Liste des auteurs

Grégoire Allix| Le Monde le 06.10.2009

Le PNUD veut "bousculer" les idées reçues

mercredi 7 octobre 2009 par Grégoire Allix, Catherine Wihtol
Bousculer les idées reçues sur la migration" : c’est l’ambition du rapport 2009 du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), intitulé "Lever les barrières : mobilité et développement humains". Présenté lundi 5 octobre, ce rapport affirme une conviction : "à condition d’améliorer un certain nombre de facteurs", la migration profite non seulement au migrant, mais aussi aux pays de départ et d’accueil.

Les migrations Sud-Nord sont minoritaires. Si, chaque année, "plus de 5 millions de personnes franchissent des frontières internationales pour aller vivre dans un pays développé, ils sont bien davantage à migrer vers un pays en développement ou à se déplacer dans leur propre pays", rappelle le PNUD. Sur une population totale d’un milliard de migrants dans le monde, "740 millions de personnes sont des migrants internes, soit plus de trois fois le nombre de migrants internationaux". Et parmi ces migrants internationaux, près de la moitié se déplace dans leur région d’origine : "Moins de 30 % se déplacent d’un pays en développement vers un pays développé."

Ceux qui ont le plus à gagner sont ceux qui migrent le moins. Les pays les plus pauvres ne forment qu’une faible part des flux migratoires. Le taux d’émigration moyen des pays à faible indice de développement humain (IDH) est inférieur à 1 %, contre près de 5 % dans les pays à IDH élevé.

Pourtant, dans un pays développé, un migrant issu d’un pays à faible IDH multiplie ses revenus par quinze, double le taux de scolarisation de ses enfants, divise leur mortalité infantile par seize. Plus surprenant, même la migration entre ou à l’intérieur de pays en développement permet aux plus pauvres d’améliorer leur sort. L’IDH des migrants internes en Guinée est ainsi supérieur de 23 % à celui des non-migrants.

Dans les pays de départ, un élément du développement. Les transferts de fonds effectués par les travailleurs migrants vers des pays en développement ont atteint 308 milliards de dollars en 2008. C’est trois fois le montant de l’aide publique au développement. Au Sénégal, le volume des transferts est douze fois supérieur à la somme des investissements directs étrangers. Des transferts qui sont aussi, pour les pays pauvres, une précieuse source de devises. Sous l’effet de la crise, ils devraient néanmoins tomber à 293 milliards en 2009.

Mais ces transferts "ne sont pas directement dirigés vers les familles les plus pauvres ni les pays les plus pauvres", tempère le PNUD. En 2007, moins de 1 % des transferts a été envoyé dans les pays a plus faible IDH, où ils n’égalent que 15 % de l’aide publique au développement.

Un bénéfice net pour les pays d’accueil. "Il n’existe aucune preuve d’impacts négatifs de l’immigration sur l’économie, le marché du travail ou le budget, alors que les bénéfices ne sont plus à démontrer dans des domaines comme la diversité sociale et la capacité d’innovation", affirme le rapport à l’heure où la crise renforce les fermetures de frontières et les mesures protectionnistes.

Au contraire, d’après les études du PNUD, l’immigration accroît l’emploi et, à court terme, la croissance démographique résultant des migrations augmente le PIB réel par habitant. "Les migrants donnent généralement plus qu’ils ne reçoivent. L’impact sur les finances publiques reste faible", ajoute Papa Seck, statisticien au PNUD.

Des réformes pour "lever les barrières". Pour le PNUD, "la récession mondiale représente l’occasion de réformer les politiques en matière de migration" pour profiter au mieux de la reprise.

Le PNUD propose des réformes visant à ouvrir les voies d’entrée à davantage de travailleurs, notamment peu qualifiés, et à faciliter leur mobilité en renforçant leurs droits et leur accès aux services publics. Et l’agence de rappeler que la démographie des pays développés, déclinants et vieillissants, les contraint à recourir à cette immigration : la population en âge de travailler va fondre de 23 % entre 2010 et 2050 en Europe.


Vers une révision de l’indice de développement humain

C’est un palmarès attendu : le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) contient le classement des pays selon l’indice de développement humain (IDH), qui intègre, en plus de la richesse nationale, les indicateurs de santé et d’éducation.

En 2007, la valeur de l’IDH a reculé dans quatre pays - dont les Etats-Unis, passés du 12e au 13e rang - et a progressé dans 174, dont la Chine, qui bondit de sept places pour atteindre la 92e. Mais l’IDH 2007 n’intègre pas les effets de la crise mondiale, ce qui limite ses enseignements. Surtout, le PNUD annonce vouloir réformer en 2010 le concept même de cet indice créé en 1990, pour y intégrer "d’autres indicateurs, liés aux inégalités, aux libertés politiques ou à l’environnement". La richesse est aujourd’hui surreprésentée au sein du l’IDH : la France a ainsi progressé de la 11e à la 8e place pour une seule raison : le PIB par habitant y a progressé de 5 %.


Catherine Wihtol de Wenden, chercheuse au CERI : "L’Europe s’accepte mal comme terre d’immigration"

Deux semaines après la fermeture par la France de la "jungle" de Calais, refuge de 800 clandestins en chemin vers la Grande-Bretagne, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) publie un véritable réquisitoire contre les politiques antimigratoires. Présenté lundi 5 octobre, le rapport annuel du PNUD est entièrement consacré à ce thème, sous le titre explicite "Lever les barrières, migration et développement humains".

Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au Centre d’études et de recherches internationales, qui vient de publier La Globalisation humaine (PUF) après un récent Atlas mondial des migrations (éd. Autrement), estime également que les gouvernements font fausse route en privilégiant une approche sécuritaire.

Pourquoi peut-on parler de globalisation des migrations ?

Presque toutes les régions du monde sont désormais concernées soit par le départ, soit par l’accueil, soit par le transit. C’est une révolution considérable. Depuis moins de vingt ans, le monde est entré en mouvement. Mais cette période de mobilité généralisée ne traduit pas nécessairement une migration de peuplement. Beaucoup de migrants aspirent à s’installer dans la mobilité comme mode de vie. La mobilité est valorisée pour les plus qualifiés, les plus riches, mais les pauvres y aspirent aussi. Les gens n’acceptent plus la fatalité d’être nés dans un pays pauvre, mal gouverné, soumis à des aléas climatiques...

En quoi cela oblige-t-il les sociétés à évoluer ?

Ce phénomène touche au vivre ensemble, c’est-à-dire à la définition même de la citoyenneté. Les pays européens font depuis peu l’expérience de ce multiculturalisme, qui a conduit les Etats-Unis, le Canada ou l’Australie à redéfinir leur citoyenneté dans les années 1960. Le vivre ensemble est une des grandes questions du XXIe siècle : toutes les sociétés vont être concernées par la migration.

C’est vrai aussi au Sud : le Maroc, le Mexique, la Turquie sont toujours des pays de départ mais sont aussi devenus des pays d’accueil et de transit. Il y a un brouillage du statut des pays, mais aussi des catégories de migrants. Au cours de sa vie, une même personne peut être sans-papiers, travailleur qualifié, réfugié...

Pourquoi cette évolution est-elle si douloureuse en Europe ?

L’Europe a du mal à s’accepter comme continent d’immigration. Elle n’a toujours pas intégré qu’elle est devenue une région d’accueil, parce qu’elle a été longtemps une région de départ. Tout d’un coup, elle devient une terre non seulement d’immigration - elle l’a été depuis la seconde guerre mondiale -, mais de peuplement. Les immigrés deviennent constitutifs de la population des pays européens. Il y a un sentiment dans certaines franges de l’opinion que l’Europe perd son identité. L’immigration est vécue de façon défensive, d’où la crispation sur le contrôle des frontières, les clandestins, etc.

Pourtant, le PNUD affirme que la migration profite aux Etats...

Oui, c’est ce que toutes les études montrent. Mais les pays ne sont gagnants qu’à condition que les migrants aient un statut, qu’ils payent des cotisations sociales, consomment, envoient de l’argent à leurs proches... et non qu’ils se cachent toute la journée. Or actuellement, dans la plupart des pays développés, les moins qualifiés, ceux qui ont les métiers les plus pénibles, sont des sans-papiers.

Il est urgent de développer un statut du migrant. Cela manque terriblement dans le monde d’aujourd’hui. Les mobilités ne sont pas accompagnées, elles sont entravées. En matière de santé, d’environnement, les gouvernements écoutent l’avis des spécialistes. Les migrations sont le seul domaine où les Etats font systématiquement le contraire de ce que préconisent tous les experts !

Un droit universel à la mobilité est-il possible ?

Cela progresse. C’est une diplomatie parallèle, menée par les Nations unies à travers le forum mondial sur la migration et le développement, qui se réunira pour la troisième fois à Athènes en novembre. On met autour de la table les pays d’accueil, jusqu’ici seuls décideurs des politiques migratoires, mais aussi les pays de départ, le patronat, les syndicats, les ONG... La convention des Nations unies sur les droits des travailleurs migrants n’a été signée que par quarante Etats, tous du tiers-monde. Les pays d’accueil ont beaucoup de mal à accepter qu’un socle commun s’impose à eux, comme en matière de climat.

N’est-ce pas parce que ce droit à la mobilité remet en cause le modèle de l’Etat nation ?

Si, tout à fait. Le grand perdant de cette mobilité, c’est l’Etat, dans sa tentative d’imposer sa souveraineté sur le contrôle des frontières, sur la définition de l’identité nationale. Les gouvernements résistent très fortement, confortés par leurs opinions publiques les plus conservatrices. Dans le durcissement récent des politiques migratoires, il y a l’effet de la crise économique, bien sûr, mais aussi le fait qu’on considère les migrations d’abord comme une question sécuritaire. On criminalise la migration, au détriment de l’approche économique et sociale qui prévalait auparavant.

Propos recueillis par Grégoire Allix

Version imprimable de cet article Version imprimable

Forum de l'article

Aucune réaction pour le moment!
Répondre à cet article
 
Propulsé�par SPIP 1.9.2b | Suivre la vie du site  RSS 2.0 | Navigateur conseille Get Firefox! espace prive | Téléchargez le Squelette du site

CSS Valide !