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Pierre-Hnri Lab, Bruno Odent | L’Humanité du 04.12.2008

Le pétrole baisse,les prix montent !

samedi 6 décembre 2008 par Pierre-Henri Lab, Bruno Odent
Énergie . Le cours du baril de pétrole a été divisé par trois en moins de six mois. L’usager ne voit guère la différence. Au contraire, État et entreprises du secteur en profitent. Décryptage.

Aujourd’hui 50 dollars et peut-être encore moins dans les prochaines semaines. Le prix du baril de pétrole s’est effondré. En juillet dernier, après plusieurs mois d’une inflation galopante, il avait atteint le record historique de 150 dollars. Ce niveau était, aux dires des industriels et du gouvernement, le seul responsable de la hausse tout aussi vertigineuse du prix des carburants à la pompe, et du gaz. Curieusement, la décrue des cours du pétrole n’a pas entraîné une baisse dans la même proportion des prix du super et du gazole. Quant au gaz, non seulement il ne baisse pas, mais les industriels du secteur veulent une nouvelle augmentation !

Quand l’État et les pétroliers pompent le pouvoir d’achat

Alors que le prix du baril de pétrole a été divisé par trois depuis le pic de juillet dernier, le prix des carburants n’a baissé que d’environ 20 %. Le prix moyen de vente du sans-plomb 95 (SP 95) est passé de 1,49 euro en juillet à 1,15 euro, début novembre. Dans la même période, celui du gazole est passé de 1,44 euro à 1,20 euro. Les pétroliers ont-ils bien répercuté la baisse du prix du brut ? Oui, répond sans hésitation la ministre de l’Économie et des Finances, Christine Lagarde, qui, en septembre dernier, s’était déclarée « satisfaite » des intentions des industriels. Ceux-ci tentent de minimiser leur responsabilité, en affirmant que leur marge ne serait que de 1 ou 2 centimes par litre de carburant. Reste que malgré sa « faiblesse », elle leur permet de dégager des bénéfices colossaux. Ainsi, au troisième trimestre, Total a engrangé 4 milliards d’euros. Enfin, les industriels sont directement à l’origine du prix supérieur du gazole, pourtant moins taxé que l’essence sans plomb. L’insuffisance de leurs investissements a en effet entraîné une hausse des coûts de raffinage, qui représente 15 centimes par litre contre moins d’un centime pour le SP 95.

Pour expliquer le décalage entre l’ampleur de la baisse de l’or noir et celle des carburants, les pétroliers insistent sur le fait que le prix du brut ne représente qu’une partie du prix final dont s’acquitte le consommateur. Ainsi, dans un litre de sans-plomb 95 acheté 1,15 euro à la pompe, la part du prix du baril est d’environ de 25 centimes. Celle de la distribution et du raffinage est d’environ dix centimes. Les 75 centimes restant, correspondent au montant de la taxe intérieure sur les produits pétroliers (TIPP) et à la TVA. Pour baisser plus significativement le prix du carburant, il faudrait donc réduire le niveau des prélèvements. Personne ne propose de diminuer ou de supprimer la TIPP, qui contribue au financement d’infrastructures de transport et à celui des politiques sociales des départements. Cette taxe est en effet modulée sur la consommation globale de carburant. Plus celle-ci baisse, plus le taux de la TIPP se réduit. Par contre, de nombreux syndicats, associations de consommateurs et des partis de gauche, comme le PCF, revendiquent la suppression de la TVA ou, à défaut, la baisse de son taux. Cet impôt est en effet particulièrement injuste, car il est assis sur la consommation et non sur les revenus. Enfin, son calcul intègre en partie la TIPP. Autrement dit : avec la TVA, le gouvernement taxe les taxes.

Ça gaze pour les actionnaires

Entre 45,37 % et 68,52 %. C’est la fourchette dans laquelle a augmenté le prix du gaz, selon son utilisation, depuis 2005. Selon Gaz de France et le gouvernement, cette hausse est due à celle du prix du baril de pétrole sur lequel sont indexés les prix du gaz. L’État et l’entreprise se seraient contentés de répercuter la flambée du prix de l’or noir. Et insuffisamment, à en croire Gérard Mestrallet, PDG de GDF-Suez, qui réclame une nouvelle hausse, arguant d’un manque à gagner de plus d’un milliard d’euros. Cette thèse ne convainc ni les associations de consommateurs (voir entretien page 3) ni les syndicats. La CGT énergie, qui revendique une baisse des tarifs réglementés au nom de la baisse des prix du brut, soutient que l’inflation tarifaire de ces dernières années nourrit surtout les dividendes des actionnaires de GDF-Suez. En 2007, pour la troisième année consécutive, le résultat brut d’exploitation progressait de plus de 10 %, alors que le résultat net atteignait 2,5 milliards d’euros. Malgré la « faiblesse » des tarifs réglementés, l’excédent brut de l’activité d’achat et de vente d’énergie a doublé, pour atteindre 1,075 milliard d’euros.

Les usagers financeront-ils la croissance financière d’EDF ?

Ces dernières années, les prix de l’électricité ont augmenté plus modestement que ceux du gaz ou du pétrole. Les hausses sont restées globalement dans les limites de l’inflation. Pour 2008, EDF souhaite obtenir une nouvelle augmentation. Il s’agit, selon l’entreprise publique, de dégager les moyens de financer ses investissements. À ce jour, si personne ne s’oppose a priori au principe d’une réévaluation des tarifs de l’électricité, la politique d’investissement d’EDF interroge. Alors que l’investissement dans la rénovation et l’augmentation des capacités de production est insuffisant, le groupe multiplie les acquisitions pour devenir un acteur incontournable du marché de l’électricité en Europe et dans le monde. En septembre dernier, il a annoncé le rachat de British Energy pour 15,6 milliards d’euros. Hier encore, il s’est dit prêt à débourser 4,5 milliards de dollars pour le rachat de l’américain Constellation Energy.


La bulle pétrolière se dégonfle à vitesse accélérée

La flambée fantastique des cours au printemps dernier était, comme nous l’avions alors relevé, essentiellement d’origine spéculative.

Le cours du brut s’est effondré de façon spectaculaire depuis le début de l’été. Il plafonne aujourd’hui à moins de 47 dollars le baril sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), l’une des principales Bourses mondiales du pétrole. Son recul vient ainsi de dépasser les 100 dollars sur ce marché après le record du 11 juillet dernier à 147,21 dollars. Oubliés les doctes démonstrations du printemps qui annonçaient une longue période de pétrole cher, voire très cher. D’aucuns comme Arjun N. Murti, analyste chez Goldman Sachs, évoquaient très sérieusement la possibilité « très prochaine » d’un brut à plus de 200 dollars le baril  [1]. Et nous étions à peu près les seuls à pointer le rôle essentiel de la spéculation dans l’explosion des cours.

Tous les observateurs « autorisés » invoquaient la raréfaction de la ressource pour chanter l’avènement de l’ère du pétrole cher. Ils instrumentalisaient accessoirement des enjeux environnementaux bien réels, pour justifier la formidable hausse des prix. Le seul problème, pointions-nous alors, est que la baisse des réserves pétrolières n’interviendra pas avant plusieurs décennies et ne pouvait donc expliquer le phénomène à l’instant présent [2].

La vraie raison de la hausse était bien d’abord spéculative. Et elle était en cela très liée à la crise qui secoue la planète financière depuis l’été 2007. La bulle immobilière se dégonflant à grande vitesse, les grands opérateurs financiers ont tenté de « se refaire », à la manière de vulgaires joueurs de casino, en misant sur les marchés des matières premières en général et du pétrole en particulier. Au risque de provoquer un fort regain d’inflation. Celle-ci, se combinant avec le brutal ralentissement de la croissance, allait envenimer encore la crise en propageant un phénomène de stagflation (mélange de hausse des prix et de baisse de l’activité).

La chute des cours d’aujourd’hui est alimentée par la perspective d’une récession sévère de toutes les économies développées (États-Unis, Europe, Japon). Mais cette descente rapide n’est pas plus salutaire que la hausse vertigineuse des mois précédents. Des prix très bas pénalisent en effet les pays producteurs, les plus peuplés, en particulier ceux qui comme le Venezuela tentent de redistribuer une part de leurs bénéfices pétroliers vers leurs populations. Et le pétrole « trop bon marché » n’incite pas les grandes compagnies, obnubilées par la rentabilité financière (et donc le court terme), à faire des efforts suffisants d’investissements dans de nouvelles capacités d’extraction ou pour se recycler sur d’autres types d’énergie. Ce qui, à terme, pourrait conduire à une nouvelle flambée des cours.

L’enjeu du moment est donc de se libérer de ces fluctuations erratiques dont les conséquences sont toutes très dommageables pour la planète et la société humaine, en dépassant les logiques de marché et en faisant donc peu à peu de l’énergie un véritable bien commun de l’humanité.

[1] Le Monde du 9 mai 2008.

[2] L’Humanité du 17 avril 2008 : « L’inflation est une métastase du cancer financier »

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