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Un article de Muriel GREMILLET Fabrice TASSEL et Vanessa SCHNEIDER et Pascal VIROT et François WENZ-DUMAS paru dans Libération le 11 avril 2006

Le CPE en terre Villepin a terre

mardi 11 avril 2006 par Muriel Gremillet, François WENZ-DUMAS, Vanessa SCHNEIDER, Fabrice TASSEL, Pascal VIROT
Cris de victoire à gauche et chez les syndicats alors que le Premier ministre a dû renoncer au CPE sous la pression de l’Elysée.

Enfin ! A peine la décision du gouvernement d’enterrer le contrat première embauche (CPE) était-elle connue qu’elle a été fêtée par la gauche et les syndicats. Hollande, le patron du PS, a salué « le recul du pouvoir, le succès de la jeunesse et de l’unité syndicale ». Le PCF s’est réjoui d’une « très grande victoire populaire ». « C’est un premier recul du gouvernement, a dit Besancenot, de la LCR. Il en appelle d’autres. » Comme sur le grand frère de feu le CPE, le CNE. Hier au siège de la CGT, sur les grandes affiches appelant au retrait du CPE, le sigle a été barré en toute hâte au gros scotch noir. C’est sous ce symbole que l’intersyndicale des salariés, étudiants et lycéens a annoncé sa victoire. « Un authentique succès », souligné par le sourire jusqu’aux oreilles de Maryse Dumas (CGT), une demi-heure avant l’intervention télévisée du Premier ministre, hier soir sur TF1.

Manger du lion. Mais l’intersyndicale a annoncé son intention de rester « vigilante » jusqu’à ce que la nouvelle loi soit « effectivement votée et promulguée ». Les actions prévues aujourd’hui restent à l’ordre du jour. Les syndicats de salariés se sont redécouvert une envie de manger du lion. Première étape le 1er mai, dont Bernard Thibault , le leader de la CGT , voudrait faire un rendez-vous de « victoire et de revendication ». Notamment sur l’emploi des jeunes, la flexibilité et la sécurisation des parcours professionnels. La mort du CPE rassérène les syndicats, qui s’étaient jusque-là montrés incapables de s’opposer à la politique du gouvernement. « Cette lutte a montré qu’il n’y a rien d’inéluctable, rien d’irréversible, a lancé René Valadon, de FO. C’est important de le montrer aux jeunes. » Ceux-ci ont, depuis janvier, bénéficié de « véritables travaux pratiques de citoyenneté », selon Gérard Aschieri, de l’Unsa. « Les syndicats français viennent de montrer que, quelle que soit leur faiblesse, ils sont capables de mener des combats victorieux », a-t-il ajouté, alors que les congrès de la CGT et de la CFDT se rapprochent.

Après plusieurs semaines de crise sociale et politique, Villepin s’est donc résolu à renoncer à son texte créant le CPE. Hier soir, sur TF1, il s’est expliqué : « Nous avons fait un constat, nous étions dans une situation de blocage. » Mais tout a été fait pour habiller son recul. Aucun des mots qui le faisaient frémir n’a été prononcé, surtout pas les fameux « abrogation » ou « retrait ». Comme prévu, une proposition de loi remplacera l’article 8 de la loi sur l’égalité des chances, qui instituait le CPE. Hier, dans une mise en scène soigneusement huilée, Chirac et Villepin se sont montrés à la manoeuvre, empêchant ainsi leur ennemi intime Sarkozy d’apparaître comme celui qui aurait réglé le conflit. La journée a commencé au petit matin par un ultime tête-à-tête entre le chef de l’Etat et son Premier ministre. Ils ont ensuite été rejoints à l’Elysée par le ministre de l’Intérieur, celui de la Cohésion sociale, ainsi que les présidents des groupes UMP à l’Assemblée et au Sénat et le président de l’Assemblée nationale. Dans la foulée, l’Elysée a annoncé par communiqué que, « sur proposition du Premier ministre et après avoir entendu les présidents des groupes parlementaires et les responsables de la majorité, le président de la République a décidé de remplacer l’article 8 de la loi sur l’égalité des chances par un dispositif en faveur de l’insertion professionnelle des jeunes en difficulté ». Quelques minutes plus tard, Villepin, dans une intervention très solennelle, a convenu que « les conditions nécessaires de confiance et de sérénité » n’étaient « réunies ni du côté des jeunes, ni du côté des entreprises pour permettre l’application du contrat première embauche ».

« Sans a priori ». L’air profondément atteint, il a répété la communication élyséenne. Et a proposé aux partenaires sociaux d’« engager une discussion sans a priori sur la sécurisation des parcours professionnels, sur la précarité et l’insertion des jeunes dans l’emploi ». Ensuite, les deux présidents de groupe ont tenu une conférence de presse à l’Assemblée nationale pour « vendre » la nouvelle loi (lire p. 7). Ils ont indiqué que le texte serait examiné dès cet après-midi. Sarkozy sera l’invité d’Europe 1 ce matin et a enfin été autorisé à sortir son interview au Figaro, dans laquelle il annonce qu’il n’a « en rien renoncé à la rupture, elle est plus que jamais nécessaire ».


Une seule bataille, une flopée de gagnants

Syndicats, gauche, Sarkozy... Chacun tentera de capitaliser cette victoire avant la présidentielle.

La page de la mobilisation anticontrat première embauche (CPE) à peine tournée, les gagnants du conflit ont aussitôt crié victoire. Qu’il s’agisse des organisations syndicales, de Nicolas Sarkozy, de la gauche ou de l’extrême droite et de la droite extrême, ils pèseront d’une manière ou d’une autre sur les élections de 2007.

Les syndicats renouvellent leurs troupes

En quatre-vingts jours, Dominique de Villepin aura réussi à faire passer les syndicats de la dépression à l’euphorie collective. Quand, le 16 janvier, le Premier ministre annonce qu’il lance le contrat première embauche, le calme François Chérèque (CFDT) ne décolère pas. C’est tout juste si Matignon a pris la peine de l’informer, quelques heures avant. Bernard Thibault (CGT) et Jean-Claude Mailly (FO), qui ont reçu le même coup de fil, préviennent le chef du gouvernement qu’ils feront tout pour s’y opposer. Mais ils ne pariaient pas sur leurs chances de faire céder le gouvernement.

Les premières semaines sont décourageantes. La manifestation du 7 février mobilise un peu plus que ce qu’ils escomptaient. Mais les syndicats se regardent encore en chiens de faïence. La CFDT soupçonne FO de prendre prétexte du CPE pour entraîner les fonctionnaires dans une grève fourre-tout. La CGT, échaudée par la réforme des retraites de 2003, se méfie de la CFDT.

L’entêtement de Dominique de Villepin et la déferlante de la rue vont balayer ces réticences. La manifestation du 18 mars marque un tournant. A partir de ce jour, tous comprennent qu’ils n’ont pas d’autre choix que de sortir ensemble du conflit. Avant chaque initiative, les dirigeants syndicaux s’appellent directement. Toutes les déclarations convergent vers le même but : l’abrogation du CPE. Et, miracle, l’intersyndicale à douze réunissant organisations de salariés (CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC, Unsa, FSU, Solidaires), d’étudiants (Unef et Confédération étudiante) et de lycéens (Fidl et UNL) se consolide de semaine en semaine.

Dernier acquis de la lutte anti-CPE, et non des moindres : le renouvellement des générations militantes. Mai 68, la mobilisation contre la loi Devaquet sur les universités en 1986, celle contre les ordonnances d’Alain Juppé de 1995 sur la Sécu : chaque lame de fond sociale suscite des vocations et un rajeunissement des troupes. Une bouffée d’oxygène pour l’ensemble du monde syndical.

Le PS doit dorénavant compter avec la pression du reste de la gauche

Un bel hiver pour la gauche. Depuis hier, au-delà de la satisfaction face à la proposition de loi de l’UMP censée substituer de nouveaux dispositifs au CPE, un énorme chantier s’est ouvert devant elle : comment offrir un débouché politique au mythique « mouvement social » ? A trop coller à ce dernier, elle est aussitôt accusée de se l’approprier, voire de le manipuler. A trop s’en détacher, elle risque d’apparaître comme absente des préoccupations des électeurs.

Dès hier, François Hollande a tenté de résoudre cette quadrature en prévision de la présidentielle et des législatives 2007 : tirant les leçons de près de trois mois de crise, le numéro 1 socialiste a expliqué que « lorsque le combat est juste, que l’unité et le rassemblement sont au rendez-vous, que la mobilisation est forte, alors la victoire est possible ». Et d’insister : « Cette leçon-là, [...] elle vaut aussi pour les échéances futures. » Ce ton offensif tranche avec la modération dont a fait preuve Julien Dray la semaine dernière, pour qui le PS n’était « pas dans la phase de proposition où l’on compare le programme des uns et des autres ».

Le PS devra aussi compter sur la pression que le reste de la gauche ne manquera pas de faire peser sur lui. Car le tempo ne saurait satisfaire ses alliés potentiels. Au PCF, on veut se souvenir de la victoire du 29 mai 2005 lors du référendum sur la Constitution européenne. « Cette victoire contre le CPE, c’est aussi un refus de politiques régressives », veut croire Olivier Dartigolles, porte-parole du PCF. D’ores et déjà, selon lui, « la question d’une alternative politique se pose. 2006, ne doit pas être une année en creux, en attendant 2007 ». Analyse identique à la LCR : « La gauche a fait le service minimum, admet Olivier Besancenot. Personne à gauche n’a posé la question du pouvoir. Il ne faut pas tout mettre en suspens, comme dans un tunnel et attendre 2007. »

Nicolas Sarkozy est débarrassé de son principal rival au sein de l’UMP

Encore une fois Nicolas Sarkozy tire son épingle du jeu. Depuis le début de la crise du CPE, le ministre de l’Intérieur était sur le fil du rasoir : soutenir le gouvernement tout en critiquant à mi-mot le CPE. Il prenait le risque d’apparaître comme le lâcheur d’un Premier ministre en difficulté et d’être mal compris par l’opinion. C’est le contraire qui s’est passé. Selon un sondage CSA-le Parisien - i-Télé, 53 % des Français l’estiment « renforcé » par la crise au même titre que la gauche. Son agitation des derniers jours lui a, semble-t-il, été favorable. « Les gens ont vu qu’il se démenait pour convaincre les syndicats et Villepin de trouver une issue à la crise », se réjouit son entourage. Le patron de l’UMP peut aussi faire valoir que l’exécutif a finalement opté pour la solution qu’il préconisait (remplacement du CPE par une autre loi, utilisation des outils lancés par François Fillon). A un an de la présidentielle, il voit sa situation s’améliorer considérablement. Dominique de Villepin est bien trop atteint pour prétendre rivaliser avec lui. Nicolas Sarkozy se retrouve donc à nouveau unique candidat UMP.

Seul bémol : il devra choisir le bon moment pour quitter un gouvernement dont il portera nécessairement les échecs depuis 2002. Sachant aussi que les déboires du Premier ministre ne sont pas de très bon augure pour la « rupture » qu’il entend incarner. Autant de problèmes qu’il aura à résoudre dans les prochains mois.

Les droites extrêmes raillent le ministre de l’Intérieur

La reculade de la droite donne du grain à moudre au Front national (FN) de Jean-Marie Le Pen et au Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers. Prudemment silencieux pendant les premières semaines de la crise du CPE, laissant l’actualité travailler pour eux, les cousins de l’extrême droite donnent maintenant puissamment de la voix sur la perte d’autorité de l’Etat.

L’occasion est trop belle de railler la victoire de la rue contre Nicolas Sarkozy, leur vrai concurrent sur le terrain de l’insécurité et du maintien de l’ordre. Marine Le Pen, vice-présidente du FN, a ainsi estimé, début avril, que la gestion pour le moins désordonnée de la crise a « insécurisé les Français » qui « ne savent plus vers quelle autorité se tourner ».

Une tonalité proche de Philippe de Villiers, qui, hier, a ironisé sur « Nicolas Sarkozy [qui] a tiré les ficelles et [qui] montre ainsi son vrai visage : c’est le champion de la rupturette, c’est un capitulard qui réforme sur les plateaux de télé puis recule au premier sifflet et au premier pavé. » Peu avant, le président du MPF avait vu dans les manifestations et les incidents périphériques « le deuxième tour » de la crise des banlieues, qui, déjà, avait permis au FN et au MPF de reprendre des couleurs.

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