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Un article d’Hervé NATHAN paru dans Libération le 4 novembre 2005

Le capitalisme n’a pas la cote chez les Français

vendredi 4 novembre 2005 par Hervé Nathan
Alors que se multiplient les livres critiques, près de deux Français sur trois, selon notre sondage, rejettent le capitalisme et le pouvoir des actionnaires.

Entre le capital et les Français, c’est le grand désamour. Le sondage réalisé par LH2 pour Libération (1) est absolument catégorique : selon le panel interrogé, l’opinion publique rejette le capitalisme à près des deux tiers des voix. Le libéralisme économique ne se porte pas mieux. Le socialisme semble lui (de peu) majoritaire dans le pays (51 % d’opinions positives). Un résultat surprenant, tant la libre entreprise semblait faire consensus. Selon François Miquet-Marty, directeur de LH2 Opinion, ce palmarès « révèle certes la difficulté, déjà connue, de la société française à accepter l’idée de libéralisme économique, mais il désigne surtout l’ampleur du malaise suscité par la notion de capitalisme, alors que ce dernier n’a jamais été mieux établi ». Alors, Marx pas mort ? A entendre certaines réponses, on pourrait le penser. Ainsi, 41 % des interrogés décrivent le capitalisme comme « l’exploitation de l’homme par l’homme », et 45 % comme « l’accumulation des richesses » par un petit nombre de personnes.

« Place du travail ». « Il ne faut pas se tromper de perspective, commente François Miquet-Marty, les Français répondent par rapport à leur expérience. C’est le capitalisme d’aujourd’hui, dominé par la sphère financière, qui les fait réagir, et non le système de production du XIXe siècle. » Ce « vécu » quotidien se retrouve dans la réponse à la question posée aux seuls salariés du privé : « Qui a le pouvoir dans l’entreprise ? » Les deux tiers répondent « les actionnaires », et les mêmes souhaitent que les salariés aient davantage de pouvoir (67 %), soient associés aux bénéfices (57 %). Par comparaison, ils ne sont que 43 % à demander une forte augmentation des salaires. Comme s’ils souhaitaient une association capital-travail, version gaulliste, ou « rhénane ». « C’est le résultat de ce que vivent les salariés, des décisions économiques qui leur semblent incohérentes, comme actuellement chez Hewlett-Packard », commente François Miquet-Marty. « Les Français ont davantage les pieds sur terre qu’on ne le dit, se réjouit Jean-Christophe Le Duigou, de la CGT. Ils ont conscience que les inégalités sont produites par le mouvement du capital, et que c’est bien la place du travail dans la société qui est la clé du problème. » Le sociologue Henri Vacquin n’est pas d’accord : « Le mot capitalisme est un épouvantail. On ne peut qu’être contre. Cela masque le vrai débat, qui est comment réguler, ou corriger l’économie de marché. »

Par catégories professionnelles, le rejet est quasiment identique chez les professions intermédiaires (61,7 %), les employés (68,3 %) et les ouvriers (69,8 %). Il est majoritaire chez les artisans et commerçants, et encore fort chez les cadres (44,8 %). Pas question non plus de voir l’anticapitaliste s’éteindre avec les générations qui ont vécu l’affrontement entre capitalisme et communisme : les jeunes de 18 à 34 ans sont frontalement (60 %) opposés au système, presque autant que leurs aînés. Un réservoir de contestation pour le futur est d’ores et déjà constitué.

Reste une interrogation : quelle serait la traduction politique d’un tel sentiment ? « Il n’y en a guère, répond Miquet-Marty. L’anticapitalisme revendiqué est le monopole de la LCR et de Lutte ouvrière. Même le PCF est discret sur ce sujet. La gauche est muette. Mais les Français sont en pleine contradiction : ils sont contre le système mais, lorsque l’on ouvre le capital de GDF ou de EDF, les salariés de ces entreprises se ruent sur les actions. »

Sirène. Le sentiment du panel s’ajoute à une prise de conscience de la fragilité du capitalisme contemporain. Plusieurs essais (lire ci-dessous), écrits par des experts acquis à l’économie de marché, tirent la sonnette d’alarme. Selon Thierry Pech, directeur de la République des idées (et éditeur du livre de Jean Peyrelevade), cette conjonction éditoriale est due « aux incertitudes sur ce que devient l’économie capitaliste et son articulation à la sphère politique et sociale. Le capitalisme est seul en scène, et on ne voit pas, dans des économies ouvertes sur le monde, où seraient les contre-pouvoirs ». Ces économistes, s’ils sont critiques, ne sont donc pas en rupture. Mais le peuple ?

(1) Réalisé les 28 et 29 octobre auprès de 1004 personnes.

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