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Un article paru dans le Monde du 5 février 2005

Les 35 heures, arme des femmes, par Dominique Méda

vendredi 4 février 2005 par admin

Pour la gauche, la mise en place des 35 heures devait être, d’abord, un outil au service de la création d’em- plois. Pour d’autres, elles constituaient l’amorce d’une nouvelle politique de recomposition des temps sociaux, remettant le travail à sa juste place et servant à la fois la lutte contre le chômage et des objectifs comme l’emploi des femmes et l’égalité entre hommes et femmes.

Rappelons pourquoi : en France, les taux d’emploi féminins et masculins présentent encore un écart de quinze points dans la population âgée de 25 à 54 ans. L’OCDE a montré, dans son rapport sur les "Perspectives de l’emploi" de 2002, que cette différence de taux d’emploi s’expliquait principalement par la prise en charge déséquilibrée de la survenue d’enfants, celle-ci ralentissant, voire interrompant la carrière des femmes sans avoir aucun effet sur celle des hommes, sauf celui d’augmenter leur durée du travail.

Cette prise en charge déséquilibrée, qui s’explique par la persistance de représentations archaïques - les femmes ayant porté les enfants seraient les mieux placées pour les materner jusqu’à 3 ans et pour gérer tout ce qui y touche (du linge à la poubelle) -, est à l’origine d’une grande partie des inégalités professionnelles persistantes, dont on se désole périodiquement, lorsque toutefois on les reconnaît.

Les solutions imaginées jusqu’ici pour permettre la conciliation des vies professionnelle et familiale ont principalement consisté en une apologie du temps partiel - de fait exclusivement pris par les femmes - qui non seulement alimente les inégalités entre sexes mais, de surcroît, sert de fondement à des politiques de gestion de la main- d’œuvre qui vont précisément à l’encontre de la conciliation (le temps partiel subi).

Le raccourcissement de la norme de travail à temps complet (les 35 heures) permettait précisément d’autoriser concrètement les hommes à s’investir plus fortement dans la prise en charge des tâches domestiques et familiales et, en retour, d’autoriser les femmes à travailler autant qu’eux. Voire, pour celles qui s’étaient retirées du marché du travail pour cause d’impossible conciliation, à y rester. Il a été montré, à partir de l’exploitation de la seule enquête scientifique consacrée aux effets de la RTT -réduction du temps de travail- sur les salariés, non seulement que celle-ci avait considérablement amélioré la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale, mais qu’un des principaux usages du temps libéré avait été le temps passé avec les enfants, tant pour les hommes que pour les femmes.

Cette question de recomposition des rôles et du temps consacré aux enfants n’est pas anodine : sur vingt-quatre heures, après le temps consacré au sommeil et aux repas, premier en quantité, le temps domestique est le deuxième temps de la journée pour les femmes, plus lourd que le temps de travail. Il y a là le fondement d’une inégalité dont il est temps que nous nous débarrassions. Ce temps augmente évidemment avec le nombre d’enfants. Pour une femme, surtout lorsqu’elle est peu diplômée, avoir de jeunes enfants signifie une moindre présence, voire une sortie du marché du travail. C’est à cette situation que l’Europe a décidé de remédier, en affichant, dans la stratégie européenne de l’emploi, puis à Lisbonne, l’objectif d’un taux d’emploi de 60 % pour les femmes en âge de travailler pour l’ensemble des Etats membres de l’Union.

Les 35 heures étaient une des manières les plus convaincantes d’y parvenir, l’autre solution étant le temps partiel réservé aux femmes. Mais cet argument n’a jamais valu, ni lors de l’instauration des 35 heures ni au moment de son bilan, comme si ce problème ne présentait aucun intérêt. Comme si l’objectif d’atteindre un taux d’activité féminin égal à celui des hommes n’était pas intéressant, ou pas réaliste. Ferait-il peur ?

Nous avons une fâcheuse manière de ne pas lier les problèmes, de les parcelliser, de ne pas mener de politiques globales : on nous parle aujourd’hui du nécessaire recours à l’immigration, par la voie de quotas. On ne peut qu’être d’accord avec l’idée de revoir en profondeur notre politique d’immigration. Mais personne ne fait valoir ce que l’OCDE vient de montrer : si les taux d’activité féminins égalaient les taux masculins, nous n’aurions à moyen terme plus de problème de rétrécissement de la population active.

Osons prendre comme hypothèse dans nos projections celle de très hauts taux d’activité féminins, hypothèse réaliste puisque d’autres y sont parvenus (Danemark, Suède, Finlande...). Certes, l’atteinte d’un tel objectif nécessite de nombreuses réformes et adaptations : il faudra multiplier les structures de garde et les rendre financièrement accessibles, réformer nos modes d’organisation du travail de manière qu’ils prennent enfin en considération les autres vies, notamment familiales, des salariés, au lieu d’interdire à ceux-ci d’apporter leurs problèmes au bureau. Mais n’est-ce pas le propre d’une société moderne de parvenir à gérer ces contraintes ?

Mieux, la politique familiale la plus efficace n’est-elle pas celle qui, au lieu de dépenser plusieurs milliards d’euros à aider les femmes à rester à la maison, soutient une politique d’organisation du travail rendant compatible, pour les hommes et les femmes, emploi et vie familiale ? Une durée moyenne de 35 heures - ou, comme dit Bernard Gazier dans son dernier ouvrage, une "norme flottante" autour de 30 heures - aurait permis de telles avancées, qu’une partie des hommes qui nous dirigent ou nous mettent en équation considèrent encore avec commisération.

L’Europe nous montre pourtant la voie - avec ses objectifs de taux d’emploi féminins, sa pression pour que des politiques de conciliation se mettent en place -, de même que toutes les études qui s’accumulent pour indiquerr que c’en est fini des vieilles craintes de voir les femmes avoir moins d’enfants quand elles travaillent. Désormais, il est établi que les taux de fécondité sont corrélés positivement avec de hauts taux d’activité féminins, et ces derniers avec de bonnes politiques de conciliation, au cœur desquelles se trouve évidemment le temps de travail.

Avec les 35 heures, nous tenions l’un des outils qui devaient nous permettre de concilier ces deux valeurs chères au cœur de ceux qui nous gouvernent : le travail et la famille. Ne nous y trompons pas : on a voulu nous faire croire que les salariés étaient devenus paresseux ou subitement adeptes de loisirs forcenés. Mais toutes les études montrent que ce qu’ils souhaitaient, c’était un peu plus de temps à consacrer à leur famille, et notamment à leurs enfants, qu’ils ont plus tard et de manière plus rare.

Le fait qu’un minimum de temps puisse être passé avec les enfants ou les vieux parents, l’importance de ce qui se transmet au cours du temps familial - qui ne relève pas seulement de la petite sphère privée mais concerne aussi l’apprentissage de la vie publique -, ne sont-ce pas là des objets, des temps dignes d’attention ?

Alors, certes, l’application de la réduction des 35 heures ne s’est pas faite sans défauts. La plupart tiennent au fait que, une fois de plus, l’Etat a dû se substituer à une négociation défaillante et qu’une partie des entreprises n’ont pas joué le jeu : est-ce la faute des 35 heures si la flexibilité s’est considérablement aggravée dans certains secteurs habitués à un certain type de gestion de la main-d’œuvre et si les salaires n’ont pas augmenté ?

Certes, la conjoncture a joué contre les 35 heures. Certes, c’est une politique coûteuse. Certes, ce n’est pas la seule politique qui convient, et il aurait fallu mieux l’articuler avec la formation tout au long de la vie, les questions du vieillissement actif, de la sécurisation des trajectoires professionnelles.

Certes, cela aurait été mieux si une véritable politique européenne de réduction du temps de travail s’était mise en place dans tous les Etats membres. Il y a en tout cas une leçon que nous devons tirer : la nécessité de penser les différents problèmes sociaux de façon globale et de réarticuler des politiques de la famille, de l’emploi et de la formation, qui restent dramatiquement cloisonnées.

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