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Un article de Dominique Bègles paru dans L’Humanité du 06 octobre 2005

Les dessous de Corsica Ferries

jeudi 6 octobre 2005 par Dominique Bègles

Corsica Ferries, une entreprise opportuniste bien gérée face à une SNCM véritable monstre public, dispendieuse des deniers de l’État ? La fable fait fureur du côté du gouvernement. Elle ne fait cependant rire ni à Marseille ni en Corse. Ni parmi les salariés de Corsica Ferries. Dès décembre 2004, des parlementaires avaient révélé que cette compagnie privée connaissait de « réelles difficultés financières avec une perte de 7,9 millions d’euros égale aux trois quarts de son capital et une absence de fonds propres : 11 millions d’euros, quand le SNCM dispose de dix fois plus ». Une société au bord de la faillite ? Pas si sûr. Tout est dans les jeux d’écritures au sein d’une nébuleuse dont la transparence n’est pas le point fort.

Décryptage à partir d’un document de travail sur l’exercice 2002 réalisé pour le compte de la SNCM par le groupe Alpha, société d’expertise comptable, en décembre 2003, que nous avons pu nous procurer au greffe du tribunal de commerce.

Une nébuleuse

À l’origine, il y a la riche famille des Lota, qui exerce ses activités au sein du groupe Tourship Groupe SA depuis le Luxembourg, mais qui se déplace vers la Suisse avec la création de Lota Maritime lors d’une alliance avec le holding Lozali. La famille garde toutefois une totale emprise sur Lota Maritime et sur... Lozali avec des interrelations au travers des membres de la ditefamille. La nébuleuse se structure ainsi à trois niveaux avec des points de jonction de moins en moins nombreux pour brouiller les pistes : Lota Maritime pour les actifs et le fonds de commerce, Tourship Group avec notamment Caribia Ferries, et une flotte portée - ainsi que son armement - par trois sociétés italiennes du groupe récemment fusionnées au sein de Tourship Italia. Laquelle porte aussi l’essentiel des frais de personnel, exonérant ainsi pour partie, Corsica Ferries France par exemple, qui tend à ne devenir qu’une structure d’exploitation. (Les frais de personnel dans le compte de résultat de Corsica Ferries ont baissé de 8,5 % de 1995 à 2002.) Ce qui n’empêche pas une utilisation de pavillons permettant de réduire ses coûts mais qui limite d’autant l’effectif de nationalité française en général et d’origine corse en particulier.

Dumping social

Les experts notent que ces structurations peu claires donnent lieu à des flux divers entre sociétés du groupe et parfois hors groupe. Ce qui favorisera la non-prise en compte dans les bilans, d’endettements associés ou des résultats significativement déficitaires. « Les résultats financiers restent toujours relativement opaques », notent-ils avec des options contradictoires : accélération apparente des amortissements, sur des logiques fiscales, conjointement à des augmentations sensibles de charges constatées d’avance masquant des déficits significatifs. Sur le plan financier, Lota Maritime noue des relations avec des banques suisses ou italiennes tout en gardant des liens privilégiés avec la célèbre et richissime banque du Gottard. Compte tenu de la faiblesse des fonds propres, les sociétés portant la flotte sont nettement endettées : 160 231 euros au 31 décembre 2002. Elles sont aussi nettement déficitaires, Corsica Ferries compris : 435 000 euros. « Cela tend à confirmer, disent les experts, un certain dumping social, posant par là même la question de la position de la SNCM désormais bridée par Bruxelles. »

Déstabiliser la SNCM

De plus, ils s’interrogent sur la politique d’investissement, et sur des logiques fiscales propres à l’Italie. Lota Maritime dégage, sur la base de ces jeux d’écritures et de ces montages savants, un autofinancement réel lié à une dynamique des trafics combinant, selon le cabinet Alpha, une fragilisation de la SNCM (attaque commerciale agressive de Corsica Ferries, pression dans le cadre d’une recapitalisation) et utilisation des fonds publics par le biais du PAX social (aide au passager transporté). Un autofinancement pouvant éventuellement dégager des moyens pour « poursuivre une politique commerciale agressive afin de poursuivre la déstabilisation de la SNCM ». Lota Maritime est ainsi devenu leader sur la Corse en dépassant la SNCM en trafic/aide au passager : 751 000 aide au passager sur la Sardaigne, 798 000 sur Corse-Italie, et 822 000 sur Corse-Continent, quand la SNCM s’est désengagée de l’Italie et n’est que marginalement présente sur la Sardaigne. Au plan stratégique, Alpha constate en conclusion « une agressivité, graduée dans le temps, visant manifestement à déstabiliser la SNCM et être en position de force pour la future convention de délégation de service public en 2006. Une guerre frontale afin de gagner des positions étape par étape avec toutefois une position de leader qui va devenir complexe à gérer : comment revendiquer demain un monopole que l’on a combattu hier ? ». Une nébuleuse en tout cas où une plus grande transparence est nécessaire : c’est ce que les députés communistes ont demandé en mai dernier en proposant la création d’une commission d’enquête parlementaire portant notamment sur l’utilisation de l’enveloppe de continuité territoriale, les stratégies et politiques économiques et sociales de Corsica Ferries France, ainsi que sur son statut au sein des holdings auxquels elle est liée.

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