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Haydée SABERAN | Libération le 12 mars 2007

Les ex de Samsonite refusent de faire leurs bagages

lundi 12 mars 2007 par Haydée SABERAN
Les salariés ont saisi la justice sur la vente de leur usine en 2005. Décision demain.

Lysiane ajuste son gilet, et hèle une copine, timide. « On mange ensemble ? C’est le dernier jour... » Elles s’étaient donné jusqu’au 13 mars, pour occuper l’usine. Demain, c’est la date butoir : le tribunal de grande instance de Paris rend sa décision sur la validité de la cession réalisée, en 2005, par Samsonite (lire ci-contre). Cette vente a, selon les salariés, déclenché la mort lente de l’usine d’Hénin-Beaumont (203 employés), près de Lens. Ici, on fabriquait des vanity cases, des valises, des pièces en plastique pour voitures et motos. Huit ouvriers sur dix sont des ouvrières. Elles se relaient jour et nuit depuis sept semaines. Attendent, tricotent, parlent de l’usine, réfléchissent à l’après. Elles vivent au rythme des AG, des apparitions de leur avocat parisien, Fiodor Rilov, des repas du samedi, dans l’ancien magasin d’usine, avec maris et enfants. Après vingt-trois ans à bosser ensemble pour les plus anciennes, elles se tiennent chaud, avant les jours de chômage qui approchent.

Livre d’or. Quand il n’y a plus de place dans la petite salle du comité d’entreprise, elles s’assoient sur les genoux les unes des autres. Sur la table, des chocolats, des biscuits. Claudine hurle de rire à ses propres blagues. Gisèle s’inquiète pour son avenir. Monique fait circuler un livre d’or relié en tissu jaune. « Il traînait au grenier. Je me suis dit : "Pourquoi pas des photos, avec les noms des gens, pour ne pas les oublier ?" » Elle craint l’après : « J’ai peur de ne plus venir ici. Le matin, je me lève, j’ai besoin d’être là. » Monique regarde Corinne Wos, déléguée CGT : « Depuis la grève, on a créé des liens avec des gens qu’on ne connaissait pas. On travaillait à quelques mètres, on n’imaginait pas bien s’entendre. On devrait toujours faire grève avant de bosser ensemble. » Corinne la charrie : « T’as pris un gros livre parce que t’as l’intention de faire plusieurs entreprises ? » Dans le cahier jaune, Renée a écrit : « Merci pour le brushing. » Monique : « Je la trouvais triste. Je lui ai fait une jolie tête, parce que ça fait du bien. »

Claudine rit et parle fort. « Y’avait une chef, c’était toujours : "Allez, production production !" Elle touchait les primes. Un jour, je lui ai dit : "T’es mal lunée, on est 25 à te supporter. T’imagines si on était 25 mal lunées en face ?" Elle m’a envoyée voir la hiérarchie. J’ai pas bougé de ma place. » Josiane, cheveux blancs, col roulé noir, voix douce, était la troisième embauchée de l’usine. Elle gérait les essais des candidates à l’embauche, dans le bagage souple. « Il fallait une bonne dextérité, une bonne présentation, une bonne connaissance de la piqûre. C’était du beau bagage. » Elle contrôlait aussi la qualité. « Moi, elle m’engueulait tout le temps, rigole Corinne, je coupais pas les fils. » Elle ajoute : « Tu te souviens des nouvelles qui prenaient la porte du placard pour sortir de l’atelier ? On les regardait. Ça loupait pas, on rigolait. » Claudine : « On en a eu des parties [de fou rire, ndlr] ! » Elle baisse soudain le nez sur l’écharpe qu’elle tricote.

De passage, un représentant de l’union locale CGT explique : « Il faudra remplir des feuilles pour prouver que vous cherchez du travail. Celui qui ne les remplit pas est radié. » Une ouvrière : « On ira chez Airbus ! » Une autre : « S’il y a pas de travail, on peut pas l’inventer. » Gisèle : « Je ne peux plus porter de lourd, j’ai 55 ans. Je ne sais pas ce qui m’attend, et ça me fait peur. » Une autre : « Je ferai des ménages jusqu’à ma retraite. » Corinne Casadei, déléguée : « Les gens sont angoissés. »

Chocolat. Dans la salle voisine, entre son ordinateur et ses liasses de papiers, Jean-Marc Mairesse délégué CGT, n’a pas renoncé au site. « On a demandé au liquidateur de pas s’énerver trop vite pour vendre aux enchères. Il faut essayer jusqu’au bout, ce serait dommage de laisser mourir une usine pareille. » Il organise des tables rondes avec l’Etat, les élus, la chambre de commerce. « On a pris contact avec des bagageries. » Et une Scop, une coopérative ouvrière ? « Ça arrangerait les politiques, mais c’est pas avec notre prime [6 000 euros pour les plus anciennes, ndlr] qu’on pourra faire grand-chose. » Il crée une association d’anciens salariés. « Tant qu’on arrive à maintenir le conflit, les gens sont soudés. Après, ils seront isolés, perdus. » Dans la petite salle du CE, Gisèle attrape un dernier chocolat : « Ici, on grossit. On est stressés. » Une voisine pouffe : « T’inquiète, c’est plein de magnésium. »


Un site en dépôt de bilan

L’américain Samsonite possédait le site d’Hénin-Beaumont depuis la création de l’usine, en 1984. En 2005, il le cède pour un million d’euros à un repreneur, HB Group, à qui il offre au passage 9 millions d’euros de subventions, d’après Michel Leclerc, directeur les six derniers mois du site rebaptisé Energy Plast. Selon lui, les conditions de reprise fixées par Samsonite étaient draconiennes. Plus de 80 % de l’activité du site reposait sur un contrat avec Samsonite, appelé à prendre fin ce mois-ci : une sous-traitance de valises sous la marque Samsonite, et l’utilisation de moules pour produire des bagages identiques sous un autre nom. Mais une clause contractuelle interdisait la vente de ces valises-là dans les points de vente Samsonite, et les cantonnait aux supermarchés, difficiles à pénétrer.

L’attitude des repreneurs n’aurait rien arrangé. Ils avaient promis de produire des panneaux solaires. Ce qu’ils n’ont jamais fait, se contentant d’une activité de négoce, marginale. Le 29 janvier, cessation de paiement, occupation de l’usine. Le 15 février, liquidation. Le CE soupçonne Samsonite de s’être débarrassé ainsi d’un plan social qui lui aurait coûté entre 15 et 30 millions, et appelle au boycott de la marque. Le 23 janvier, il tente, devant le tribunal de grande instance de Paris, de faire annuler la vente. Décision demain. Le CE soupçonne aussi les dirigeants d’Energy Plast de s’être payés sur la bête, ce qui expliquerait le dépôt de bilan avant la fin du contrat Samsonite. Le 6 mars, la brigade financière de Paris a perquisitionné dans l’usine. Selon l’AFP, le domicile parisien d’un dirigeant d’Energy Plast, Jean-Jacques Aurel, aurait été perquisitionné.

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