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Alain Cwiklinski | L’Humanité du 29 mai 2007

« Le guide » Peugeot contre l’emploi

mercredi 30 mai 2007 par Alain Cwiklinski
Automobile . La CGT s’est procuré un document confidentiel sur la politique d’achat de PSA. Le but, sous-traiter dans les pays à bas coûts. Des milliers d’emplois sont menacés en Europe de l’Ouest.

L’annonce de la suppression de 10 000 emplois parmi les cadres et les agents de maîtrise de PSA a bousculé certaines pratiques au sein du groupe. Depuis quelques jours, à Sochaux, les cadres murmurent et, fait unique dans les annales de Peugeot, des documents « confidentiels » apparaissent. C’est ainsi que la CGT automobile de Sochaux a révélé, la semaine dernière, le « Guide Global Sourcing PSA ». Un pavé de 150 pages élaboré en 2006, « strictement à usage interne », qui impose aux cadres du groupe de revoir leur politique d’achat des divers composants d’une voiture.

des fournisseurs occidentaux beaucoup trop chers

L’entreprise va droit au but : « Les achats jouent pour 75 % dans le PRF (prix de revient de fabrication) de nos véhicules. Les gains escomptés dans une démarche de consultation mondiale impactent donc dans cette proportion la rentabilité des opérations industrielles du groupe. » Et le constructeur de prévenir : « Pour la série, en 2005, les achats en pays compétitifs du groupe PSA Peugeot Citroën ont représenté près de 10 % de la masse d’achat. Il s’agit aujourd’hui d’élargir encore nos consultations séries, rechange, accessoires, biens d’équipements et prestations aux fournisseurs compétents basés dans ces pays et d’atteindre d’ici 2010 une fourchette comprise entre 25 et 45 %. »

Les cadres-acheteurs doivent donc préférer aux fournisseurs occidentaux, beaucoup trop chers, ceux de pays à bas coûts de main-d’oeuvre, plus compétitifs. Le donneur d’ordre PSA déclare sans vergogne : « La démarche "Global Sourcing" du groupe vise l’ouverture du panel à de nouveaux fournisseurs afin de redynamiser la compétition avec les fournisseurs actuels. » Une concurrence qui doit désormais s’opérer avec certains pays clairement identifiés. Les opérateurs d’achat disposent de critères précis : « La liste des pays LCC (Leading Competitive Countries) est définie en fonction du critère économique du PIB/habitant. Un pays est dit LCC si son PlB/habitant est inférieur à 14 000 USD (dollars - NDLR). Cette liste est appelée à évoluer en fonction de la mise à jour des statistiques. Dès lors, pour un pays donné, si le seuil des 14 000 USD/habitant est franchi, le pays est retiré de la liste. »

C’est ainsi que PSA envisage déjà de se séparer de pays pourtant émergents : « La Slovénie avec ses 14 810 USD/habitant ne sera plus considérée comme LCC en 2007. » Le peuple slovène se serait donc enrichi trop vite... Mais qu’importe, la liste est longue et aménageable selon les circonstances : « Israël, avec ses 17 380 USD/habitant est toutefois considéré comme un pays LCC compte tenu des subventions de l’État aux kibboutz, qui permettent au pays de proposer des prix compétitifs. » L’orientation géographique s’est largement déplacée : « Pour la recherche de nouveaux sites fournisseurs, le périmètre comprend donc prioritairement les zones suivantes : Europe centrale et orientale, Turquie, Afrique du Nord, Afrique du Sud, Amérique latine, Inde, Chine, Corée du Sud, Asie du Sud-Est et l’Iran. » Tout en précisant : « La Turquie et les pays d’Europe de l’Est constituent, au vu des premières analyses, le potentiel le plus important à court terme. » Ces nouvelles zones prioritaires sont définies par des fiches descriptives fournissant « des éléments macroéconomiques et industriels » dont la donnée prioritaire est « le niveau de salaires en vigueur ».

l’obsession de réduire les coûts de production

Bruno Lemerle, délégué CGT, ne cache pas son indignation et son inquiétude : « Ce qui apparaît en filigrane, ce n’est pas une volonté de développement de l’entreprise et de l’emploi, mais une obsession de réduire les coûts pour augmenter la rentabilité du capital et la rémunération des actionnaires. Cette politique est une menace à terme pour tous les bassins d’emplois d’Europe de l’Ouest et va accélérer la casse sociale. Il faut alerter l’opinion et les pouvoirs publics et mobiliser tous les salariés contre cette stratégie industrielle. Elle a déjà produit des effets biens connus, comme la délocalisation d’une partie de la production d’EAK, une filiale de Faurecia, de Trecia, ou encore de Delphi, qui fermera ses portes fin juin dans le pays de Montbéliard. »

Dans les prochains jours, le « Guide Global Sourcing PSA » va circuler dans toutes les entreprises de l’automobile de l’Est de la France. Cyril Keller, animateur de l’union CGT de l’automobile, veut organiser des assemblées générales : « Les salariés de la sous-traitance hésitaient à faire porter aux donneurs d’ordres la responsabilité des délocalisations et des fermetures de leurs entreprises. Il y avait bien des bruits sur une stratégie mais rien de concret. Cette fois, c’est écrit. PSA veut casser la sous-traitance locale à tous les niveaux. La réaction sera vive à chaque annonce de plan social ! » Selon l’Insee, la Franche-Comté, une des régions les plus industrialisées de France et parmi les plus dépendantes de l’industrie automobile, a perdu 5,6 % d’emplois de la filière en un an. Une baisse qui risque de s’aggraver si la politique de « Global Sourcing » aboutit.

l Contactée par l’Humanité, la direction de PSA était injoignable, hier. Interrogée, jeudi, par le journal régional le Pays, elle a reconnu l’existence du document révélé par la CGT mais estimé qu’il ne s’agissait que de la transcription de pratiques déjà en vigueur chez le constructeur français.


Les obsessions de Christian Streiff

Le PDG de PSA a détaillé son plan de relance baptisé « Cap 2010 ».

« L’obsession de la productivité ne doit souffrir aucune exception dans l’entreprise. » La semaine dernière, à l’occasion de l’assemblée générale des actionnaires de Peugeot-Citroën, son PDG, Christian Streiff, a une nouvelle fois été clair. « Le mot d’ordre, c’est plus vite et moins cher ! » a-t-il lâché au quotidien les Échos, alors que les ventes mondiales du deuxième constructeur français ont baissé de 0,7 % l’an passé, pénalisées notamment par la contre-performance de l’Europe de l’Ouest.

Après seulement cent jours passés à la tête du constructeur, l’ancien PDG d’Airbus, resté trois mois chez l’avionneur européen, le temps d’y concevoir le plan « Power 8 », a donc détaillé son plan de relance pour PSA, baptisé « Cap 2010 ». Le but, réduire les frais fixes et de structure de 30 % et étoffer le portefeuille de nouveaux produits d’ici trois ans pour « retrouver croissance et rentabilité » et « regagner les parts de marché perdues » en Europe. En plus de la suppression déjà annoncée de 4 800 postes en France parmi les cadres et la maîtrise, Christian Streiff veut ainsi accélérer les économies réalisées sur les achats : « Nous voulons gagner 6 % de productivité par an, contre un peu plus de 4 % jusqu’à présent. Cela passera par des achats plus importants dans les pays à bas coûts. » Une déclaration que vient illustrer le « Guide Global Sourcing » révélé par la CGT du groupe (lire ci-dessus) et qui menace directement les équipementiers implantés en Europe de l’Ouest.

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