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Philippe Jérome | L’Humanité du 14.12.2009

Le premier procès pénal de l’amiante s’ouvre à Turin

mardi 15 décembre 2009 par Philippe Jérôme
La mise en cause des anciens dirigeants d’Eternit est une première mondiale, selon les défenseurs des milliers 
de parties civiles à Casale Monferrato. Trois cents Français ont fait le déplacement pour saluer cette procédure inédite

Turin (Italie), envoyé spécial. Romana Blasotti Pavesi, la mamie courage de Casale Monferrato, ville martyre de l’amiante (lire l’Humanité du 10 décembre) sent ses vieilles jambes trembler en pénétrant dans la lumineuse salle d’audience du tribunal pénal de Turin, exclusivement occupée, en cette première journée de maxiprocès, par 150 avocats et les magistrats de la présidence au-dessus desquels est inscrit en lettres d’or  : « La loi est égale pour tous ». « C’est très impressionnant, dit la pasionaria piémontaise, mais je ne vais pas me laisser gagner par l’émotion. Je ne pleurerai pas, parce que toutes mes dernières larmes, je les ai versées lorsque j’ai perdu ma fille. Ce n’est pas le moment de craquer après vingt-huit ans de combat. Je veux crier jusqu’au bout mon désir, non pas de vengeance, mais de justice  ! »

De la prison pour les dirigeants d’Eternit

Pour l’avocat Sergio 
Bonnetto, autour duquel s’est organisée la défense des victimes italiennes de la multinationale Eternit, cette justice tant attendue sera rendue lorsque, dit-il, « tous ces grands capitalistes auront payé pour les crimes sociaux qui ont été commis ». En l’occurrence, les quelque 3 000 parties civiles (particuliers mais aussi collectivités locales, caisses de retraite et d’assurance maladie italiennes) réclament pour ce « désastre sanitaire » que fut l’exposition à l’amiante de dizaines de milliers de salariés et de citadins, plus de 4 milliards d’euros de dommages et intérêts au baron belge Jean-Louis de Cartier de Marchienne et au milliardaire suisse Stephan Schmidheiny. « Ils se remplissaient les poches pendant qu’on se remplissait les poumons », lit-on sur un tract syndical. Passibles en outre de treize ans de réclusion criminelle, ces anciens propriétaires et dirigeants ne se sont pas présentés à cette première audience.

De la prison pour les dirigeants d’Eternit, c’est ce que souhaite Nicola Pondrano, le secrétaire de la Bourse du Travail de Casale Monferrato, qui retient son émotion lui aussi en évoquant à l’entrée du tribunal « les dizaines et les dizaines de camarades de travail que nous avons portés en terre alors qu’ils avaient à peine dépassé la cinquantaine ». Ce sont trente années d’une lutte incessante et incertaine qui trouvent leur aboutissement en ce 10 décembre 2009. « C’est une journée historique », lance donc le syndicaliste à l’adresse de la petite foule aux banderoles colorées qui s’est massée sur l’avenue Giovanni-Falcone. Presque joyeux, ce rassemblement aux marches du palais de justice est fait d’ouvriers de la Fiat et de ThyssenKrupp à Turin, de diverses délégations régionales italiennes mais aussi suisses, belges et d’environ 300 Français. Parmi eux, quatre anciens d’Ugitech en Savoie où, rappelle Daniel Fusier, de l’Association de défense des victimes de l’amiante CGT, « 10 % du personnel est décédé de maladies dues à l’amiante ». Ou encore 50 membres du Caper Bourgogne qui exposent sur de grands panneaux noirs, 97 photos de travailleurs de Vitry-en-Charolais à qui « Eternit a offert l’éternité ». Ils souhaitent qu’un tel procès puisse avoir lieu en France. Les avocats Jean-Paul Teissonnière et Sylvie Topaloff s’y emploient qui, après la mise en examen de l’ex-patron d’Eternit France, Joseph Cuvelier, vont prochainement saisir le parquet pour des compléments d’enquête concernant notamment Valeo, Ferrodo, la DCN et les chantiers navals.

LE CHIFFRE

4 000. C’est le nombre de morts, chaque année, en Italie de maladies dues à l’amiante, selon Medicina democratica, une organisation rassemblant médecins, chercheurs et syndicalistes


Amiante. Groupons-nous, et demain…

À Turin, les défenseurs des victimes de l’amiante se constituent en internationale.

« Face à une multinationale d’une telle puissance comme Eternit, il faut que les avocats des victimes dans les différents pays concernés échangent des informations et travaillent ensemble, s’ils veulent vraiment faire le poids  ! » Me Jan 
Fermon, du barreau de Bruxelles, prend place, ce 10 décembre, sur les bancs des parties civiles « autant pour partager que pour apprendre ». En Belgique, Eternit a lourdement sévi à Kapelle-Op-Den-Bos. « Pourtant, les procès en indemnisation n’en sont qu’à l’état embryonnaire car il faut démontrer une faute intentionnelle, et non pas inexcusable, de l’employeur. Ce qui est mission impossible et nous sommes très loin d’un procès pénal », déplore l’avocat belge, qui espère à Turin « une condamnation qui briserait la chape de plomb et relancerait le débat public sur l’amiante dans toute l’Europe ». Il compte bien prendre la parole tout comme Me Jean-Paul Tessonnière qui, avec Me Sylvie Topaloff, défend des victimes italiennes. « Démontrer avec Sergio Bonnetto que les hauts dirigeants d’Eternit avaient conscience du danger qu’ils faisaient courir à leurs salariés et aux populations environnantes serait très utile pour un futur procès pénal chez nous », espèrent les avocats français. D’après l’avocat suisse Massimo Aliotta, Stephan Schmidheyni vient, à ce propos, de livrer un aveu très gênant dans son propre livre : « Lorsqu’il succède à son père Max, en 1976, il a connaissance, reconnaît le milliardaire suisse dans son ouvrage, d’un article médical de référence faisant le lien entre l’amiante et le mésothéliome, le cancer de la plèvre. » Cependant, comme le regrette amèrement Me Aliotta, le milliardaire helvétique, qui fait dans la philanthropie au Costa Rica, est assuré de l’impunité par une décision définitive de la cour suprême de la Suisse, un pays où cent cas de cancers dus à l’amiante sont pourtant révélés chaque année.


Amiante. 2 000 morts sur la conscience

Les deux accusés, le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny, dont le groupe a été un important actionnaire d’Eternit Italie 
de 1976 à 1986, et le Belge Jean-Louis Marie-Ghislain de Cartier de Marchienne, qui a été actionnaire minoritaire et administrateur de la société italienne au début des années 1970, risquent trois 
à douze ans de prison. Ils sont poursuivis comme responsables 
de la mort de plus de 2 000 personnes et d’en avoir rendu malades plusieurs centaines d’autres. Les victimes vont demander des centaines de millions d’euros de dédommagement. 
La prochaine audience a été fixée au 25 janvier. Le jugement 
de ce procès historique ne devrait pas intervenir avant 2011.

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