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Thomas Lemahieu , Charlotte Noblet , Alain Raynal | L’Humanité du 25,04,2008

Les actionnaires d’EADS en demandent toujours plus

dimanche 27 avril 2008 par Thomas Le mahieu, Charlotte Noblet
Externalisation des activités, suppressions d’emplois, vente de sites industriels, la direction d’Airbus cherche à accélérer la mise en oeuvre de son plan Power 8.

Annoncé le 28 février 2007 par Louis Gallois à Toulouse, cela fait maintenant plus d’un an que la direction du groupe EADS, maison mère d’Airbus, met en oeuvre le plan Power 8 de suppressions massives d’emplois chez le constructeur aéronautique européen et les sous-traitants, et souhaite vendre six sites industriels en Europe, dont ceux de Saint-Nazaire Ville et de Méaulte, sous le nom de projet Zéphir. « Si Power 8 n’est pas appliqué rapidement, avait alors menacé le directeur financier d’Airbus, Hans Peter Ring, notre rentabilité serait en jeu et nous ne pourrions pas répondre aux attentes du marché ».

Après les retards de production accumulés du gros-porteur A380, c’est pour l’essentiel le décrochage entre le dollar faible et l’euro fort qui est constamment mis en avant par la direction du groupe pour justifier le vaste plan de restructuration, de cession de sites et d’externalisation d’activités. Comme pour l’activité structure, dont la moitié serait cédée à d’autres partenaires acceptant de partager les risques financiers. Pour la fabrication du futur A350, les activités externalisées passeraient de 25 % à 50 %. Sans minimiser les problèmes posés par la politique de l’euro fort, avec des avions vendus en dollars et des salaires, pour une part, versés en euros, beaucoup estiment aujourd’hui que les dirigeants du groupe exagèrent l’impact de ce déséquilibre monétaire pour accélérer la réduction des coûts, restructurer et inciter aux délocalisations industrielles des pays européens vers des zones dollars et des pays à bas coûts. Tom Enders, patron d’Airbus, a récemment déclaré, sous prétexte d’un décrochage accentué du dollar, que Power 8 ne serait pas suffisant, « que des efforts supplémentaires » devraient être engagés.

Il s’avère que les choix opérés par les dirigeants et les actionnaires d’EADS, avec leurs exigences démesurées de retour financier rapide, menacent le potentiel industriel de l’Europe aéronautique.

Les capitaux privés en demandent toujours plus et bien plus rapidement que ce que peut réellement assurer la réalisation d’avions, qui nécessite du long terme pour la recherche et le développement, pour la mise en oeuvre des programmes et les premiers gains financiers d’une nouvelle famille d’avions. N’est-ce pas aussi cette exigence du privé qui explique l’échec de la direction d’Airbus pour vendre ses trois sites allemands ? Elle doit aujourd’hui les regrouper sous une filiale à 100 % EADS. Les décisions de vente des autres sites pourraient être finalisées dans la deuxième quinzaine de mai, lors d’un conseil d’administration. Pressés, EADS et Airbus « veulent annoncer le mois prochain aux marchés financiers qu’une partie de leurs objectifs ont été atteints », peut-on lire dans la Tribune de lundi dernier.

Le fabricant toulousain d’aérostructures Latécoère, présenté comme probable repreneur (à 60 %) de l’usine de Méaulte et de celle de Saint-Nazaire, peine à mobiliser les fonds nécessaires pour ces investissements. Les seuls engagements viennent de la Caisse des dépôts et consignations et du gouvernement au titre d’avances remboursables, c’est-à-dire des fonds publics. La direction de Latécoère a beau faire miroiter une marge opérationnelle de 8 % pour 2010 et 10 % à plus long terme, ces prévisions ne semblent guère convaincre les marchés financiers. Déjà largement délocalisé en Tunisie, au Brésil et en République tchèque, le groupe Latécoère projette la construction d’un site au Maroc ou en Tunisie. Sur les 1 500 créations d’emploi prévues d’ici 2010, un millier seraient ainsi délocalisées.

l Député au Parlement européen, Jacky Hénin soutient l’action des salariés d’Airbus : « Ils se battent non seulement pour leur emploi, mais aussi pour l’avenir industriel de l’aéronautique française et européenne. »


Succès de la grève dans toute la France

Selon FO, majoritaire chez Airbus, la grève à l’appel de l’intersyndicale a été suivie à 80 % dans les usines toulousaines d’Airbus, dont les entrées ont été bloquées tôt dans la matinée par des syndicalistes et des salariés. Plus de 1 500 salariés se sont mobilisés, selon les syndicats, devant le site de Saint-Nazaire ville, qui doit, comme celui de Méaulte, être cédé à Latécoère, et ceux de Saint-Nazaire, Gron et Nantes (Loire-Atlantique). Sur les sites nazairiens, FO a fait état d’une participation à la grève « de 85 % à 90 % ». La direction d’Airbus a évalué le taux de grévistes à 60 % à Toulouse, 65 % à Méaulte, 50 % à Saint-Nazaire et 40 % à Nantes. Elle a également fait état de manifestations regroupant quelque 1 500 manifestants devant les usines toulousaines.


France et Allemagne dans le même avion ?

Alors que les salariés de Toulouse, Saint-Nazaire, Nantes et Méaulte débrayaient hier, ceux des sites allemands restent dans l’expectative.

« Nous nous sommes bien sûr réjouis à l’annonce de la création du holding German Aerostructures Company, détenu à 100 % par Airbus et regroupant nos trois usines », déclare Udo Nobel, président adjoint du comité d’entreprise de Nordenham. « Depuis le plan Power 8 dévoilé en février 2007, nous nous démenons afin d’éviter la vente de nos sites, qui ne représente pas à nos yeux une solution économiquement viable. Nous nous réjouissons donc de l’échec des négociations avec le groupe MT Aerospace. » La PME de Brême qui devait reprendre les trois sites allemands spécialisés dans les carcasses d’avions avait sollicité l’aide financière de l’investisseur américain Cerberus. En raison de la crise financière internationale et du cours du dollar, Cerberus a toutefois préféré ne pas monter à bord et les négociations furent interrompues le 27 mars dernier. « Notre joie est cependant silencieuse, ajoute Udo Nobel depuis Nordenham. Nous avons évité une américanisation des sites, mais nous ne savons pas encore ce qui nous attend à long terme. Car la question pour les salariés n’est pas de savoir à qui appartient leur usine mais quelles commandes ils reçoivent et dans quelles conditions. »

La direction d’Airbus devrait fournir les détails concernant la nouvelle structure d’ici à la fin du mois, les mesures ne pouvant s’éterniser en raison de la construction du nouvel A 350. Mais déjà la porte-parole d’Airbus rétorque aux reproches de « nationalisation de l’industrie d’aérostructure allemande » que la création du holding ne constituerait qu’une étape vers l’objectif final d’Airbus, qui est de se désengager de six de ses sites situés en Allemagne, en France et en Angleterre.

Le syndicat allemand IG Metall Küste, à Hambourg, témoigne sa sympathie pour le mouvement des salariés d’Airbus France, tout en rappelant que le problème principal reste le plan Power 8 et qu’il est d’échelle européenne. Un accord sur une stratégie commune aurait été préférable à une dangereuse comparaison entre les pays.

« Ce serait peut-être le moment de relancer les tentatives de l’été dernier et de travailler ensemble, déclare Udo Nobel. Avec Boeing qui reprend ses usines délocalisées, les positions des syndicalistes d’Airbus se confirment : la vente des sites n’est pas valable. » Le président adjoint du comité d’entreprise de Nordenham a toutefois conscience du fragile équilibre franco-allemand : la création de German Aerostructures Company permet à trois des quatre sites allemands en cession de rester dans le groupe.


« On ne veut pas êtreles dindons de la farce »

Airbus . À Méaulte, sur un des sites français menacés, c’est la grève. Après l’annonce de la filialisation des usines allemandes à l’intérieur d’EADS, les syndicats revendiquent « l’équité ».

Elle arrive bien tard, mais c’est sans aucun doute une première nouvelle heureuse. Depuis hier matin et jusqu’à ce vendredi soir, une écrasante majorité des 1 300 salariés d’Airbus à Méaulte (Somme) se sont mis en grève à l’appel de l’intersyndicale FO-CFTC-CGC-CFDT-CGT pour réclamer l’« équité » et le « parallélisme de forme et de fond » avec les Allemands dans le cadre du plan d’externalisation de certains sites de production en Europe de l’Ouest. « Unité ! Unité ! », scandent un brin goguenards quelques gars d’organisations syndicales concurrentes dans l’objectif des caméras de télé. À l’entrée de l’usine, hier en milieu de matinée, tous se félicitent d’y être enfin arrivés, plus d’un an après le lancement officiel de la très drastique restructuration, baptisée Power 8, qui prévoit notamment la suppression de 10 000 emplois et la cession à Latécoère des sites de Méaulte et de Saint-Nazaire.

« injustice » et « incohérence »

Touchés au vif par l’échec de l’externalisation des usines allemandes, qu’ils interprètent comme une manoeuvre ou une reculade d’Airbus outre-Rhin (lire ci-contre), les cinq syndicats de Méaulte et les salariés derrière eux dénoncent une « injustice » et une « incohérence » : si les sites de Varel, Nordenham et Augsbourg devaient demeurer dans le giron d’Airbus via une filiale appartenant à 100 % à EADS, ils ne voient pas pourquoi il en serait autrement pour eux. « Nous avons perdu confiance dans nos dirigeants », lance Claude Cliquet, secrétaire du syndicat FO, majoritaire à travers l’« entente » avec la CFTC et la CGC : « Louis Gallois nous a envoyé une lettre dans laquelle il explique vouloir reprendre contact avec nous "quand les différents éléments de décision de ce dossier auront été clarifiés" ; ce qui signifie qu’à ses yeux ça n’est pas clair ! Il y en a un peu marre de ne pas savoir où on va. Aujourd’hui, il y a une faille dans le système : nous avions réclamé le même traitement pour l’Allemagne et pour la France, la direction d’Airbus s’était engagée dans ce sens. Or on voit qu’il y a une différence de taille entre les sites allemands et les sites français qui devaient être externalisés. On ne veut pas être les dindons de la farce dans cette histoire ! »

« obtenir l’équité entre les usines »

Alors que Jean-Claude Taillefer, responsable de la CGC, invite le PDG d’Airbus à « suspendre » temporairement le plan de cession à Latécoère - qu’il considère comme un repreneur industriel sérieux : « Je n’ai rien contre eux… », nous confie-t-il -, Alexandre Boury, délégué syndical CFDT, entend utiliser la filialisation à 100 % EADS des usines allemandes pour obtenir un geste du même ordre en France. « Là, il y a un pan du mur qui s’est effondré, le plan d’externalisation ne tient plus debout, insiste-t-il. On ne voit pas pourquoi on devrait le subir seuls. » Pour Patrice Pays, délégué CGT à Méaulte, « obtenir l’équité entre les usines françaises et les usines allemandes, ça serait déjà un premier grand pas… Mais il y en a un deuxième juste derrière, à nos yeux : c’est le retrait du plan d’externalisation, et de Power 8 en général. Depuis près de deux ans les salariés sont inquiets, ils s’interrogent. Maintenant il faut que cette incertitude cesse. On voit bien le danger avec Latécoère : au départ, nous disent-ils, ils ne comptent sous-traiter que les petites pièces dans les pays low-cost, mais ce que nous craignons à moyen ou à long terme, c’est qu’ils envoient carrément les pointes avant, le coeur de notre production, dans les pays à bas coût. »


EADS Point devue

« Aujourd’hui, on est tous un peu écoeurés » SÉBASTIEN, 27 ANS, 6 ANS D’ANCIENNETÉ, « COMPAGNON » AFFECTÉ AUX POINTES AVANT DE L’A340, SYNDIQUÉ À LA CFDT.

« Je suis entré comme intérimaire juste avant le 11 septembre 2001. J’avais fait une formation en aéronautique par le biais du lycée. Quand il y a eu les difficultés après les attentats, Airbus m’a aidé à trouver un autre poste pour continuer à apprendre le métier et je suis parti un an chez Dassault. Je viens du Pas-de-Calais, un peu au-dessus d’Arras, et je ne connaissais pas Airbus avant d’y arriver. J’ai appris beaucoup de choses dans cette usine, j’y ai pris goût, au point que la plupart de mes loisirs ont un rapport avec l’aéronautique : musée d’Albert (Somme) et restauration de vieux avions. Aujourd’hui, on est tous un peu écoeurés : on va être forcés de sortir d’Airbus, mais on ne comprend pas pourquoi ce n’est pas le même tarif pour tout le monde, pourquoi les Allemands ont le droit de rester dans le groupe. On est dans l’incertitude depuis presque deux ans : c’est très largement démotivant. On va passer du fleuron Airbus à un banal sous-traitant : on dit toujours qu’on sera chez Latécoère, que c’est un gros sous- traitant, mais en fait on va finir dans une filiale de Latécoère. Une sacré dégringolade ! Et demain, si Latécoère le veut, on bossera pour Boeing, pour Bombardier ou d’autres, et plus pour Airbus. »

« Aujourd’hui on ne nous parle que de chiffres » WILLIAM, 30 ANS, 10 ANS D’ANCIENNETÉ, OUVRIER À LA PEINTURE DE PROTECTION DES PIÈCES ÉLÉMENTAIRES, SYNDIQUÉ À LA CGT.

« Je travaillais dans l’automobile dans le Pas-de-Calais, et un jour j’ai eu l’opportunité de venir bosser chez Airbus. Quand je suis arrivé, c’était une grande famille, c’était la grande famille de l’aviation. Depuis deux ans, l’ambiance a changé. On ne nous parle que de chiffres. C’est rendement, rendement et encore rendement ! Il faut faire toujours plus de pièces. Il y a un système de mesures, et quand on boit le café le chef vient nous emmerder pour qu’on retourne produire… Avant, chez Airbus on était fiers, on produisait des avions ; maintenant, on fait des carlingues. Tout le monde s’en fout. Ça crée des tensions entre les gars. Il y a des mecs qui voient midi à leur porte et qui veulent pas suivre les mouvements, comme ça s’est passé l’année dernière pendant les longues grèves à Nantes et à Saint-Nazaire. J’espère qu’on va réussir à rester tous ensemble dans cette grève ; c’est le seul moyen d’éviter de devenir demain un sous-traitant de Tartempion. Nos dirigeants s’en foutent plein les fouilles et c’est à nous d’assumer les conséquences de leurs conneries ? Ce n’est pas normal… » Propos recueillis par T. L.

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