Le revenu passe par l’emploi, explique-t-on à Matignon. Avant d’augmenter le Smic, on se doit de permettre à tout le monde de trouver un emploi. Mais nous refusons la solution magique d’une augmentation simple du Smic et du traitement des fonctionnaires. Nous évitons les solutions faciles... »

Quant à envisager des solutions compliquées, comme le fait d’obliger les branches professionnelles à renégocier des salaires minimums plus élevés, le ministre délégué à l’Emploi, Gérard Larcher, s’est attelé à la tâche. Mais la proportion de smicards parmi les salariés français n’a cessé de croître depuis vingt ans, passant de 11 % en 1987 à près de 17 % aujourd’hui. Et aucune politique publique n’est parvenue à enrayer ce mouvement.

Pourtant, couplée à la « bataille pour l’emploi », la relance du pouvoir d’achat apparaît depuis longtemps comme une obsession gouvernementale. Raffarin, puis, surtout, Villepin à partir de l’été 2005, ont multiplié les annonces, notamment en actionnant le levier de la participation, pour freiner la diffusion dans l’opinion du sentiment que le coût de la vie s’emballe. En 2005, Raffarin avait déjà enfourché le thème du pouvoir d’achat en exhortant, sur un ton presque gaullien, à un meilleur partage des profits dans les entreprises entre les rémunérations et les dividendes. L’appel s’était soldé par une réforme de l’intéressement. En septembre 2005, Villepin a créé, lui, une « prime au fioul » de 75 euros pour alléger la charge due à la hausse du pétrole. De même, il a sommé la grande distribution de maîtriser ses prix et invité les entreprises à « distribuer des actions gratuites à leurs salariés ».

Pas de quoi apaiser salariés et syndicats, qui continuent à pointer l’écart croissant entre le haut et le bas de la pyramide salariale. En matière de pouvoir d’achat, le grand oeuvre de la droite tient dans la baisse de l’impôt sur le revenu dont les effets se feront pleinement sentir l’an prochain, année électorale. Mais seuls les ménages les plus aisés en ont vraiment bénéficié.

« Libre choix ». Pour le reste, le gouvernement, soucieux de « ne pas grever la compétitivité des entreprises nationales », devrait entonner l’air du « libre choix ». Car, dit-on à Matignon, « les efforts des salariés français ont été exceptionnels, ce qui mérite récompense ». A terme, la droite entend donc permettre à ceux qui le souhaitent de « travailler plus pour gagner plus », sans renchérir le coût des heures supplémentaires pour les entreprises. En attendant, aujourd’hui, alors qu’une charte sur le sujet a déjà été signée entre les partenaires sociaux, le gouvernement devrait se contenter d’inciter ces derniers à s’engager dans une négociation sur les stages en entreprise.

La conférence d’aujourd’hui a aussi un autre objectif : Villepin veut faire la démonstration que, comme Royal et surtout Sarkozy, il a lui aussi toute légitimité à s’occuper de la question du pouvoir d’achat. Et que le gouvernement peut être efficace sur ce terrain. Pas simple lorsque Proxinvest, une société de conseil aux actionnaires, annonce hier que le revenu moyen d’un patron d’entreprise du CAC 40 représente près de 300 Smic en 2006. Dans le même temps, à Londres, les 120 employés de ménage de la banque d’affaires Goldman Sachs lancent une grève pour protester contre les milliards de dollars qui devraient être distribués en bonus aux salariés de la banque alors qu’on leur refuse une augmentation. Une grande conférence de Villepin et le problème serait réglé ?


Villepin découvre le dialogue social

En recevant les partenaires sociaux, le Premier ministre veut montrer qu’il a retenu la leçon de la crise du CPE.

Villepin a changé. Plus exactement, c’est l’image que le Premier ministre s’applique à construire avec sa « conférence emploi » d’aujourd’hui. Neuf mois après la calamiteuse expérience du CPE qui l’a plombé dans les sondages et mis hors course pour la présidentielle, il veut montrer qu’il a appris de ses erreurs. Et découvre les vertus de la concertation. Un exercice sans grands risques : il n’a, de toute façon, pas l’intention de faire cet après-midi des propositions d’envergure de nature à mettre le feu à la rue.

C’est parce qu’il avait tenté le passage en force, refusant de dialoguer avec les syndicats et s’asseyant sur les avis opposés de certains ministres de son gouvernement, que le Premier ministre s’était enlisé avec son CPE. Après des semaines d’obstination face à la colère de la jeunesse, il avait fini par céder. En y perdant beaucoup de plumes. Mais il lui avait fallu plus de temps encore pour admettre en privé qu’il avait fait « une connerie », selon ses propres mots. Pas question de recommencer. « On a tiré les leçons du CPE », admet un de ses proches, qui sait que, sur les sujets aussi sensibles que l’emploi et le pouvoir d’achat, ce n’est pas le moment de commettre le moindre faux pas.

Hier, l’entourage de Villepin a pris le temps de détailler à la presse tout le soin que le Premier ministre a mis à préparer sa conférence. « Pour avoir la vision la plus précise possible du marché du travail, il a multiplié les contacts directs avec les Français », a expliqué un de ses collaborateurs. Lundi 4 décembre, le chef du gouvernement a ainsi reçu à Matignon des femmes qui subissent le temps partiel. Deux jours après, il a rencontré des jeunes sans diplôme dans une ANPE. Mardi, c’était au tour des seniors de lui exposer leurs problèmes. Outre des discussions régulières avec Emmanuel Todd, qui ouvre aujourd’hui les débats, Matignon a sollicité l’avis de Jacques Delors, ancien ministre socialiste de l’Economie, ainsi que celui du Centre d’analyse stratégique. Enfin, tous les partenaires sociaux ont été reçus la semaine dernière rue de Varenne par le cabinet du Premier ministre. Les plus chanceux ont même pu voir Dominique de Villepin passer une tête. Ça, c’est du dialogue social...


Todd découvre le protectionnisme

Invité par Villepin, le démographe plaidera pour l’UE.

Contre la stagnation des salaires, une seule solution : le « protectionnisme européen raisonnable ». Telle est l’analyse qu’Emmanuel Todd va proposer ce matin aux partenaires sociaux. Le démographe a été invité par Dominique de Villepin à ouvrir les débats par une intervention d’une vingtaine de minutes, au cours de laquelle il va plaider en faveur d’un protectionnisme européen. Un concept exécré par les économistes, mais qui, depuis quelques mois, a reçu des soutiens inattendus, tels le philosophe Marcel Gauchet ou Hakim El Karoui, l’ancienne « plume » de Jean-Pierre Raffarin à Matignon, auteur d’un livre « proprotectionniste » [1]

Le raisonnement protectionniste est le suivant : tant qu’existera l’énorme réserve des paysans chinois qui rêvent de venir travailler dans les villes, les ouvriers chinois resteront sous-payés ; leurs produits continueront d’avoir un effet massivement déflationniste sur les prix mondiaux, et donc sur les salaires des pays industrialisés. Pour en lisser l’impact, l’Union européenne devrait généraliser des taxes douanières transitoires comme il en existe déjà sur le vélo et les chaussures made in China. Dresser une muraille contre la Chine, en somme.

En France, l’hypothèse protectionniste n’est défendue que par quelques économistes : Maurice Allais, prix Nobel d’économie, ou Jean-Luc Gréau, ancien économiste du Medef, proche du Débat, la revue de Marcel Gauchet. Mais le Débat, justement, a donné une visibilité nouvelle au sujet en publiant en septembre un dossier sur le sujet, avec des articles de Gréau et El Karoui. « Nous sommes dans une période de transition ultrarapide qu’il faut réguler, confie Marcel Gauchet . Le protectionnisme est une discussion qu’il faut avoir sur le fond. J’en ai plus qu’assez des arguments d’autorité des économistes. »

Depuis, l’activisme proprotectionnisme prend l’allure d’un petit lobby. Désormais banquier chez Rothschild (pas l’actionnaire principal de Libération ), Hakim El Karoui a entrepris de convaincre son ancien mentor Jean-Pierre Raffarin, et son point de vue pourrait intéresser certains milieux industriels qui subissent la concurrence chinoise. Emmanuel Todd, lui, a vu plusieurs fois Dominique de Villepin, ainsi que Claude Chirac à l’Elysée ; il a aussi rencontré François Bayrou et Laurent Fabius, et se dit prêt à discuter avec Ségolène Royal. Le protectionnisme, souligne-t-il, « est une variante de la pensée libérale qui découle de l’idée qu’à l’intérieur d’un espace géographique donné, patrons et ouvriers ont des intérêts communs qui dépassent leurs désaccords. D’ailleurs, Marx y était hostile ».

En 1995, Todd avait soutenu Chirac au nom de la lutte contre la « fracture sociale ». En 2005, il avait approuvé la Constitution européenne, qui, disait-il, offrait les « outils adéquats d’un protectionnisme raisonnable ». Cette fois, il voudrait profiter de la campagne qui s’annonce pour débloquer ce qu’il appelle le « verrou intellectuel de la société française : le dogme du libre-échange. »

[1] L’Avenir d’une exception, Flammarion, 2006.

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