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Article de Cécile Ducourtieux , Philippe Le Coeur et Isabelle Rey-Lefebvre paru dans Le Monde du 05.10.06

Les effets du "LBO" : mon patron est un fonds d’investissement

jeudi 5 octobre 2006 par Cécile Decourtieux, Isabelle Rey-Lefebvre, Philippe Le Coeur
L’information était en ligne sur le site web du "collectif LBO" (www.collectif-lbo.org) : rendez-vous mercredi 4 octobre, 11 heures, devant l’hôtel Pershing Hall, à Paris. Signe de ralliement : des brassards noirs, "banderoles et tracts bienvenus. Presse et médias également".

Ce collectif cégétiste d’une cinquantaine de membres a donc lancé sa première "action" publique. Objectif : alerter l’opinion sur les conséquences néfastes des "LBO" ("leverage buy out"). Ces montages financiers consistent à racheter des entreprises en ayant surtout recours à l’emprunt. Venus des Etats-Unis, ils furent très à la mode dans les années 1980. Ils connaissent un regain d’intérêt en Europe, parce que les taux sont bas et les firmes à restructurer nombreuses.

Les syndicalistes ont décidé de prendre à partie, à leur sortie de réunion, des membres de l’Association française des investisseurs en capital (AFIC), qui ont leurs habitudes dans cet hôtel de luxe situé à deux pas des Champs-Elysées. Car ce sont eux qui mettent en oeuvre les "LBO" et qui, par conséquent, deviennent les véritables propriétaires des entreprises. Le grand public ne les connaît pas, mais leur puissance ne cesse de grandir.

Leur tableau de chasse en France est impressionnant. Les surgelés Picard, l’opticien Alain Afflelou, les restaurants Courtepaille, le fabricant de tuiles Terreal, le distributeur spécialisé Rexel, l’enseigne de vêtements pour enfants Bonpoint, l’entreprise de construction Cegelec... La liste des sociétés que ces financiers contrôlent s’allonge chaque semaine. Elles sont désormais plusieurs centaines en France. Si l’on en croit la rumeur, cela pourrait bientôt être le tour de la Fnac, de STMicroelectronics ou de Vivendi.

Ces financiers ne sont que quelques milliers dans le monde (dont quelques centaines en France) et les sociétés de gestion qui les emploient restent de toutes petites structures. Elles disposent pourtant de plusieurs centaines de millions de dollars ou d’euros à investir chacune. Voire de plusieurs milliards, dans le cas des américaines Blackstone, KKR et TPG ou de l’européenne Permira. Ces "mégafonds" visent désormais les grands groupes cotés en Bourse.

La spécialité de ces professionnels, des gérants de fonds d’un genre un peu particulier, consiste à racheter des sociétés pour les revendre quelques années plus tard avec une forte plus-value. Le "LBO" leur permet de ne débourser qu’une somme minime. C’est l’entreprise qui, avec sa trésorerie, rembourse la dette d’acquisition. Les patrons des sociétés "sous LBO" sont surtout là pour exécuter la stratégie arrêtée avec les gérants de fonds. Ils doivent en particulier s’assurer que la dette est remboursée aux banques tous les mois. Plus familiers du triangle d’or de la finance parisienne que des usines qu’ils détiennent "en portefeuille", ces gérants seraient les derniers avatars de "l’économie financiarisée" stigmatisée par le collectif LBO.

"De la PME à la multinationale, plus aucun secteur de l’industrie et des services n’est à l’abri", prévient Philippe Matzkowski, un des fondateurs du collectif LBO. Délégué CGT chez Eurofarad, un fabricant de composants électroniques "sous LBO", le jeune homme dénonce le non-respect des conventions collectives ou la proportion anormalement élevée de salariés payés au SMIC. "Les financiers ciblent des entreprises saines et les déstabilisent. A cause du LBO, leurs ressources vont au remboursement des dettes au détriment de l’investissement, des salaires ou des conditions de travail. Tout est bon pour écraser les coûts, y compris les licenciements", assure-t-il.

"Les fonds sont des actionnaires de très court terme, ils n’ont pas de vision industrielle et considèrent l’entreprise comme un vulgaire produit à revendre. Pire : comme ils sont assez opaques, on n’arrive pas à mettre en cause leur responsabilité", renchérit Philippe Larasse, délégué CGT à la Caisse des dépôts et consignations.

Interrogés quelques jours avant la manifestation du collectif LBO, des représentants français de la profession de "capital-investisseur" refusent d’être diabolisés. "Cela fait plus de quinze ans que je fais ce métier. Je n’ai encore tué personne, je n’ai pas tronçonné d’entreprise en quatre, ni poussé l’une d’entre elles à déposer le bilan", proteste Olivier Millet, 42 ans, président du directoire d’Ofi private equity. Sa société d’investissement vient de racheter Axson, un spécialiste de résines industrielles.

"Evidemment qu’il y a des excès", reconnaît le professionnel. Surtout en ce moment. Les fonds sont si nombreux et les banques leur prêtent avec tant de facilité que les comportements spéculatifs se multiplient. "Mais ils restent marginaux", assure M. Millet.

Il est vrai que les fonds réduisent les coûts quand ils deviennent propriétaires des entreprises. Vrai aussi qu’ils les endettent alors que, parfois, elles ne devaient rien aux banques.

"Mais il n’est pas question de les asphyxier. Sinon, comment trouverions-nous à les revendre ?", fait observer Patrick Sayer, 48 ans, président de l’AFIC. "Un de nos savoir-faire, c’est d’endetter l’entreprise tout en lui laissant la possibilité d’investir. Le but, c’est de la développer. Regardez nos chiffres : selon une étude de l’AFIC, les sociétés sous LBO créent plus d’emplois que celles de l’indice CAC 40. Il peut y avoir des cas où des emplois disparaissent. Mais pour un emploi supprimé, ce sont dix autres qui sont créés du fait de la croissance", ajoute-t-il.

Les financiers reconnaissent aussi qu’ils ne se déplacent dans les entreprises que pour participer aux conseils d’administration. Que leurs contacts avec les salariés et les syndicalistes se limitent aux réunions du comité d’entreprise. "Il ne faut pas tout confondre. Le patron reste le patron. Nous, nous ne sommes que des actionnaires", précise Jean Eichenlaub, 39 ans, responsable du bureau parisien d’European Capital, un fonds qui possède, entre autres, Royal Moto France, distributeur d’accessoires de moto, et Marcopolo, fabricant de sushis pour la grande distribution.

Mais les gérants réfutent leur supposé "court-termisme". "Les investisseurs en Bourse peuvent prendre la décision de vendre leurs actions à tout moment, pas nous qui nous engageons à investir dans l’entreprise sur toute la durée des plans stratégiques que nous validons", prétend Philippe Robert, 42 ans, un des associés de Permira. Son fonds a notamment racheté la chaîne câblée Premiere en Allemagne et TeleDanmark, l’équivalent danois de France Télécom.

"Et les sociétés dont le capital est détenu par une famille qui vit sur la bête, vous croyez vraiment que c’est mieux ? Ou les patrons qui, hors de tout contrôle actionnarial, dépensent l’argent à tout va ?", ajoute M. Millet.

Quant à l’opacité qu’on leur prête, là aussi, les financiers crient au fantasme : "Notre activité est réglementée par l’Autorité des marchés financiers" explique M. Eichenlaub. "Nous devons préciser qui sont les investisseurs qui nous confient leurs liquidités. Ce sont surtout des fonds de pension anglo-saxons. Mais pas seulement : j’ai collecté des fonds auprès d’assureurs mutualistes français, comme la MAIF ou la Matmut", précise M. Millet.

Alors, sont-ils néfastes ou utiles pour l’économie, ces fonds d’investissement ? Patrick Sayer, à la tête de l’AFIC, refuse de "rentrer dans une polémique stérile". Mais lui et ses congénères, nouveaux maîtres du capitalisme mondialisé, pourront-ils se soustraire encore longtemps à leurs responsabilités sociales ?


Cegelec, ses LBO, ses dettes...

Même de grosses entreprises peuvent intéresser les fonds d’investissement. A condition d’avoir une solide trésorerie. Cegelec, par exemple. Cette ancienne division d’Alstom spécialisée dans les services d’énergie et d’électricité, emploie 26 000 personnes, dont plus de la moitié en France. Elle a été cédée le 20 juillet 2001 pour 796,4 millions d’euros, à deux fonds, CDC Entreprise, filiale de la Caisse des dépôts, et le britannique Charterhouse.

Chacun possède ainsi 45 % de la nouvelle entité. L’équipe de direction, soit une centaine de personnes, est associée à hauteur de 4 %, et 7 400 salariés, de 6 %. Pour cet achat en LBO( leverage buy out), les investisseurs déboursent 82,5 millions, soit un peu plus de 10 %, le reste étant financé par des obligations et des emprunts que Cegelec doit rembourser au plus vite. La dette absorbe une grande partie des revenus de l’entreprise : sur l’exercice 2001-2002, 43 millions d’euros sont ainsi remontés à la holding de tête créée pour l’occasion, 25 millions en 2003, 340 millions en 2004 et 148 en 2005.

En mai 2004, le groupe se félicite d’avoir opéré un "désendettement accéléré de Cegelec de plus de 300 millions en deux ans et demi, grâce à la mise en place dès l’origine d’une structure innovante favorisant la remontée de trésorerie excédentaire..." ! Ces prélèvements assèchent les capacités de développement et, entre 2002 et 2005, le chiffre d’affaires de Cegelec stagne à 2,8 milliards d’euros.

"Au cours du premier LBO, notre priorité a été de privilégier la rentabilité et non la croissance externe", reconnaît Claude Darmon, le PDG. Tous les moyens sont bons pour "faire cracher la filiale", comme disent les financiers ! D’abord, la vente des créances (pour 275 millions) dues par les clients, permet à l’entreprise de toucher par anticipation ses futurs revenus. La réduction des coûts est une obsession. Il faut tailler dans la masse salariale. "Sur 200 personnes de mon équipe, il n’en reste que 80, et cela sans aucun plan social, avec des licenciements individuels", raconte Frédéric Rebière, ancien de la filiale Tri Bagages Est (TBE), qui avait la responsabilité d’un contrat avec l’aéroport de Roissy.

Frédéric Rebière, lui-même licencié pour faute, réunit régulièrement une dizaine de cadres débarqués comme lui. Les effectifs de Cegelec France ont fondu de 3 000 personnes, passant de 17 000 à 14 000 salariés entre 2001 et 2005. Les primes d’ancienneté sont supprimées, économisant ainsi 10 millions d’euros.

Cinq ans plus tard, en mars 2006, Cegelec est revendue à un autre fonds, LBO France, qui l’acquiert pour 700 millions d’euros (1,15 milliard dette incluse), les actionnaires du premier LBO récupèrent ainsi huit fois leur mise initiale. Cegelec repart, lestée d’une nouvelle dette de 750 millions d’euros !

Semi-conducteurs : l’arrivée des fonds inquiète les syndicats

L ’irruption des fonds d’investissement dans l’industrie des semi-conducteurs - ils viennent de racheter l’activité du groupe néerlandais Philips dans ce domaine, ainsi que l’américain Freescale - suscite l’inquiétude dans les rangs syndicaux en France. Chez Freescale particulièrement, mais aussi chez le fabricant franco-italien STMicroelectronics, engagé dans une coopération industrielle avec les deux groupes précédents et donné par certains analystes comme future cible de ces fonds.

Dans ce contexte, toute annonce est soupesée. C’est le cas chez Freescale, où la direction a annoncé, vendredi 29 septembre, une réduction de la production et des effectifs de l’usine de Toulouse - l’un des trois sites industriels européens du groupe.

" L’activité est réduite de 10 % à 15 % et ils ont remercié une cinquantaine de personnes en contrat à durée déterminée et d’intérimaires, explique un élu CGT, rappelant que le site emploie 650 personnes en production. La direction invoque les difficultés de l’automobile avec qui nous réalisons 80 % à 90 % de notre activité."

APPEL AUX GOUVERNEMENTS

"Il ne faut pas tout mélanger, déclare une porte-parole de Freescale. Dans ce secteur, on ajuste en permanence la production, et le recours aux intérimaires, aux besoins. Cela n’a rien à voir avec le rachat, qui n’est pas encore concrétisé." Le 15 septembre, Freescale a en effet conclu un accord de vente aux fonds Blackstone, Texas Pacific Group, Permira et Carlyle.

" Il est un peu tôt pour voir ce que les fonds veulent faire, convient-on à la CGT Freescale, mais à chaque fois que ces groupes se sont retrouvés dans des entreprises comme la nôtre, cela a abouti à une casse industrielle."

Chez STMicroelectronics, la CGT a pris les devants. Elle demande "aux gouvernements français et italien de maintenir leur participation et surtout d’affirmer leur volonté de garder le contrôle" de la société. Les Etats français et italien détiennent chacun 13,8 % du capital, 63,9 % des actions étant en Bourse.

La CGT s’alarme aussi des conséquences du rachat de l’activité de Philips (rebaptisée NXP) et de Freescale sur les travaux de recherche-développement réalisés en commun par les trois groupes à Crolles (Isère).

"C’est une activité stratégique, pour ST, pour l’Europe. Elle se trouve déstabilisée", assure le syndicat, pour qui l’arrivée des fonds pourrait se traduire par un recul des investissements. Ni NXP ni Freescale n’ont donné d’indication officielle sur leur vision de l’avenir de Crolles 2.

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