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Florence Amalou | Le Monde du 5 mai 2007

Le commerce équitable : l’autre aide au développement

samedi 5 mai 2007 par Florence Amalou

Au centre du Sri Lanka, près de la ville de Kandy, de son Bouddha blanc et de ses grappes d’étudiants, la forêt est une forteresse végétale qui coupe ses habitants du reste du monde. C’est là que l’on trouve, au détour d’un chemin, la maison de K. M. Senevirathna. Il dirige le groupe 28 de la coopérative Small Organic Farmers Association (SOFA), qui rassemble 1 800 fermiers. Ces derniers ont moins de 2 euros par jour pour vivre avec leurs familles.

Devant chez lui, une femme souriante parle avec un Européen. Autour du cou de l’étranger, un collier de fleurs témoigne de l’accueil qui lui a été réservé. Il est presque midi. L’ombre des grands arbres protège à peine de la chaleur moite.

Ajantha Swarnathilaka, mère de trois enfants, montre à Tristan Lecomte, patron de la marque Alter Eco, les dernières techniques utilisées pour fabriquer les boîtes en feuilles de palme tressées qui contiennent le thé vendu par cette PME, depuis 2002, dans les supermarchés français.

Grâce à ce projet développé par la filière européenne de commerce équitable Max Havelaar, Ajantha Swarnathilaka gagne 16 roupies par boîte (11 centimes d’euros). A raison de 8 à 10 par jour, fabriquées les jours de pluie ou après la cueillette du thé, ces boîtes lui ont déjà permis de relier sa maison au réseau électrique, de s’offrir un fer à repasser et même de mettre un peu d’argent de côté pour l’école des enfants. Au Sri Lanka, l’école est gratuite, mais il faut payer l’uniforme et les livres.

Le sourire un peu inquiet et la gratitude dont témoignent les paysans de SOFA à leur donneur d’ordres européen sont à l’image des enjeux actuels du commerce équitable. En France, en cinq ans, ce système marchand s’est beaucoup développé. Les consommateurs sont nombreux à accepter de payer un peu plus cher des aliments qui, leur dit-on, vont permettre aux petits producteurs pauvres du Sud de vivre décemment. Qu’en est-il réellement ? Le commerce équitable aide-t-il les plus défavorisés à sortir du dénuement ?

Au Sri Lanka, la coopérative SOFA est une réussite. Les fermiers, organisés de manière transparente et démocratique, vendent leurs récoltes à la société voisine Biofoods, également labélisée par Max Havelaar. Celle-ci paie 45 roupies le kilo de feuilles de thé, soit 15 roupies de plus que les intermédiaires habituels dépendant de l’Etat sri-lankais. Biofoods transforme et emballe les feuilles dans les boîtes fabriquées par les femmes de la coopérative, puis les expédie jusqu’au Havre.

En théorie, la coopérative ne devrait pas dépendre d’une seule entreprise privée car cela la fragilise. Mais, sur le terrain, ce n’est pas la priorité. "Nous avons confiance", note K. M. Senevirathna. A ce stade, l’assistance agronomique et commerciale apportée par Biofoods est jugée plus importante.

De l’autre côté de la montagne, au nord, les Tigres indépendantistes mènent leur guerre fratricide contre le gouvernement. Ici, dans la région de Kandy, Cinghalais et Tamouls vivent en harmonie.

Grâce au commerce équitable, ils osent même penser à l’avenir et la difficulté ne les effraie pas. Chacun cultive par exemple sa petite parcelle en mode "bio", selon huit cahiers des charges différents (suisse, européen, américain, japonais...) !

L’idée est de protéger la terre et leurs enfants. Tous fuient les produits chimiques, qui les ont rendus malades : "On vaporise dans les champs, sans protection, et les enfants sont souvent à côté des parents qui travaillent", raconte un ex-manager de plantation conventionnelle. Ils veulent réapprendre les pratiques traditionnelles, plus en accord avec le bouddhisme, qui prône le respect de toutes les formes de vie.

Faire partie de la coopérative SOFA les aide. C’est pour eux la certitude d’avoir un prix garanti et plus élevé, des importateurs qui s’engagent à long terme et qui préfinancent à 50 % leurs commandes. "Nous n’avons plus à emprunter à des taux bancaires trop élevés pour acheter semences ou pesticides", dit l’un d’eux.

Il a fallu du temps à l’ingénieur qui préside SOFA pour convaincre ces familles isolées. Aujourd’hui, elles y croient et se plient de bonne grâce aux exigences de vérifications et aux multiples contrôles des donneurs d’ordres occidentaux.

La coopérative a établi une liste de ses membres, recensé les parcelles cultivées et organisé une vie communautaire afin de ne servir aucun intérêt particulier. L’ouverture d’un compte en banque consacré à la gestion de la prime de développement a demandé deux ans, mais un suivi détaillé des 11 387 euros reçus en 2004 permet de mesurer les changements opérés dans la vie des fermiers : tous les membres ont reçu de nouveaux plants de thé et d’épices pour densifier les champs et diversifier les cultures, ainsi que du fertilisant naturel. Des livres scolaires ont été achetés pour les enfants les plus brillants. Deux forages pour l’eau ont été effectués, des toits ont été changés, des chaises et des tables achetées... Un paradis, la coopérative ? "Le travail n’est pas plus facile qu’à l’usine, mais je me sens plus libre", explique Indrani Weerasekara, nouveau membre qui auparavant travaillait dans une usine textile qui a fait faillite.

A plus de 2 400 kilomètres de là, au nord-est de la Thaïlande, près de la frontière cambodgienne, la situation est tout autre dans la coopérative Organic Agriculture Coopérative Surin (OACS). Un petit bâtiment vient de sortir de terre entre les rizières asséchées. Il abrite le bureau de la nouvelle comptable, qui dispose d’un ordinateur. C’est tout.

Il y a deux ans, le président de la coopérative est parti avec la caisse, et les comptables disparaissent les unes après les autres sans laisser de traces. Cela fait pourtant cinq ans que la filière Max Havelaar tente d’influencer positivement le sort de ces 268 familles depuis toujours à la merci des "coyotes" chinois qui contrôlent la vente de riz dans cette région très pauvre en possédant tous les moulins.

Alter Eco achète à OACS - via la société d’exportation locale ESAN, labélisée Max Havelaar - 70 % du riz jasmin et du riz rouge qu’elle vend en France. Les paysans se disent heureux de bénéficier d’un meilleur prix d’achat pour leur riz, mais très peu en connaissent les raisons.

Le prix d’achat plus élevé ? "C’est parce que notre riz est meilleur", répond l’un d’eux. La prime de développement devant servir à structurer la communauté ? "J’ai oublié ce que c’est", dit Lin Giwengdii, producteur n° 44, à la tête d’une rizière de 8 hectares. "On essaie d’expliquer, mais cela ne les intéresse pas. Ce qui les intéresse, c’est de savoir quand on leur achète leur riz et à quel prix", confie en aparté le nouveau président d’OACS, visiblement dépassé.

Sans projet collectif, les finances de la communauté restent obscures. Aucun compte ne retrace précisément l’emploi des 20 127 euros versés par Alter Eco. Qu’en ont-ils fait ? Les circuits internes sont difficiles à contrôler, sans compter les soupçons de corruption qui pèsent sur l’omniprésente "responsable marketing", Khun Pa Hom, à la fois contact privilégié des autorités locales et propriétaire bienheureuse du moulin qui décortique, à 1 roupie le kilo, tout le riz de la coopérative.

L’inspecteur de Max Havelaar vient encore de visiter OACS. Son ton s’est durci. Au centre du bureau de la coopérative trône un grand tableau où sont notés tous les manquements. "Le commerce équitable, ce sont des droits, mais aussi des obligations", leur rappelle, une fois encore, Tristan Lecomte. A moins de changer radicalement, bientôt OACS ne pourra plus vendre son riz en tant que produit "équitable".

"Nous allons progressivement arrêter d’acheter à OACS tant qu’ils n’ont pas réalisé les changements que nous leur demandons depuis si longtemps, avoue Tristan Lecomte. C’est dur." Même le bonze, Luang Paw Nan, apôtre local de la démarche bio et équitable, a fini par prendre ses distances avec cette coopérative qui navigue en eaux troubles.

Même lieu, autre situation. De l’autre côté de la ville de Surin, à quelques kilomètres d’OACS, une autre coopérative, ORFSC, créée en 2003 par 545 familles khmères, produit également du riz jasmin et du riz rouge. Elle vend sur le marché local et exporte en "équitable" sous le label Max Havelaar. Elle, en revanche, affiche un dynamisme et une envie de réussir qui font plaisir à voir.

En deux ans, la coopérative n’a reçu que 2 297 euros de prime de développement de la part d’Alter Eco mais, conseillée par une ONG et encouragée financièrement par l’autorité provinciale, elle vient encore de gagner en indépendance en construisant sa propre unité d’emballage. Grâce à cet outil, la coopérative, tout juste certifiée "bio", peut exporter directement son riz. Un exploit qui crée des emplois et retient un peu plus de richesse sur place.


La grande distribution flaire un nouveau marché

A quand tous les produits du commerce équitable près de chez nous ? La grande distribution se met peu à peu au diapason des "consom’acteurs". La septième Quinzaine du commerce équitable, qui s’achèvera le 13 mai, est cette année l’occasion de mesurer les progrès accomplis. Si la plupart des enseignes clament désormais compter en nombre ces produits "porteurs de sens" dans leurs rayons, dans les faits, on est encore loin du compte.

Les Français estiment que les produits équitables restent difficiles à trouver. Plus de 60 % jugent même qu’il n’y en a pas suffisamment dans les magasins, révèle une enquête Ipsos pour Max Havelaar publiée en mars. Le nombre de produits présents dans les grandes surfaces a pourtant fortement augmenté.

Au début des années 1990, il n’existait dans les hypermarchés et les supermarchés que deux ou trois références de café équitable. Depuis, l’offre s’est considérablement élargie et structurée. Il existe désormais des marques nationales (Ethiquable, Alter Eco, Jardin bio équitable, Lobodis...) et des produits au nom des enseignes. Les gammes se sont diversifiées (chocolat, différentes variétés de riz, thé...) et des aliments plus sophistiqués, comme les biscuits et les boissons, sont apparus.

En 1992, c’est Malongo avec son café "Les petits producteurs" qui a ouvert la voie de la consommation solidaire de masse. Le torréfacteur s’engage alors à acheter du café à la coopérative mexicaine Uciri. Son produit "phare", certifié par Max Havelaar en 1997, est vendu uniquement dans les magasins Monoprix et quelques hypermarchés Carrefour. En 1999, Cora et Auchan s’y mettent aussi. Les débuts sont timides.

Le coup d’accélérateur arrive en 2002 et 2003 avec la naissance quasi simultanée de deux nouvelles marques, Alter Eco et Ethiquable. Pour la première fois, de jeunes patrons décident de repousser les frontières historiques du milieu associatif incarné par Minga ou la fédération Artisans du monde en voulant vendre les produits des petits producteurs défavorisés dans les grandes surfaces. Les débuts sont difficiles. "On a perdu un an à essayer, sans succès, de se faire référencer par une centrale d’achat. On a donc décidé de démarcher les magasins un à un, en commençant par l’est de la France. En une semaine, douze ont dit oui", se souvient Rémi Roux, qui codirige la SCOP Ethiquable. Il n’en faut pas davantage pour encourager ces créateurs d’entreprise à persévérer.

"DANS TOUTES LES ENSEIGNES"

Monoprix se lance avec 13 produits Alter Eco. En 2001, le groupe Carrefour décide de vendre quelques produits solidaires à sa propre marque "filière qualité". Avant de changer de stratégie. "Aujourd’hui nous vendons 134 marques nationales et nous avons deux marques propres certifiées", explique Roland Vaxelaire, directeur du développement durable et de la qualité chez Carrefour. Les enseignes Leclerc et Intermarché suivent. Et les consommateurs répondent "présent".

En 2006, Champion et Carrefour ont vendu 70 % de produits équitables de plus qu’en 2005. Dans les centres-villes, les Shopi et Huit à Huit proposent désormais cinq à dix produits différents. Chez Auchan, le chiffre d’affaires a bondi à 9,1 millions d’euros en 2006, contre 4,2 en 2004. "Nous avons nettement renforcé notre offre avec 152 produits labélisés Max Havelaar, contre 88 en 2005, affirme François Cathalifaud, chez Auchan. Nous vendons aussi douze produits de marque Auchan, moins chers, sur lesquels nous pratiquons une marge inférieure à 25 %."

Les fabricants voient à leur tour leur activité prendre de l’ampleur. "Aujourd’hui, la moitié de nos achats de café vert sont effectués selon les critères du commerce équitable", se réjouit Géraldine Ferrier chez Malongo, qui " (a) pour la première fois cette année des produits dans tous les supermarchés". Quant au chiffre d’affaires d’Ethiquable, il atteint, après trois ans d’activité, 13,6 millions d’euros. Et celui d’Alter Eco, 16,5 millions d’euros.


Chiffres

Marché. Les consommateurs du Nord ont acheté pour 1,25 milliard d’euros de produits équitables en 2006 (soit 0,01 % du commerce mondial). L’Europe est le plus important marché au monde.

LEXIQUE

Max Havelaar. Cette certification concerne 80 % des produits de commerce équitable vendus en France. Bien que non reconnue officiellement par les pouvoirs publics, elle garantit le respect des règles de l’équitable pour 166 marques, vendant 1 500 produits différents dans 55 000 grandes surfaces et 2 800 magasins spécialisés. Elle appartient à l’association Fairtrade Labelling Organization (FLO), créée en 1997 par 20 associations européennes, nord-américaines et asiatiques.

Fairtrade Labelling Organization (FLO). Son conseil d’administration compte des producteurs, des transformateurs, des importateurs et des associations. Décidée à obtenir la norme internationale ISO 65 pour devenir un organisme certificateur reconnu des pouvoirs publics, l’association a accéléré sa professionnalisation et s’est divisée en deux branches en 2004.

Flo International. Basée aux Pays-Bas, elle conçoit les standards des différentes filières (coton, café...). Elle fixe les obligations des producteurs et des importateurs, et les prix minimums d’achat des productions. Ses détracteurs lui reprochent des prix minimums insuffisants, des frais de certification trop élevés, et des exigences environnementales difficiles à appliquer au démarrage.

Flo-Cert. L’autre division, basée en Allemagne, vérifie la conformité des coopératives et accorde les certifications. En 2006, 718 organisations de producteurs ont été visitées et 20 ont perdu leur certification.

À LIRE

Le Guide du commerce équitable, de Carine Keyvan et Nathalie Frachon (Solar, 320 pages, 19,90 euros).


Entretien avec Alain Mergier, directeur du cabinet Wei "Les désirs du consommateur et les soucis du citoyen"

Vous dirigez le cabinet Wei, qui vient de réaliser une étude sur les Français et le commerce équitable. Quelle est aujourd’hui la place de cette forme de consommation engagée ?

Il se passe quelque chose autour du commerce équitable. Ces termes étaient connus d’à peine 9 % des Français en 2000 ; sept ans plus tard, 81 % de la population les ont à l’esprit.

Le consommateur est devenu un citoyen inquiet. En ce sens, l’offre de commerce équitable apporte une réponse intéressante. Elle réconcilie les désirs du consommateur et les soucis du citoyen.

A quelles conditions un produit "équitable" est-il jugé achetable par le plus grand nombre ?

La première condition, qui paraît évidente mais qui ne l’est pas, c’est que le produit équitable soit de qualité comparable et peut-être même meilleur que les autres. Il faut qu’il soit vendu dans un emballage moderne, et qu’il soit bien visible dans les supermarchés, où les Français font 90 % de leurs achats alimentaires.

La deuxième condition est que ce soit de la vraie "équité". L’imaginaire des consommateurs autour de cette notion est assez riche. Pour eux, acheter un produit de ce type, ce n’est pas faire la charité, c’est faire du commerce en poussant au développement local.

Les consommateurs savent bien que le commerce équitable ne réglera pas tout. Mais ils veulent jouer sur la petite marge de manoeuvre dont ils disposent. S’ils sont prêts à faire un petit effort, ils attendent aussi une attitude plus "juste" de la part de l’importateur et du distributeur.

On voit de plus en plus d’aliments équitables fabriqués selon les critères de l’agriculture biologique.

L’"équité" implique, pour l’acheteur, une relation particulière avec le produit, un respect des savoir-faire traditionnels et de la nature. Ce respect, que l’on associe davantage au "petit exploitant", rapproche naturellement le commerce équitable des produits "bio". L’équité devient un gage de qualité.

Un paquet de café issu du commerce équitable, ce n’est pas un produit comme un autre avec, en prime, la bonne conscience. C’est un café qui a des raisons objectives d’être meilleur que d’autres. Qu’il le soit ou non est une autre question. Pour 88 % des Français, le fait qu’un produit soit issu du commerce équitable est un gage de qualité.

Peut-on imaginer que le commerce équitable remplace totalement, un jour, le commerce classique ?

La consommation engagée correspond à une volonté récente d’effectuer de petits gestes quotidiens qui pourraient, à terme, avoir une influence sur la marche du monde. Les médias, les campagnes des organisations non gouvernementales nous ont beaucoup expliqué que l’on pouvait, chacun à notre niveau, faire de petites choses et que ces gestes, mis bout à bout, allaient dans le bon sens.

On sait tous que cela ne va pas, du jour au lendemain, changer la face du monde. Mais nous découvrons peu à peu le plaisir d’exercer notre responsabilité personnelle en songeant que "c’est déjà ça de pris" et que, peut-être, cela aura un effet "boule de neige"...

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