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Un article de Christophe Deroubaix paru dans l’humanité du 15 octobre 2005

Les marins, pas coupables mais salariés responsables

lundi 17 octobre 2005 par Christophe Deroubaix

1. Pourquoi les marins ont-ils voté la fin de la grève ?

Face à l’imminence d’un dépôt de bilan, une écrasante majorité (519 pour, 73 contre) de marins et sédentaires grévistes ont décidé, jeudi au 24e jour de leur mobilisation, de reprendre l’activité. Le gouvernement avait certes brandi la menace à plusieurs reprises, mais la CGT a obtenu, quelques heures avant le vote des salariés, la confirmation, via le tribunal de commerce, de l’inéluctable dénouement. Pire : le PDG de la SNCM avait évoqué une liquidation pure et simple. En saisissant le tribunal de commerce pour que la SNCM - honore ses paiements, les chambres de commerce et d’industrie (CCI) d’Ajaccio et de Nice avaient donné le signal de la chasse à l’entreprise publique. « On ne peut pas prendre cette responsabilité », répétaient des marins avant d’entrer, jeudi matin, dans la salle de cinéma du Méditerranée où les attendait une difficile décision. Finalement, leur attachement à la survie de l’entreprise a pris le dessus sur l’amertume, la rancoeur ou le dégoût. « Les marins sont des salariés responsables. Nous ne mettons pas un genou à terre mais nous faisons un pas en arrière. Le combat prendra d’autres formes, mais il n’est pas terminé », a commenté Bernard Marty, secrétaire CGT du comité d’entreprise. Dans cette partie de poker menteur, le gouvernement a pris la responsabilité de ne pas empêcher la compagnie publique de se trouver au bord du dépôt de bilan. Mais les salariés n’ont pas voulu endosser la responsabilité de l’y précipiter.

Le Syndicat des travailleurs corses (STC), majoritaire parmi les 800 salariés de la SNCM résidant dans l’île, a lui aussi appelé à la reprise du travail. « La CGT veut reprendre le travail, ils reprennent le travail, alors nous reprenons le travail malgré nous, face à une mascarade, une manipulation parisienne et ses relais locaux de la CGT à Marseille, qui se sont mis à genoux devant le gouvernement », a déclaré Alain Mosconi, secrétaire général du STC, dont le vieux rêve - transformer la SNCM en compagnie régionale corse - aurait pu prendre corps... après un dépôt de bilan.

2. Quel plan le gouvernement va-t-il mettre en oeuvre ?

Le processus de privatisation de la SNCM va désormais être enclenché. La fin du statut public de la compagnie sera effectif d’ici quelques mois. Le fonds d’investissement franco-américain Butler Capital Partners détiendra 38 % du capital, tandis que 28 % des parts échoueront à l’opérateur privé Connex (filiale de Veolia environnement spécialisée dans les transports). L’État gardera 25 % tandis que 9 % seront proposés aux salariés. Pour mémoire, le plan initial du gouvernement, annoncé il y a trois semaines, prévoyait de céder l’intégralité de l’entreprise à Butler dont la devise est : « Je rachète le menu et je revends au prix de la carte. » À défaut de maintenir la SNCM dans le giron public, trois semaines de mobilisation des salariés auront permis d’éviter le dépeçage annoncé de la compagnie, d’obliger l’État à s’engager sur une « minorité de blocage » et, peut-être le plus important, de placer l’avenir de l’entreprise sous le regard de l’opinion publique. Le ministre de l’Économie, Thierry Breton, a précisé dès jeudi les modalités de la privatisation. La SNCM sera recapitalisée à hauteur de 35 millions d’euros, l’État prenant à sa charge 25 % de cette somme et les deux repreneurs privés 75 %. Butler et la Connex sont donc appelés à verser 25 millions d’euros pour entrer en possession d’une compagnie dont les actifs sont estimés à près de 500 millions d’euros (5 cruise ferries, 4 navires mixtes et 1 navire à grande vitesse). L’État apportera en outre 113 millions d’euros « pour apurer le passé », selon Thierry Breton. En fait pour combler un endettement leasing sur les bateaux. Le « plan de sauvegarde » (dixit le ministre de l’Économie) comporte également un plan social. Le gouvernement et l’actionnaire désormais principal, Butler, avaient avancé le chiffre de 400 suppressions d’emplois, tout en promettant de ne procéder à aucun licenciement sec. Or il s’avère que, sur les 2 400 salariés de la SNCM, seuls 230 sont éligibles aux mesures dites d’âge (départs en retraite et préretraite). Les négociations sur la mise en oeuvre, qui vont se dérouler dans le cadre des instances sociales et légales de l’entreprise, constitueront donc le premier véritable test de « fiabilité » de la nouvelle équipe dirigeante.

3. L’avenir de la SNCM est-il assuré pour longtemps ?

Au-delà des intentions de Butler et de la Connex, deux dangers planent sur l’avenir de la compagnie maritime : la reconduction de la DSP et l’introduction du RIF.

Explications

DSP pour délégation de service public, c’est la procédure par laquelle la collectivité territoriale de Corse a confié, en 2002, à la SNCM, la mission de service public de continuité territoriale entre la Corse et le reste de la France. Un appel d’offres doit être lancé d’ici fin 2007 pour le renouvellement de cette DSP. Si la SNCM perd le « marché », c’est la mort brutale. Si l’Assemblée corse, dirigée par l’UMP, décide de réduire le périmètre de la mission de service public et de livrer à la concurrence une plus grande partie du trafic, c’est la mort lente qui s’annonce pour la SNCM. Le danger ne doit pas être que virtuel puisque le Canard enchaîné a révélé l’existence d’une incroyable « clause résolutoire » par laquelle le gouvernement autorisait Butler à retirer ses billes en cas de non-reconduction de la DSP. L’État s’engageait ainsi à payer les pots cassés et en quelque sorte à « renationaliser » une entreprise devenue croupion.

RIF pour registre international français . Adopté au printemps dernier par l’Assemblée nationale, ce « pavillon bis » autorise un armateur français à embaucher jusqu’à 75 % de salariés non issus de l’Union européenne. « Pavillon de complaisance », selon la gauche, le RIF est, pour la CGT, un « Bolkestein des mers ». En avril dernier, les salariés de la SNCM avaient déclenché un mouvement de grève contre ce nouveau dispositif. Après dix-sept jours de conflit, le ministre de la Mer, François Goulard, s’était engagé par écrit à ne pas appliquer le RIF sur les lignes vers le Maghreb. Désormais, le gouvernement propose d’épargner la seule SNCM. Pour le dire crûment, une SNCM opérant avec des marins français sous « statut » n’a aucune chance de survivre face à des concurrents employant des marins philippins sous-payés. Et si le RIF devait s’appliquer à l’ensemble de la Méditerranée, la « mare nostrum » deviendrait le triangle des Bermudes du droit social. La CGT demande donc que le gouvernement respecte son engagement. Preuve que l’organisation syndicale avait vu juste, les deux repreneurs disent compter sur « le respect des engagements de l’État sur la question du RIF ». Comme ne cessait de le répéter, jeudi, Bernard Marty, « le combat n’est pas terminé ».

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