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Un article paru dans L’Humanité le 26 janvier 2006

Large front pour exiger le retrait du CPE

jeudi 26 janvier 2006 par Paule Masson, Olivier Mayer, Christelle Chabaud, Alain Raynal, Anne-Laure de Laval
Mobilisation . En quelques jours, un mouvement de refus de la précarité s’est constitué qui unit salariés et étudiants. La pression est maintenant sur Matignon.

Le mot d’ordre est unique : retrait du contrat première embauche. Tout ce que les jeunes comptent d’organisations syndicales ou politiques a engagé l’action contre ce contrat discriminatoire. Tous les syndicats de salariés, excepté la CFE-CGC, ont embrayé contre la précarisation galopante du travail. Les partis politiques de gauche sont unanimes à dénoncer un énième contrat précaire. Leurs groupes parlementaires se lancent d’ailleurs dans une bataille d’amendements pour détricoter ce « cavalier », morceau de texte sur le CPE ajouté dans la précipitation la plus totale au sein du projet de loi sur l’égalité des chances. En quelques jours seulement, l’offensive à changer de camp. La pression est maintenant sur Matignon.

Toute une vie de précarité

Ce, d’autant que plusieurs dates de mobilisation sont maintenant installées dans le paysage social d’ici le 7 février, jour retenu par les syndicats lycéens, étudiants et de salariés pour organiser des manifestations dans tout le pays. La date a été choisie volontairement après la période des partiels, qui se déroulent actuellement à l’université. Elle laisse ainsi le temps d’organiser des assemblées générales dans les facs, les lycées et les entreprises, particulièrement le 31 janvier. Ce jour-là débute l’examen parlementaire du CPE. C’est aussi la date retenue depuis plusieurs semaines par la CGT pour organiser une journée de mobilisation sur les salaires, l’emploi, dont le CPE.

La rapidité de réaction des organisations de jeunes après les annonces du premier ministre a bousculé le train-train syndical. Jusqu’alors, aucune confédération ne voulait entendre parler de la journée de la CGT, qui avait pourtant souhaité l’unité. Aujourd’hui, elles acceptent d’en faire un tremplin pour préparer le 7 février. La CGT pour sa part veut alerter sur le sens des mesures Villepin : du contrat jeune au contrat vieux, c’est tout une vie de précarité que le gouvernement organise. Deux jours plus tard, le 2 février, les fonctionnaires sont appelés à défendre leurs salaires par tous les syndicats, sauf la CFE-CGC.

Une manoeuvre de plus

Face à ce large front, Dominique de Villepin va tenter aujourd’hui, lors de sa conférence de presse mensuelle, de reprendre la main. Le premier ministre a déjà annoncé, lancé son « combat pour la vérité », qui consiste a expliqué que le CPE n’est pas un contrat précaire. Une manoeuvre de plus, après celles qui ont tenté de court-circuiter tout le monde. Les syndicats d’abord, jamais consultés alors que la loi Fillon sur le dialogue social oblige le gouvernement à consulter les partenaires sociaux avant de décider. Les députés, ensuite, en décrétant la procédure d’urgence (une lecture par chambre) puis en avançant la date d’examen de la loi. Les jeunes ensuite, en comptant qu’un vote sur le texte avant les vacances scolaires ne brisent les ardeurs à se manifester. Comment croire, dans ce contexte, la nouvelle promesse du premier ministre qui a annoncé hier « la concertation avec les syndicats pour ce qui sera la troisième phase de la bataille pour l’emploi », celle qui « met sur la table la question du contrat de travail ».

Paule Masson


"La concurrence de tous contre tous"

Cédric Clérin, secrétaire général du Mouvement jeunes communistes.

« Le CPE a une dimension idéologique qui vise à l’apprentissage de la docilité dans le marché du travail. On utilise les jeunes comme outil de précarisation générale en les mettant en concurrence avec les autres salariés pour baisser le coût de l’emploi. On a le CPE en début de chaîne, le CDD seniors en fin, et entre les deux, la volonté gouvernementale d’étendre le CNE à toutes les entreprises. Le CDI serait minoritaire et aucun patron n’aura plus d’intérêt à en créer. Par ailleurs, le gouvernement nous ressort les bonnes vieilles méthodes des exonérations de charges qui n’ont jamais fait leurs preuves en termes de création d’emplois. On met une fois de plus en difficultés le budget de l’État alors qu’il y a besoin d’investissements publics dans de nombreux domaines. Ce nouveau contrat représente une avancée assez décisive vers le projet de civilisation que nous prépare la droite depuis quatre ans : une civilisation anglo-saxonne avec la concurrence de tous contre tous et un réservoir de travailleurs pauvres employables et licenciables à merci. »

Propos recueillis par Anne-Laure de Laval"


« L’asservissement à la volonté patronale »

Gilles Poux, maire (PCF) de La Courneuve

« Le CPE est une couche de plus dans la précarisation des salariés et dans la fragilisation de la situation des jeunes, déjà victimes de discriminations à l’embauche, notamment dans ma commune. Aujourd’hui, il risque d’y avoir 200 licenciements à La Courneuve et la réponse du gouvernement est de consentir de nouveaux cadeaux financiers aux patrons et de fracturer un peu plus le Code du travail pour livrer les salariés au bon vouloir des employeurs. C’est scandaleux. Les salariés qui seront embauchés en CPE seront en situation d’asservissement total à la volonté patronale. On renvoie l’idée aux jeunes que pour être embauchés, ils n’auront plus qu’à se nier complètement. Ils auront moins de garantie encore que dans le cadre d’un CDD ! Par rapport aux colères qui se sont exprimées sous différentes formes et aux exigences de reconnaissance manifestées par les jeunes, cette réponse du gouvernement s’apparente à du mépris. »

Propos recueillis par A. de L.


"C’est une arnaque"

Fatima Sellaoui Déléguée CGT d’Eurodisney.

« Ce n’est pas une réponse aux problèmes des jeunes, c’est un blocus. Un moyen de les réduire plus encore à l’état d’esclave. Pendant deux ans, ils ne pourront pas se défendre, ils devront dire "amen" à tout. Pendant deux ans, ils seront dans le stress : travailler, se donner à fond, faire ses preuves, et au bout ? Quoi ? Et impossible de s’installer, de prendre un appartement, de payer une voiture, on met les jeunes hors société ! Je pense à ceux qui seront opérationnels dans une "usine à gaz" comme Disney : au bout de six mois, ils seront crevés, toujours obligés de faire leurs preuves, les patrons vont tout exiger d’eux. Et au bout de six mois ou de deux ans, ils seront, de toute façon, jetés. C’est une arnaque ! Disney, ça tourne sans arrêt, aujourd’hui ce sont surtout des emplois de 25 heures qu’on offre. Pour les étrangers ou au moment des congés scolaires, ce sont des stages. Sinon c’est l’intérim, ou des CDD d’un mois ou deux. Le gouvernement fait un beau cadeau aux patrons avec le CPE. Villepin va dire : "Vous voyez on embauche", mais dans quelles conditions ? Deux ans ici, deux ans ailleurs, le salarié bientôt va passer toute sa vie au travail sans jamais obtenir un CDI. »

Propos recueilis par Olivier Mayer


Donner toutes leurs chances aux jeunes

Inès Minin, présidente nationale de la Jeunesse ouvrière chrétienne

« La question est de savoir comment le gouvernement montre aux jeunes qu’il leur fait confiance et leur propose d’avoir le même statut que leurs parents. Plutôt que de considérer qu’embaucher un jeune représente un risque et qu’il faut dès lors se donner les moyens de s’en débarrasser, il est nécessaire de leur donner leurs chances et leur tendre la main avec l’idée qu’ils sont capables et qu’ils ont des choses à apporter. Nous finissons de mener une enquête auprès des 15-30 ans pour connaître leur rapport à l’emploi. Les jeunes que j’ai rencontrés dans ce cadre étaient relativement optimistes pour leur propre avenir parce qu’ils étaient en train de construire quelque chose mais pas pour celui de l’ensemble de la jeunesse française. Aujourd’hui, le gouvernement devrait se donner les moyens d’un vrai dialogue et d’un travail avec les jeunes afin que leur parole soit prise en compte et qu’eux-mêmes comprennent le monde dans lequel ils vivent. Plus généralement, il est très important de prévoir des dispositifs permettant aux jeunes de bâtir des projets de vie dès l’école. »

Propos recueillis par A. de L.


« La nouvelle génération fragilisée »

Jean-Pierre Sorrento, responsable fédéral de la CGT d’Auchan.

« On a l’habitude d’appeler le secteur du commerce : laboratoire de la précarité de l’emploi. Dans la grande distribution, en particulier, les précarités se cumulent : CDD, temps partiels, salaires au SMIC horaire... Et forcément, les jeunes en sont déjà les premiers touchés, qu’ils soient ou non qualifiés. Dans le dernier rapport de branche, on s’aperçoit qu’avec un taux de 29 %, le poids des salariés de moins de 25 ans est encore plus important qu’en 2003. Comme le montre l’importance des temps partiels imposés, les dirigeants de la grande distribution utilisent la précarité comme une logique de gestion pleinement assumée. Le CPE est un scandale car, particulièrement dans les métiers du commerce, il ne va faire qu’enfoncer la nouvelle génération dans une fragilité professionnelle dès leur rentrée dans la vie active. Mais le CPE ne résoudra rien au niveau du taux d’inactivité des jeunes : par exemple, avant-hier, la direction du groupe Auchan nous a annoncé son incapacité à augmenter le nombre d’emplois sur les années qui arrivent. Les nombreux plans de gestion prévisionnelle de l’emploi lancés dans plusieurs enseignes en attestent : l’emploi est en crise dans le commerce. »

Propos recueillis par Christelle Chabaud


« Sans CDI, t’as plus rien »

À trente ans, cette jeune femme qui réside dans le quartier populaire Saragosse de la cité béarnaise se désole de n’avoir toujours pas les moyens de construire un véritable projet d’avenir. « Quand on n’a pas de CDI, t’as rien. Et quand on s’appelle Fatima, c’est encore plus dur. » Les CDD, Fatima a déjà donné. Quelque temps après avoir obtenu un bac professionnel, elle entre en 1998 dans une école primaire comme aide-éducatrice avec un contrat emploi-jeunes de cinq ans. Elle aime cette fonction et - comme promis à l’époque - elle rêve du jour où un emploi stable dans l’éducation nationale lui sera proposé. « On devait pérenniser ce poste, mais quand la droite est arrivée, elle a tout détruit. »

Alors, dès novembre 2003, Fatima entame un parcours de galère et de petits jobs alternativement dans la restauration et la vente.

Parlez-lui de ces contrats première embauche. « C’est pour faire style, un coup de plus. » Des CNE, puis des CPE, qui ajoutent encore à sa méfiance et sa colère. « C’est le même système que les emplois-jeunes avec trois ans en moins et au bout toujours la même réponse : pas d’embauche durable à la clé », accuse-t-elle. « J’en ai assez de cette succession de petits boulots au salaire minable entrecoupés d’un peu de chômage. »


« L’instabilité à long terme »

En troisième année à l’université de Pau, Claire Donnelly cumule tout à la fois un parcours d’étudiante sans ressources parentales et la précarité d’une activité salariée. Pour subvenir à ses besoins et payer ses études, elle additionne chaque matin des ménages dès 5 h 30 jusqu’à 8 ou 9 heures. Lorsqu’elle arrive à la fac, les cours ont souvent pris une demi-heure d’avance. Même scénario retour en soirée vers les locaux d’administrations paloises où, selon les remplacements et jusqu’à tard dans la nuit, l’attendent de nouveau le seau et la serpillière pour un boulot payé 6,30 euros net de l’heure. « Je dors cinq heures par nuit et je ne peux pas dans ces conditions suivre correctement les cours. » Sa collègue de labeur, vingt-trois ans et une maîtrise de droit en poche, n’a toujours pas vu l’ombre d’une proposition d’emploi correspondant à sa formation.

« De plus en plus, les jeunes de ma génération déplorent que les diplômes ne soient pas forcément la meilleure solution contre la précarité professionnelle. » Alors, quand Claire a pris connaissance des Contrats première embauche, son sang n’a fait qu’un tour. Engagée syndicalement dans l’UNEF, elle fait circuler en direction des étudiants des pétitions s’opposant à ce nouveau cadeau offert au patronat. « Avec ce type de contrat s’ajoutant aux autres, plus aucun projet de vie n’est possible, aucun crédit personnel et aucun moyen ne nous sont accordés si on ne présente pas une feuille de paye stable et solide », s’insurge-t-elle. « Ils osent exiger de nous une stabilité financière, alors qu’on nous impose maintenant et pour de longues années l’ins- tabilité professionnelle. »

La précarité ne frappe plus isolément, mais gagne toute une génération, pourrait témoigner la jeune étudiante, quatrième d’une grande famille landaise de dix enfants. Les trois frères et soeurs plus âgés collectionnent tous les types de stages et de contrats courts, les travaux saisonniers, les CDI à temps partiel, et autres petits boulots. À cette précarité dévorante, s’ajoute pour Claire l’incertitude de son avenir professionnel. Elle prépare le concours d’entrée à l’Institut universitaire de formation des maîtres. Adolescente, elle souhaitait déjà devenir institutrice. Voilà que, plus elle approche du but, plus le nombre de postes ouverts aux concours de l’enseignement se réduit sur injonction du ministre. En moyenne, moins 32 % de postes proposés en 2006. « Et dire que l’on nous a encouragés à aller vers ces filières, en nous assurant que de nombreux postes seraient rapidement libérés avec les proches et massifs départs en retraite, comment ne pas être déçus et révoltés aujourd’hui. »


« Pour soi, on n’ose plus espérer quoi que ce soit »

« On nous avait raconté que les BEP dans le tertiaire, c’était bien, qu’ils allaient nous faciliter l’insertion dans une vie professionnelle. C’est archifaux, avec un BEP, t’es super dévalorisée, et en plus il n’y a aucun emploi proposé à ce niveau-là », affirme d’emblée la jeune femme. Comme 80 % des élèves de sa classe d’alors, et la plupart engagés aujourd’hui sur un même parcours chaotique, assure Scarlett, elle n’a jamais choisi cette orientation à la fin du collège. « Avec de bonnes notes en langues et en français, je souhaitais aller vers un bac littéraire, mais j’ai été refusée car je n’étais pas bonne en maths. » C’est alors qu’à dix-neuf ans, la jeune Girondine décide d’arrêter les études, de partir, et de se lancer dans la quête d’activités professionnelles afin de pouvoir vivre sa vie. Pendant trois ans, se suivent et se ressemblent des contrats saisonniers, puis des contrats à durée déterminée comme serveuse ou comme vendeuse. De retour à Bordeaux, elle prépare et obtient après beaucoup d’effort l’équivalent d’un bac littéraire. Son souhait est de reprendre des études vers un DEUG en philosophie. Elle est seule et sans revenus, et les portes se ferment. « Ce sont des études pour des enfants de familles aisées, pas pour ceux d’ouvriers. »

Aujourd’hui, Scarlett prépare un BTS d’assistante de direction en alternance entre école et entreprise. « À l’issue des deux ans et le BTS en poche, les entreprises ne sont pas obligées de te prendre », regrette-t-elle. « Les contrats de formation en alternance, c’est bien, faut-il encore que les patrons acceptent ces jeunes en formation et créent ensuite les emplois correspondants. »

Et des emplois, ajoute-t-elle, qui sont tout autres que ceux proposés par les CPE. « Comment osent-ils nous faire croire qu’ils embaucheront au bout de deux ans en CDI des jeunes qui, depuis des années, souffrent du contraire, contrat après contrat. Avec ces CPE et les réductions de charges sociales les accompagnant, les patrons sont encouragés à changer de salariés tous les deux ans, des salariés toujours mal payés et sans ancienneté. » Le découragement gagne alors la jeune femme. « On arrive à un point où on se sent inutile, où on doute de soi, où on n’ose plus espérer pour soi et pour demain quoi que ce soit. »

Témoignages recueillis par Alain Raynal


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