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Entretien réalisé par Fanny Doumayrou paru dans l’humanité du 15 octobre 2005

« Le nombre de cancers va continuer d’augmenter pendant vingt ans »

samedi 15 octobre 2005 par Fanny Doumayrou

Le professeur Goldberg prévoit de 50 000 à 100 000 cancers d’ici à 2025 et plaide pour une véritable politique de prévention des risques professionnels.

Le professeur Marcel Goldberg est épidémiologiste à l’unité 687 de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale et au département santé et travail de l’Institut national de veille sanitaire. Auteur de

la première expertise de - l’INSERM sur les effets sur la santé de l’exposition à l’amiante, en 1996, qui a entraîné l’interdiction totale du produit en 1997, il est aujourd’hui chargé du « programme national de surveillance des mésothéliomes » à l’INVS.

Quelle est l’étendue des dégâts sur la santé provoqués par l’amiante ?

Pr Goldberg. Les chiffres solides dont on dispose concernent seulement les cancers. On estime qu’en ce moment, l’amiante provoque chaque année 750 mésothéliomes et au moins 2 000 cancers du poumon. Ces maladies ont un temps de latence très long, elles surviennent de vingt à quarante ans après l’exposition. Comme l’interdiction de l’amiante est récente, on peut prédire de façon certaine que le nombre de cancers va continuer à augmenter pendant encore vingt ans. D’ici à 2025, on prévoit entre 50 000 et 100 000 cancers. Pour les autres maladies que sont les plaques pleurales et les fibroses pulmonaires appelées asbestoses, on n’a pas de bonnes données épidémiologiques.

Quelle est la population concernée ?

Pr Goldberg. L’exposition à l’amiante concerne environ 25 % des retraités hommes. Un retraité sur quatre a été exposé au moins une fois à l’amiante dans sa vie professionnelle, le plus souvent à des niveaux assez faibles. Le risque de développer un cancer est strictement proportionnel à la quantité d’amiante inhalée, et il n’y a pas de seuil minimum. Une exposition faible mais sur toute une carrière peut équivaloir à une exposition forte pendant un cours laps de temps. Ce qui compte, c’est la dose cumulée. Le profil type de la victime, c’est un homme travailleur manuel, avec des pics de risques pour certains métiers. Une étude a montré qu’un tuyauteur a 17 fois plus de risques qu’un autre salarié de développer un cancer lié à l’amiante.

Les cancers prévus sont-ils inévitables ?

Pr Goldberg. Leur survenue est malheureusement inévitable. On peut seulement espérer des progrès thérapeutiques.

La situation est-elle la même au niveau mondial ?

Pr Goldberg. Pour les pays sous-développés, on n’a pas de données, mais pour les pays industrialisés, la situation ressemble beaucoup à celle de la France, avec un décalage temporel. En France, l’épidémie a commencé dans les années 1920-1930, pour monter progressivement en charge. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, plus industrialisés, l’épidémie a commencé dix ans plus tôt. Aux États-Unis, le nombre de mésothéliomes a commencé à baisser cette année, car des mesures actives de prévention ont été mises en place vingt ou trente ans avant la France.

La loi prévoit un suivi post-professionnel des salariés exposés pour détecter les maladies, qui est rarement mis en place. Quel serait le bénéfice de son application ?

Pr Goldberg. Les textes de loi datent de dix ans, mais ils sont appliqués seulement dans quelques très grandes entreprises comme EDF, la RATP, la SNCF, ce qui ne représente presque rien par rapport au nombre de salariés touchés. Souvent, les salariés ont été exposés au cours de leur carrière, dans des petites entreprises qui n’existent parfois plus, et ils l’ignorent. Ils partent en retraite sans la fameuse fiche d’exposition de l’employeur qui va leur donner droit au suivi. En l’état actuel des connaissances, cela ne changerait pas grand-chose, d’un point de vue strictement thérapeutique, de détecter plus tôt les cancers, car malheureusement on guérit très mal les mésothéliomes et les cancers du poumon, et les chances de survie sont très faibles. Mais le dépistage précoce sera très bénéfique si la recherche progresse. On gagnerait aussi si les salariés étaient mieux informés sur leur exposition. En effet le tabac et l’amiante ont un effet multiplicatif, c’est-à-dire que leur cumul multiplie le risque de cancer. Un salarié qui sait qu’il a été exposé sera motivé pour arrêter de fumer et pour abaisser le risque de développer la maladie.

Estimez-vous que les pouvoirs publics ont tiré les leçons de l’affaire de l’amiante ?

Pr Goldberg. La dangerosité de l’amiante était connue depuis très longtemps en France. Si on regarde le calendrier, on s’aperçoit que la France a été très en retard, puisque la première réglementation fixant des valeurs limites à la présence d’amiante date de 1931 en Grande-Bretagne, alors qu’il a fallu attendre 1977 ici. Il est stupéfiant de constater que la France a indemnisé des maladies de l’amiante dès 1950, année où l’asbestose a été inscrite au tableau des maladies professionnelles. Jusqu’en 1977, on a donc indemnisé les victimes sans rien faire pour protéger les salariés !

En matière de gestion du risque, les choses n’ont pas beaucoup avancé. La médecine du travail n’évolue pas, alors qu’elle pourrait avoir un rôle central dans la prévention. Et il est toujours aussi difficile de mener des études en milieu de travail, à cause du barrage des employeurs. Récemment, l’INRS [Institut national de recherche et de sécurité - NDLR] a dû renoncer à une enquête sur les fibres de substitution à l’amiante, car la quasi-totalité des employeurs utilisant ces produits a refusé l’accès aux ateliers. Et il n’y a aucun moyen légal de leur imposer des études qui sont pourtant indispensables.

Que sait-on de tous les produits cancérogènes présents en milieu de travail ?

Pr Goldberg. On a recensé plusieurs centaines d’agents cancérogènes pour l’homme, dont la majorité est présente en milieu de travail. Mais le système de surveillance et de recherche est insuffisant. On sait beaucoup de choses mais on n’applique pas ces connaissances, on ne prend pas les mesures qui s’imposent. Entre le moment où on soupçonne le caractère cancérogène d’un produit et celui où on le démontre de façon certaine, il peut s’écouler dix ou quarante ans. Alors il n’est pas raisonnable d’attendre. On aurait souvent assez d’éléments pour prendre des mesures de prévention et ne pas exposer les gens. De façon cynique, les travailleurs servent de « sentinelles de l’environnement » à l’ensemble de la population, puisqu’ils sont exposés à des niveaux et sur des durées beaucoup plus importants, et c’est sur eux qu’on mène les recherches sur les cancers.


Les maladies provoquées par l’amiante

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1 : Les maladies non cancéreuses sont les fibroses, qui touchent soit la plèvre externe (plaques pleurales), soit la plèvre interne (épaississements pleuraux), soit le poumon (asbestose). Elles sont irréversibles et incurables, et peuvent, selon les degrés de gravité, occasionner des gênes respiratoires majeures.

2. : Les cancers sont le mésothéliome (cancer de la plèvre), spécifique à l’amiante, et le cancer broncho-pulmonaire, identique à celui provoqué par le tabac. Des cancers du larynx et du colon ont aussi été reconnus comme liés à l’exposition à l’amiante.

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